Sur le terrain (Paul de vivie, mai 1901)

mardi 20 juin 2017, par velovi

Par Paul de Vivie, Touring club de France, mai 1901, ocr Source gallica.bnf.fr / BnF, image collection personnelle

L’heure n’est plus aux savantes et techniques discussions sur tels et tels perfectionnements.

Nous voici en pleine saison, à la veille des grandes excursions annuelles, préparons-nous à franchir les cols les plus élevés, à descendre dans les longues et capricieuses vallées où des routes idéales nous inviteront aux folles allures, et cessons de discutailler.

Pour moi je cède la parole aux actes, à des actes qui seront, je l’espère, des preuves décisives en faveur des idées que j’ai, depuis 1896 soutenues, développées, défendues partout où j’ai pu le faire et, en particulier, dans la Revue du T. C. F., qui me fut toujours hospitalière.

Polymultiplication, roue libre, freins puissants, alimentation végétarienne, y a-t-il là, oui ou non, de quoi permettre à un cycliste quelconque de doubler, sans fatigue anormale, ses étapes habituelles, de passer deux fois les Alpes entre le lever et le coucher du soleil, d’aller de Lyon à la mer le premier jour, et d’en revenir le lendemain. What is the question.

Voilà ce qu’il faut démontrer non plus par des calculs algébriques ou par des hypothèses physiologiques mais par le fait, par le fait brutal.

J’appelle mes contradicteurs sur le terrain.

Autour du Cycliste, un groupe de cyclotouristes s’est constitué, qui partagent les idées que, depuis dix ans, je préconise, qui montent des machines à quatre, cinq, six et même huit développements interchangeables, les uns en marche, les autres en mettant pied à terre, des machines à roue libre, à doubles et triples freins, le plus souvent, sur jante, des machines enfin qui, en ordre de marche, ne pèsent pas moins de 24 à 25 kilos !

Nous sommes tous, en cours de route, (quelques-uns le sont du 1er janvier à la Saint-Sylvestre) végétariens stricts : car l’expérience a promptement prouvé aux créophages les plus endurcis que le pain, les fruits, les légumes et l’eau pouvaient, seuls, les mettre et les maintenir en état de venir aisément à bout du travail que représentent des excursions comme celles dont j’indique plus loin brièvement le programme et auxquelles nous convions nos camarades de la région lyonnaise et d’ailleurs. On nous a blâmé, on nous blâmera peut-être encore de tracer de tels itinéraires qui, parfois, pour un seul jour, atteignent 300 kilomètres avec élévation de 2500 à 3000 mètres, mais les hasards de la vie ne nous ont pas, comme à quelques privilégiés, créé des loisirs ; la nature de nos occupations ne nous permet pas d’espérer de longues vacances, et, cependant, nous avons le désir, l’ambition d’aller, à peu de frais, admirer autant de belle nature, que nos roues peuvent en mettre à notre portée.

Et pourquoi nous blâmerait-on ? nous ne nous fatiguons pas ; nous ne rentrons en aucune manière exténués, vannés, fourbus, comme jadis après seulement cent cinquante kilomètres ; jamais le cœur n’est surmené, les muscles ne sont pas courbaturés, l’appétit et le sommeil ne nous font jamais défaut au cours et à la fin de l’étape. Donc, physiologiquement, nous travaillons dans des conditions normales et si nous obtenons des résultats dont on nous fait, en de certains milieux, l’honneur de douter, nous les devons d’une part, à la façon dont nous équipons nos montures et d’autre part à la façon dont nous alimentons notre moteur.

Tous les cyclistes peuvent en faire autant, j’en reçois tous les jours des preuves nouvelles ; l’âge même signifie peu de chose, puisque notre groupe, à côté des hommes de 25 à 40 ans qui en sont la force, comprend de tout jeunes gens et des hommes plus que mûrs quorum pars avec 48 ans, et je ne suis pas le doyen.

Aucun entraînement spécial ; des promenades matinales de temps en temps, le dimanche des excursions qui comportent généralement de 250 à 300 kilomètres, parfois 400 kilomètres (dans ce cas nous partons le samedi soir et rentrons le lundi matin), nous tiennent en haleine et nous préparent aux grandes randonnées de 3 ou 4 jours à l’occasion des fêtes du 14 juillet et du 15 août.

Une de nos promenades favorites, au printemps et à l’automne, quand nous pouvons disposer de deux jours, est d’aller prendre un bain de mer à Berre, à l’Estaque, aux Saintes-Maries, au Grau-du-Roi, environ 600 kilomètres, mais des kilomètres faciles. Nous l’avons fait encore à Pâques, le mois dernier, en passant par les Alpines, les Baux, le Pont Flavien dont les Sites et Monuments de France nous avaient signalé l’existence. Nous le referons le 16 mai pour l’Ascension.

À la Pentecôte, nous irons simplement, le premier jour, de Saint-Étienne au sommet du mont Ventoux (1,912 mètres) et nous en reviendrons le lendemain, après avoir assisté au lever du soleil qu’on dit fort beau de là-haut.

Un des cinq dimanches de juin nous verra partir du Puy, visiter le viaduc de Garabit, pousser jusqu’à Mende et revenir le soir par Langogne à notre point de départ.

Pour le 14 juillet, nous avons décroché quatre jours de congé que nous emploierons à l’excursion suivante :

Premiere journée. - Départ de Saint-Étienne ou de Lyon, Givors, Vienne, La Côte St-André, Rives, Grenoble, Vizille, Bourg-d’Oisans, Lautaret, coucher au Monétier de Briançon.

Deuxième journée. — Briançon, col du mont Genèvre, Oulx, Suze, col du Mont-Cenis, Saint-Michel-de-Maurienne, coucher à Valloire. Peu de kilomètres ce jour-là, mais 3,5oo mètres d’élévation.

Troisième journée. — Col du Galibier, Briançon, Mont-Dauphin, Le Queyras, Aiguilles Embrun, coucher à Gap.

Quatrième journée. — Veynes, col de Cabre, Die, col du Rousset, Pont-en-Royans, Tournon, rentrée à Saint-Étienne ou à Lyon.

L’excursion que nous fîmes, l’an passé, à pareille époque, fut moins chargée, mais elle comportait plus de mauvaises routes. J’en ai rendu compte dans Le Cycliste.

Le premier jour nous amena de Genève par Aigle et par le pays d’En-haut sur les bords du lac de Thun ; le second jour nous passâmes Interlaken, Le Grimsel et descendîmes le Rhône jusqu’à Viège ; le troisième jour nous vit grimper au Grand St-Bernard, descendre à Aoste et remonter à l’Hospice du Petit St-Bernard ; le quatrième jour rentrée par Moutiers, Chambéry, les Echelles, crochet sur Entremont et saint-André-le-Gaz.

Si ce sont là des tours de force, je répète qu’ils sont à la portée de tous les cyclistes qui consentiront à marcher comme nous suivant le terrain, selon les circonstances.

Quand le vent nous pousse ou qu’une pente légère nous sollicite, nous filons avec grand développement (8 ou 9 mètres), à 40 à l’heure, sans grand mérite d’ailleurs ; quand la descente est assez forte pour nous entraîner, la roue libre entre en jeu et nous permet de nous reposer en marchant, avec sécurité, à la vitesse limite ; en plaine, air calme, avec un développement de 6 à 7 mètres, nous faisons aisément du 25 à l’heure ; contre le vent, contre la montée, nous luttons victorieusement avec notre clavier de faibles développements échelonnés entre 4 m. 5o et 2 m. 5o.

Bref, nous nous appliquons à ne jamais nous fatiguer plus en un cas que dans l’autre, et comme le régime végétarien ne nous échauffe pas, que l’hydrothérapie régulièrement pratiquée en cours de route nous rafraîchit, nous pouvons pédaler 15 heures par jour et affronter les plus fortes chaleurs sans inconvénient.

Quatre heures de bon sommeil, cinq ou six heures d’arrêt ou de flânerie, quatorze ou quinze heures de travail effectif mais agréable pour un cycliste, des fruits, du pain, de l’eau inclus et extra à discrétion, voilà ce que nous offrons à ceux de nos camarades que tenteraient nos itinéraires.

Si l’on n’a pas peur d’un kilog. de bagages supplémentaire, on pourra emporter un hamac et coucher en plein air, procédé éminemment hygiénique, que je pratique volontiers quand le temps le permet et qui abaisse singulièrement le prix de revient du kilomètre.

P. DE VIVIE.


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