De la Bicyclette comme mode de locomotion (1896)

mercredi 26 juin 2019, par velovi

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Abel Ballif, Revue mensuelle du Touring-Club de France, mars 1896, Source gallica.bnf.fr / BnF

Dans le numéro de novembre dernier nous avions annoncé que nous mettions au concours la définition de la bicyclette considérée comme mode de locomotion et le Conseil avait promis une insigne d’honneur à l’auteur du travail jugé le meilleur.

Nous faisons remarquer que ce n’était nullement une définition technique que nous demandions mais bien plutôt une définition juridique, la détermination de la catégorie dans laquelle, au point de vue de l’application des lois et règlements, on doit ranger la bicyclette.

Vingt-deux mémoires ou notes ont été présentés et, en raison du caractère juridique de la question ainsi posée, le Conseil a fait appel aux lumières du Comité de contentieux s’en remettant à lui du soin de déterminer le mérite relatif de ces travaux.

Le Comité a désigné comme rapporteur M. Meignen, agréé, et nous avons le plaisir de placer sous les yeux de nos sociétaires le très spirituel rapport fourni par notre distingué collègue  :

Messieurs, La question mise au concours est ainsi formulée dans la Revue du mois de novembre dernier  : «  Donner la définition de la bicyclette, considérée comme moyen de locomotion.   »

La définition demandée n’était pas une simple définition «  de dictionnaire  », et nous regrettons que plusieurs de nos correspondants aient envisagé la question à ce point de vue. Des jugements et des règlements ayant fait des bicyclettes tantôt des voitures et tantôt des montures, il y avait lieu de chercher s’il existait une raison pèremptoire pour les assimiler aux unes ou aux autres au point de vue de la réglementation.

Quelques-uns de nos correspondants seulement ont assimilé la bicyclette à une monture. Il est intéressant de grouper les raisons par eux données à l’appui de leur thèse, et de voir combien il est facile de les réfuter.

Le langage est pour nous, s’écrient-ils  : ne dit-on pas «  monter à bicyclette  » comme on dit « monter à cheval  » ?

— C’est là trancher la question par la question  : une forme de langage préférée, sans être universellement adoptée ni consacrée par l’Académie, ne peut prévaloir contre la réalité des choses  ; il ne resterait plus qu’à invoquer l’autorité du Gradus ad Parnassum qui appelle la bicyclette un cheval de fer.

Ils ajoutent  : sur la bicyclette on n’est pas assis comme dans une voiture  ; on est à cheval  !

— Les palanquins, les chaises à porteurs, les éléphants et les chameaux sont-ils donc des voitures parce qu’on y est assis  ? Un cheval devient-il voiture parce qu’il est monté par une amazone  ? Une poutre, un tronc d’arbre, une chaise, une rampe d’escalier, un pal, se transforment-ils en montures lorsqu’on s’y place ou qu’on y est placé à califourchon ?

Ils insistent encore  : la bicyclette est moins large et d’une évolution plus facile qu’une voiture  !

— Est-ce un motif pour en faire une monture ? Les éléphants et les chameaux ne sont-ils pas des montures plus encombrantes que les voitures les plus larges  ? Si les chevaux de Montmorency ou de Robinson sont «  d’une évolution facile  », n’en pourrait-on trouver auxquels un caractère capricieux et rétif donne une dangereuse indépendance ?

Nous croyons, pour notre part, que la bicyclette n’est ni une monture, ni une voiture, et nous sommes heureux de voir que cette opinion est partagée par la très grande majorité des concurrents.

Leurs raisons peuvent se résumer en ces termes  : Une monture est un être vivant, à la fois automoteur et porteur ; Une voiture est une machine qui n’a que la vitesse du moteur distinct qui la pousse ou qui la remorque ; Qu’il s’agisse d’une monture ou d’une voiture, le rôle de l’homme ne consiste qu’à stimuler et à diriger  ; l’homme n’a pas à actionner.

Il résulte de ces définitions que, s’il fallait absolument ranger la bicyclette dans l’une ou l’autre des catégories, ce serait plutôt dans la seconde qu’elle devrait trouver place ; mais les différences seraient encore de telle importance que l’assimilation ne pourrait être qu’un expédient purement temporaire.

Il faut en conclure que la bicyclette est une machine d’une nature spéciale, un appareil de vitesse comme les skis que chaussent en hiver les Esquimaux, les Groënlandais, les Lapons, les Norvégiens, les Suédois et les Finlandais.

Si l’on adopte notre opinion on doit en tirer cette conséquence que la bicyclette doit être soumise à une réglementation spéciale, et que jusque là elle doit jouir de la liberté de circulation accordée aux coureurs.

Un de nos correspondants, M. Baudry de Saunier, a développé cette idée avec esprit  ; c’est à lui, à notre avis, que doit être attribué l’insigne d’honneur réservé à la meilleure réponse.

Nous devons signaler cependant une longue et savante consultation juridique à laquelle nous ne pouvons faire qu’une légère critique, c’est que, après avoir habilement réfuté l’opinion du «  bicycliste-cavalier  », l’auteur adopte l’idée de la bicyclette-voiture en invoquant à l’appui de sa thèse les obligations imposées par certains arrêtés préfectoraux  : or, notre concours ne pouvait offrir un véritable intérêt que si, faisant table rase de tous les précédents judiciaires et administratifs, nos correspondants cherchent à dégager les motifs déterminants pour classer définitivement les bicyclettes et éviter aux juges et aux préfets des décisions et des mesures contradictoires. Comme on le verra au procès-verbal de la séance du Comité, le rapporteur à donné lecture ensuite des divers mémoires présentés, nous aurions voulu pouvoir les reproduire in extenso, l’abondance des matières et le manque de place nous obligent à nous borner au travail récompensé, celui de M. Baudry de Saunier et à une simple analyse des principaux.

n° 1. M. Baudry de Saunier. (Un insigne d’honneur en vermeil a été décerné à l’auteur.)

La définition juridique de la bicyclette

Le sage esprit qui dirige la rédaction de notre Revue a mis au concours il y a deux mois une question toute pleine d’épines, mais toute chargée aussi d’enseignements  : la définition de la bicyclette au point de vue juridique. Il s’agit, en d’autres termes, de définir l’être nouveau qu’est dans la circulation des rues et des routes le cycliste, de telle façon qu’on déduise de cette définition les droits qui lui appartiennent et les devoirs qui lui incombent.

L’importance d’un tel sujet n’échappera à aucun cycliste. Il est en effet devenu urgent pour nous d’obtenir, de ces entités vagues qu’on appelle les pouvoirs publics, — de ces entités qui voulaient l’an dernier encore rendre obligatoire à la maigre bicyclette la corne des tramways — un règlement de circulation uniforme dans toute la France, d’échapper à l’arbitraire des tribunaux qui nous jugent avec leurs nerfs et non avec des textes, bref d’indiquer, clairement, ce que nous sommes exactement.

Que sommes-nous dans la circulation, des cavaliers ou des voitures  ?

Si nous consultons la collection des jugements rendus à notre sujet, nous trouvons que les tribunaux savent bien ce que nous ne sommes pas, mais qu’aucun ne se hasarde à dire si nous sommes oiseaux ou souris  ? Le juge de paix de Boulogne-sur-Mer décide, le 6 juillet 1891 «  qu’un vélocipède n’est pas une voiture  » — celui de Château-Thierry, le 10 septembre 1892, déclare «  qu’un cycle ne saurait être considéré comme un véhicule » — etc., etc., bref la Cour de Cassation juge, le 1er juîn 1894, que «  la bicyclette simple n’est pas une voiture.  »

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Voiture  ! En effet le bon sens populaire qui juge vite et bien, sans raisonner, n’a jamais taxé la bicyclette de voiture à deux roues. Il la baptise «  vélo  », c’est-à-dire donne une expression nouvelle à cette chose nouvelle qu’est une machine cycliste. Il nous indique à priori que ce léger bâti de tubes qui pèse cinq ou six fois moins que celui qui l’enfourche, ne saurait sans ridicule être rapproché du cabriolet le plus svelte dont la masse attelée représente environ 1,000 kilogs  ? Je passe sous silence les énormes caisses à quatre roues et à trois chevaux où quarante personnes empilées se font transporter tout d’un bloc et qui ressemblent autant à des bicyclettes qu’un éléphant à une mouche  !

Non, la bicyclette ne peut être assimilée à une voiture.

Elle n’en a ni l’aspect, ni le poids, ni la largeur. Elle ne transporte pas celui qui la monte  : le cycliste se transporte lui-même par elle — ce qui constitue à la bicyclette une nature bien différente de celle de la voiture. Pour passer, il lui faut trois centimètres de terrain et la largeur en haut des épaules de son cavalier, alors que la moindre voiture exige un mètre.

Mais m’objectera-t-on, dans une campagne retentissante le Vélo a jadis demandé qu’on criât bien fort et partout  : «  Un vélo est une voiture  !  » — commettant ainsi une inconséquence flagrante avec la campagne précédente qu’il avait également menée et réussie  : On doit dire monter à bicyclette et non pas en  ! L’objection n’a de valeur qu’apparente. Entre deux maux en effet il faut choisir le moindre  ; entre la classification de voiture et celle de hors-la-loi que l’anarchie des règlements actuels offre au cycliste, le Vélo a demandé à grands cris qu’on nous taxât de «  voitures  », et il a eu raison  ; dès que l’administration consentira à nous donner notre véritable désignation et un règlement fait à notre taille, il abandonnera joyeusement la section des véhicules où il était prudent que nous nous rangions et nous classifiera «  cyclistes  » que nous sommes.

Ce pis-aller de «  voitures  » pour désigner les bicyclettes n’a d’ailleurs pas été seulement admis par le Vélo, mais encore, remarquons-le, par la plupart des arrêtés des maires et des ordonnances des préfets, si bien qu’un cycliste voyageant la nuit sans lanterne ne serait pas condamné pour violation du règlement de police qui oblige les voitures au port d’une lanterne (la cour de cassation ayant jugé qu’une bicyclette n’est pas une voiture)  ; mais pour violation d’un arrêté municipal. Cette guerre sourde entre la cour suprême et les petits maires pourrait nous divertir si nous n’en payions les frais  !

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La bicyclette n’étant pas voiture, est-elle du moins cheval ?

Ah ! c’est cheval surtout qu’elle n’est pas, la pauvre diablesse, encore moins que voiture, s’il est possible  !

D’abord, les règlements actuels demandent qu’elle soit éclairée, munie d’une plaque et d’un grelot, trois obligations auxquelles on ne pense pas à soumettre une bête.

Elle n’est enfin qu’un ensemble de tubes légers qui n’ont aucune vie par eux-mêmes  ; elle constitue un petit instrument qui n’a pas de personnalité distincte, qui n’est, en somme, qu’un adjuvant de la locomotion personnelle, une canne savante, une chaussure perfectionnée, si bizarre que puisse paraître cette expression  !

Elle n’est pas un cheval, parce qu’elle n’existe que lorsqu’elle est montée ; parce qu’elle ne transporte pas son cavalier, mais le supporte seulement  ; parce que bicyclette et cycliste ne font qu’une seule et même personne, indivisible ; parce que le cycliste est un piéton, oui, UN PIÉTON A ROUES, comme Mercure est un piéton à ailes  !

Piéton, le cycliste n’est qu’un piéton, et je définirais ainsi la bicyclette  : UNE PAIRE DE ROUES QUI PERMET AU PIÉTON D’AUGMENTER SA VITESSE NATURELLE.

On me répondra que c’est là un piéton qui marche beaucoup plus vite que les autres  ! — Je l’accorde  ; mais défend-on aux piétons de courir ? Que c’est un piéton augmenté d’une machine ? Mon Dieu, la machine pèse de 10 à 14 kilos ; défend-on à un piéton de 120 kilos de courir  ?

Ce n’est pas le poids de ce piéton nouveau qui est à redouter, c’est sa vitesse, et je ne doute pas que le prochain règlement à intervenir ne mette un frein aux recordmen de rues.

Mais s’il fallait considérer ici les dispositions qu’une bonne loi de circulation des vélocipèdes devrait contenir, je sortirais du sujet actuel, qui n’est qu’une tentative de définition juridique de la bicyclette.

Je me permets d’insister sur ce point  : que la bicyclette n’est qu’un accessoire, une addition, une commodité du simple piéton, comme peut l’être différemment un patin ou un ski, ou, si vous voulez, une paire de bottes de sept lieues ; et qu’elle ne peut modifier ses droits et ses devoirs de piéton qu’en ce qu’elle le force à rouler sur le terrain réservé aux voitures.

Enfin, j’ajouterai qu’un règlement cycliste bien fait doit voir au-delà de la bicyclette. La bicyclette  ! Savons-nous si elle existera encore dans trois ans ? Elle n’est qu’une forme, certainement passagère, de la vélocipédie qui seule demeurera. Mais qui assurerait que, dans cinq ans, nous ne voyagerons pas sur une seule roue, ou que, dans dix, le cycliste ne sera pas une sorte de patineur à roulettes plus rapide qu’un oiseau ? Et après tout, peut-on réglementer le vol des oiseaux, et croyez-vous bien sincèrement qu’on pourra jamais ordonnancer la vitesse, le passage, les coups de pédale ailée des cyclistes  ? Moi, je suis convaincu d’avance que nous passerons à travers tous les règlements, — et que, juridiquement, notre droit sera, un jour, de circuler partout, et notre devoir, de ne tuer personne, ni nous-mêmes  !

L. BAUDRY DE SAUNIER.

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N° 2. — M. E. Hogrel, docteur en droit, délégué.

Le Conseil a voté des félicitations et des remerciements à l’auteur.

Etude des plus documentées au point de vue juridique.

Conclusion :La bicyclette est une voiture.

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N9 5. — M. H. Marlv, conseiller d’arrondissement, délégué départemental de la Gironde.

Le Conseil a voté des félicitations et des remerciements à l’auteur.

«  La bicyclette n’est ni une monture, ni une voiture.

«  Le cycliste n’est donc qu’un piéton muni d’un appareil «  lui permettant d’aller plus vite que les autres piétons «  sans plus de fatigue, c’est un piéton ayant droit au «  libre passage sur les chemins comme tout citoyen et «  tout contribuable  ».

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N° 4. - M. le commandant Fauvart-Bastoul. - NI MONTURE, NI VOITURE.

«  Le vélocipède, bicyclette ou tricycle, est une machine locomotrice, portative, actionnée par un moteur humain et destinée à accroître la rapidité de la marche.

« . Seul le patin peut lui être comparé et ce dernier en diffère essentiellement par la nature du sol «  spécial qu’il exige  ».

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N. J.— M. R. Mille, ingénieur en chef des ponts et chaussées. — NI MONTURE NI VOITURE.

«  Le cycle (bi-tri-quadri, etc.,) est un véhicule routier servant au transport des personnes, mû par leur action propre, caractérisé par un poids mort négligeable, une «  faible largeur de voie, (o m. 40 à 0, m. 80), une grande «  facilité d’évolution et de conduite, une élasticité de marche très étendue (vitesse pouvant être réglée à volonté entre 1 m. et 12 m. par seconde).  »

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N° 6. — M. L. Etevenon, délégué. - NI MONTURE, NI VOITURE.

«  Bicyclette  : moyen de locomotion.

«  Définition  : Instrument léger, d’équilibre et de précision, — composé essentiellement d’un cadre en acier supporté par deux roues actionnées en multiplication par deux leviers ou pédales — au moyen duquel le piéton qui en est le moteur et le conducteur peut franchir les distances à des vitesses variables suivant son état d’entraînement et la viabilité des voies.  »

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N° 7. — M. S. Devaux, docteur en droit.

«  La bicyclette n’est ni une monture ni une voiture, c’est un auxiliaire de locomotion au même titre que le patin, les échasses ou une machine à voler utilisant les mouvements des bras, à supposer qu’il en existât. »

Suivent 15 autres définitions fournies par MM. Chénard-Fréville, Bouiller, Aimé Pierre, H. Panthon, P. Bedeau de l’Ecochère, A. de Meissas, Dr A. Vesoux, E. Petiai, Vllillaume, L. Canuet, H. Montalant, etc., etc.

Sept ont adopté la définition «  ni voiture ni monture, machine locomotrice  » Cinq «  c’est une monture  ».

Trois, «  c’est une voiture ».

Le Comité de contentieux, après délibération, a adopté la définition ci dessous : «  La bicyclette n’est ni une monture ni une voiture, c’est un appareil de locomotion mû par l’homme et destiné à accélérer sa vitesse  ».

A. B.

1896/03

Voir aussi :