Première étape vers le vol à muscles ? (Avril 1939)

dimanche 11 juin 2017, par velovi

Par Pierre DESBORDES. Les Ailes. Journal hebdomadaire de la locomotion aérienne. 27 avril 1939, Source gallica.bnf.fr / BnF

Le mariage de la bicyclette et de l’aérodynamique

Le record de Francis Faure, couvrant en une heure 50 km. 537, à bord d’un vélocar caréné, a été précédé d’une série d’essais d’un réel intérêt

Il y a quelques années, Marcel Berthet, coureur cycliste réputé, avait réussi à couvrir en une heure la distance de 48 km. 604, ce qui constituait le record du monde de vitesse en bicyclette. Cette performance remarquable nous intéressa, en ce sens qu’elle fut réalisée grâce au carénage aérodynamique de la machine ; ce carénage était d’ailleurs l’œuvre de Marcel Riffard, notre grand spécialiste de l’avion de vitesse.

Marcel Berthet avait ainsi enlevé à Francis Faure, autre coureur cycliste de grande classe, un record qui lui appartenait et auquel il tenait beaucoup. Dès ce moment, Francis Faure ne songea plus qu’au moyen de reprendre son titre. Pour cela, naturellement, il lui fallait recourir, lui aussi, à une machine carénée et il la demanda à. M. Mochet, constructeur des cycles à pédalage horizontal « Vélocar ». Après une étude sérieuse de la question, une bicyclette carénée fut réalisée, puis mise au point et, il y a quelques semaines, Francis Faure avait la joie de reprendre brillamment son record en couvrant dans l’heure la distance de 50 km. 537. Pour ceux qui se passionnent à l’étude du vol à muscles, ce résultat est extrêmement intéressant. M. Mochet a bien voulu nous dire dans quelles conditions il fut obtenu.

  • La tâche, nous dit-il, était difficile.

M. Riffard étant un très grand technicien de l’aérodynamique, il eut été un peu présomptueux de chercher à obtenir un meilleur coefficient de pénétration que celui qu’il avait atteint avec la machine de Berthet ; d’autre part, le vélodyne de celui-ci était déjà si léger que l’on ne pouvait pas non plus compter gagner grand’chose en vitesse en diminuant encore le poids ; il ne nous restait donc qu’une chance de battre le record de Berthet : elle consistait à construire un véhicule qui, en profitant des avantages du pédalage horizontal, eût un maître-couple beaucoup plus réduit que celui du vélodyne dessiné pour Marcel Berthet.

« Un vélocar caréné fut donc construit, vélocar très bas puisque le siège se trouve à 10 centimètres du sol. L’étude de la machine ne fut pas faite exclusivement dans le but de battre un record ; nous avons voulu qu’elle puisse servir éventuellement à la réalisation d’un véhicule pratique, d’un vélo caréné de tourisme. » Tous les essais préliminaires furent faits sur une distance de 4 km., au Vélodrome d’Hiver, afin d’échapper aux variations des conditions atmosphériques.

On peut les diviser en cinq étapes.

La première étape consista à utiliser un carénage qui n’était pas fermé en dessous ; une partie du dessus était également ouverte pour laisser passer la tête du cycliste. Les 4 km. furent franchis en 5 minutes, soit à 48 km.-h. Le vélo était très maniable ; la vitesse était déjà supérieure à celle d’une bicyclette ordinaire. Francis Faure, sur un vélo classique, couvrait cette distance en 5 min. 20, soit à 45 km.-h.

Pour la seconde étape, on réduisit l’ouverture du dessus à ce qui était strictement nécessaire au passage de la tête. La vitesse fut nettement améliorée : 4 km. en 4 min. 50, soit 49 km.-h. 700. La maniabilité resta la même. Eu surchargeant l’appareil de 11 kg., on ne perdit que 8 secondes environ sur le parcours.

La troisième phase eut lieu avec le dessous du vélocar fermé. On gagna 18 secondes : 4 km. en 4 min. 32, soit 53 km.-h. La maniabilité resta toujours aussi bonne.

Pour la quatrième phase, on ne changea rien à la carrosserie, mais celle-ci fut très soigneusement vernie et rendue aussi lisse que possible. Les 4 km. furent alors couverts en 4 min. 20, à la moyenne de 55km.-h. 400. Le polissage a donné un résultat très supérieur à ce qu’en attendaient les constructeurs. Devant ce résultat, un premier essai officiel contre le record fut tenté en plein air mais il échoua. La cause de cet échec résida dans le fait que le vent freina le coureur ; celui-ci voyait mal, les yeux très fatigués par l’air qu’il recevait de face.

La cinquième et dernière phase des essais consista à effectuer ceux-ci avec le vélocar doté d’un carénage enfermant la tête du coureur. Les 4 km. furent couverts en 4 min. 15, soit à 56 km.-h. 500.

Une nouvelle tentative contre le record fut décidée et couronnée, cette fois, d’un succès complet : en une heure, en plein air, Francis Faure franchit 50 km. 537, ce qui battait largement le record de Berthet. Des constatations intéressantes furent faites au cours de la performance. Le pilote étant complètement enfermé n’a plus que très imparfaitement le sens de l’équilibre, car il perçoit avec retardement les rafales du vent ; c’est parce que celles-ci tendent à coucher l’appareil sur le côté qu’elles lui sont révélées. Sur une piste de dimensions courantes, le coureur ne peut donc utiliser toutes ses facultés athlétiques ; il est absorbé par la conduite de sa machine et la correction d’embardées qui, parfois, l’obligent même à interrompre son effort. Lorsqu’on retire le pare-brise en mica, l’équilibre redevient normal mais la vitesse diminue sensiblement.

Sur les conséquences pratiques de la performance de Francis Faure, M. Mochet nous à exposé cette opinion que les 60 km. dans l’heure ne semblent plus, désormais, impossibles. « En conservant à notre appareil le même maître-couple, très réduit, nous dit-il, mais en donnant au carénage une qualité aérodynamique comparable à celle du vélodyne de M. Riffard, c’est-à-dire en lui assurant un coefficient de pénétration égal, on pourrait sans doute atteindre ce chiffre. D’autre part, la création de bicyclettes carénées, pour le tourisme, semble également possible.
Pour être pratiques, elles ne devraient avoir qu’un carénage partiel, inspiré des essais auxquels nous avons procédé ; sans être aussi rapides que les machines spéciales de records, elles le seraient sensiblement plus que les vélos de course ordinaires. »

Pierre DESBORDES. Les Ailes. Journal hebdomadaire de la locomotion aérienne. 27 avril 1939

Source Gallica