Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste, 1889, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328
J’avais promis de vous conter mon voyage dans le Midi, mon plus bel exploit vélocipédique de l’année 1889, exécuté de concert avec l’ami Forest, et je m’étais, en conséquence, mis à noircir impitoyablement de belles feuilles blanches. Encore enthousiasmé par tout ce que je venais de voir, j’écrivais d’abondance, sans mesure et ne vous faisais grâce d’aucun incident ; tous les cailloux, toutes les bornes kilométriques s’alignaient à tour de rôle et finissaient par ressembler aux arbres des grandes routes, toujours les mêmes.
C’eut été monotone, long et diffus. Je compris heureusement qu’il fallait laisser le temps faire son œuvre, estomper mes souvenirs, adoucir mes impressions et, jetant au panier ce que je venais d’écrire, je remis à six mois le récit de notre voyage. Le voici :
Les débuts en furent malheureux ; désirant concilier le soin de nos affaires avec celui de nos plaisirs, nous avions décidé de partir la veille du 14 juillet, à 10 heures du matin, au lieu de nous mettre en route dès l’aube.
Or, il fit ce jour-là une chaleur accablante et nous avions à peine attaqué la montée de 14 kilomètres qui nous sépare du versant de la vallée du Rhône que nous dûmes, autant à cause du soleil que du vent contraire, mettre pied à terre et pousser nos bicyclettes, tant et si bien que nous mîmes plus de deux heures et demie pour atteindre l’Hôtel du Grand Bois, où nous devions déjeuner et où nous arrivâmes passablement exténués. Heureusement que de ce point jusqu’à Andance nous n’allions avoir qu’à descendre pendant 42 kilomètres.
Mais la sottise que nous avions faite de partir aussi tard devait nous causer bien d’autres désagréments et nous gâter complètement cette première journée.
Pendant notre repas, le temps se dérange si promptement que déjà nous entendons le tonnerre gronder sur notre gauche, où les nuages s’amoncellent pendant que, du côté d’Annonay, le ciel est toujours bleu. Peut-être ne sera-ce qu’un orage local, hâtons-nous de partir et nous échapperons à l’averse imminente. Nous dévalons avec une rapidité vertigineuse sur Bourg-Argental où des rafales de poussière nous font croire que l’orage est sur le point d’éclater et qu’il vaut mieux nous arrêter un instant pour le laisser passer. Après avoir ainsi perdu une demi-heure précieuse, les choses restant dans le statu quo, nous repartons, les coups de tonnerre se succèdent rapidement et toujours plus rapprochés ; le ciel s’assombrit uniformément ; à peine aperçoit-on çà et là et de plus en plus loin, devant nous, des taches d’azur qui paraissent lutter sans espoir contre l’invasion des nuées, mais qui nous font espérer un temps plus favorable sur les bords du Rhône.
Nous précipitons notre allure d’une façon désordonnée ; nous traversons Boulieu ; de différents côtés nous parviennent les sons des cloches sonnées à toute volée pour éloigner la foudre, car on en est encore là dans ces montagnes de l’Ardèche !
Tout à coup une trombe s’abat sur nous ; je me trouve heureusement auprès d’un arbre qui me protège pendant que j’endosse mon caoutchouc ; Forest, qui n’a pas le moindre abri, est transpercé ; à un quart d’heure de là, une masure nous abrite un instant, à Saint-Cyr ; mais voyant la pluie s’enrayer et ne voulant ni coucher là ni revenir sur nos pas, nous disposons manteaux et tabliers imperméables aussi bien que possible et nous continuons à descendre sur Andance ; la route est molle, les moindres montées sont pénibles sous les caoutchoucs qui étouffent. Nous traversons le Rhône et, comme la pluie redouble d’intensité, une halte à Andancette est jugée nécessaire autant pour nous sécher que pour délibérer sur ce qu’il convient de faire.
La délibération est courte ; nous irons quand même de l’avant ; il est 5 heures, et Valence, où nous devons coucher pour en repartir le matin de très bonne heure, est encore à 40 kilomètres, mais nous sommes encore pleins d’illusions et, comme on nous a assuré que la route par Saint-Vallier est très bonne, nous croyons déjà qu’en deux petites heures nous descendrons à la Croix d’or.
Fiez-vous donc aux assurances des gens qui ne sont pas vélocipédistes et qui jugent de la valeur d’une route en passant à côté en chemin de fer ! Au lieu d’être très bonne, cette route de la rive gauche, elle est ce jour-là le plus souvent mauvaise et par moments, surtout après Saint-Vallier, épouvantable.
N’oubliez pas que la pluie ne nous fait pas grâce et qu’à deux ou trois reprises elle est si violente que nous jugeons prudent de nous réfugier n’importe où pour ne pas être trempés jusqu’aux os. Par contre, chose bizarre, nous traversons, de temps à autre, des zones que l’orage a scrupuleusement respectées, où il ne pleut pas et où il n’a pas encore plu, de sorte que les habitants sont étonnés de voir nos manteaux ruisselants et nous demandent d’où nous venons. — De Saint-Étienne, s’il vous plaît. — On va tout de même loin avec ces machines-là ! font-ils, étonnés.
Bref, à Tain, où nous arrivons à 6 heures 1/2, il tonne et il pleut de plus belle, ce qui est bien fait pour ébranler les plus belles résolutions du monde ; nous filons droit sur la gare pour demander l’heure des trains. Nous échouons ensuite dans une modeste hôtellerie où l’on nous sert déjà des plats du Midi, des pommes d’amour, ce qui nous met un peu de baume sur le cœur. Té, mon bon, dis-je à Forest, nous sommes déjà dans le Midi.
À 8 heures, en voiture, non pour Valence, mais pour Orange, car, tout bien considéré, les routes seront très mauvaises le lendemain et il nous serait impossible d’effectuer l’étape projetée de Valence à Avignon avec détour sur la fontaine de Vaucluse.
Orange, 1 heure du matin, il nous faut encore enfourcher nos machines et faire un bon kilomètre derrière la voiture de l’Hôtel de la Poste, avant d’arriver au gîte et la pluie tombe toujours, mais légère et tiède ; au loin, dans le Nord, des éclairs fréquents illuminent la nuit, mais le bruit n’est plus perceptible ; Dieu soit loué, grâce au P.-L.-M., nous avons enfin laissé l’orage derrière nous.
On est très bien reçu à l’Hôtel de la Poste, mais lorsqu’on y arrive à 1 heure du matin, il ne faut avoir besoin de rien, sauf d’un bon lit et d’un verre d’eau, car toutes les provisions sont sous clef et nous ne pouvons même pas obtenir un morceau de sucre. Heureusement que nous avons dans nos sacs de quoi couper cette eau, que je n’aurais pas osé goûter sans cela, car je me méfie beaucoup de l’eau du Midi et la fin de ce récit vous montrera que je n’ai pas tout à fait tort.
Le dimanche matin, un soleil radieux nous réveille avant 6 heures ; allons, nous étions réellement dans le Midi et, pour bien nous en pénétrer, nous n’eûmes qu’à mettre le nez à la fenêtre. Il y avait de l’assent plein les airs et moi, qui ai eu l’heur de naître par là-bas, cela me chatouillait délicieusement les oreilles.
Orange, une ville où les Romains ont laissé des monuments admirablement conservés. C’est l’air, nous assure le figaro de l’endroit, qui conserve ainsi les pierres. Mais il ne paraît pas conserver aussi bien les hommes, car la population de cette petite ville n’augmente pas et elle a terriblement diminué depuis le siècle de Marius.
Nous vîmes l’arc de triomphe, le vieux théâtre et les enguirlandements de la fête nationale qui avaient l’air bien mesquin auprès de ces restes imposants de la grandeur romaine. Mais nous découvrîmes aussi sur une mignonne petite place carrée qui pourrait avoir été l’atrium du palais d’un proconsul quelconque, nous découvrîmes ce qui est comme l’amour, éternellement jeune, des pêches savoureuses, des figues parfumées, fruits exquis que jamais Romain ne dégusta avec autant de sensualité que nous.
Un instant plus tard, on aurait pu nous voir sous la vaste remise de l’hôtel où de temps en temps venaient s’engouffrer avec fracas les diligences d’autrefois avec postillon, conducteur et dépêches, bondées de voyageurs depuis le coupé jusqu’à l’impériale et ayant roulé une bonne partie de la nuit pour venir de quelque coin de la montagne encore inaccessible au chemin de fer ; on aurait pu nous voir en train de nettoyer nos bicyclettes qui, les pauvrettes, en avaient grand besoin après l’orage de la veille, tout en causant des gens de chez nous avec un Stéphanois pur sang que nous avions rencontré là par le plus grand des hasards.
Puis, à 8 heures 1/2 (nous ne nous pressions pas, comme on voit), nous partions pour Carpentras avec une petite brise du nord qui n’allait pas tarder à se transformer en mistral assez violent ; mais brise ou mistral, cela ne pouvait nous souffler que dans le dos ou, au pis aller, nous prendre de biais et nous ne nous en inquiétions guère.
On va d’abord sur la grande route d’Avignon pendant environ 2 kilomètres, puis il faut tourner à gauche sur une route sans ombrage et encaissée entre des haies de cannes et de roseaux. Il vente frais heureusement, et quoique le soleil soit déjà haut, nous allons sans trop de peine à une bonne allure. Le sol est passable et d’abord absolument plain, sauf de légères, légères ondulations. Avant d’arriver à Carpentras, un ou deux petits mamelons de terrain crayeux ou gypseux nous forcent à appuyer un peu plus fort sur les pédales pour garder notre vitesse, puis nous passons sous un aqueduc assez élevé et nous apercevons dans le lointain, un peu à droite, les toits de la ville dont nous sommes séparés par une plaine d’oliviers ; plus loin encore l’horizon est fermé par une chaîne de montagnes aux sommets dénudés au pied desquelles nous allons pénétrer pour voir la fontaine célèbre par les amours de Laure et de Pétrarque.
Carpentras, que nous n’avons vu du reste que très superficiellement, nous a produit l’effet d’une de ces petites villes de province qui ne vivent que de l’agriculture, c’est-à-dire de peu, depuis que l’on ne fait plus ni vin ni garance là-bas, et où les petits rentiers aiment à vivoter paisiblement dans le voisinage d’un sous-préfet et à l’ombre de la gendarmerie, cette garde prétorienne des sous-préfectures sans garnison.
Toujours suivant la route qui monte assez vivement entre les premières maisons, nous débouchons sur une terrasse ombragée d’arbres séculaires d’où l’on découvre un magnifique panorama sur tout le pays que nous venons de traverser, au milieu duquel l’aqueduc que j’ai déjà mentionné avec ses arches si blanches qu’on dirait du marbre se détache très heureusement.
Nous nous serions arrêtés plus longtemps si le mistral n’eut redoublé de violence à tel point qu’à l’ombre nous avions froid et que nous nous hâtâmes de reprendre la grande route en plein soleil pour nous réchauffer, une route bien monotone et bien poussiéreuse sur laquelle il n’était pas tombé la veille une seule goutte d’eau, pendant que nous en recevions plus que de raison et où nos bicyclettes commencèrent à se couvrir d’une couche de poussière très fine, blanchâtre et collante dont nous eûmes, au retour, beaucoup de peine à les débarrasser et je crois qu’en bien cherchant on en trouverait encore la trace dans les recoins du British Star et du Rudge qui nous servirent de montures en ce mémorable voyage.
Nous filions rondement, tantôt côte à côte, tantôt légèrement espacés, le premier attendant son compagnon sitôt qu’il y avait quelque chose à voir ou quelque croisement de chemin à reconnaître sur la carte.
Le mistral nous poussait toujours et nous amena à Pernes à 10 heures, c’est-à-dire 1 heure 1/2 après notre départ d’Orange, qui se trouvait alors à 30 kilomètres derrière nous, de sorte que nous avions marché depuis le matin à plus de 20 kilomètres à l’heure, si l’on tient compte des quelques minutes perdues çà et là en arrêts.
Pernes est un gros bourg qui paraît avoir été autrefois fortifié, à en juger par des vestiges de fossés et des ruines de murailles qui, à l’époque
des arbalètes et des canons en bois, pouvaient a la rigueur passer pour des fortifications.
Nous stoppons un instant à l’angle des routes de Carpentras et de l’Isle-sur-Sorgues, pour secouer la poussière qui nous envahit à l’intérieur comme à l’extérieur. A l’extérieur, passe encore, le vent nous en enlève autant qu’il nous en met, mais à l’intérieur il faut absolument arroser. Du vin blanc muscat avec de la limonade (la dernière bouteille que possède l’établissement) nous fournissent un mélange délicieux que nous ingurgitons avec délices.
Un rideau de cannes très serrées nous garantit du mistral qui secoue avec fureur les lanternes vénitiennes déjà suspendues pour l’illumination du soir ; les grands arbres d’une promenade qui monte en face de nous et qui va faire sans doute le tour de la ville se démènent comme des possédés et craquent lamentablement ; près de nous coule à gros bouillons, avec un bruit agréable, une fontaine intarissable, sortie sans doute du même réservoir souterrain qui alimente la fontaine de Vaucluse, dont nous sommes à peu de distance.
Pendant que Forest demande à se rendre compte de la manière dont sont construits dans le Midi les water-closets (il faut tout voir en voyage), je vais de mon côté faire un tour dans l’intérieur de la ville où je remarque d’autres fontaines tout aussi abondantes. Pernes est décidément une ville bien arrosée. La mairie a l’air d’occuper l’emplacement d’un ancien monastère ; il y a des voûtes, de gros murs, des ogives, un ensemble architectonique qui n’a rien de moderne et j’en conclus qu’il doit y avoir dans ce bourg perdu du Comtat Venaissin des études intéressantes à faire.
À mon retour, je retrouve Forest, qui a fini son exploration et qui, se penchant à mon oreille, m’en confie le résultat d’un air navré : c’est épouvantable ! Oh ! fis-je, surpris, que me dites-vous ? Et je me levai ; il crut que je voulais aller voir, et il me retint par le bras : N’y allez pas, malheureux, n’y allez pas, je vous dis que c’est horrible, mieux vaut la rase campagne.
Là-dessus, nous remontâmes en selle ; il pouvait être 10 heures 1/2, et nous filâmes comme deux traits dans la direction de l’Isle-sur-Sorgues. A gauche, des carrières de plâtre, à droite quelques champs maigres, des lignes de hauts cyprès, des roseaux, des oliviers et dans l’air, tout autour de nous, le chant ininterrompu, incessant, alanguissant des cigales.
Je me souviens d’un établissement d’hydrothérapie qui s’est niché par là, à la hauteur d’un village qu’on m’a dit être Velléron. Enfoui sous la poussière, il n’offrait rien d’agréable à l’œil et il faut être bien malade pour venir s’enfermer là.
Nous voici à Vaucluse ; la fontaine est pleine et l’eau atteint presque le pied du figuier collé à la paroi verticale du rocher qui surplombe le gouffre. Je ne m’attarderai pas à décrire cette curiosité naturelle que tous les touristes connaissent. Nous avons pu arriver sur nos machines à quelques centaines de mètres de la source. Il n’y a pas un seul visiteur encore, et les restaurants établis au bord de la Sorgue attendent impatiemment les dîneurs qui ne viendront pas, car la fête nationale retient tout le monde à la ville, à Avignon.
Nous repartons bientôt et cette fois le vent nous est légèrement contraire, mais l’hôtel Pétrarque et Laure où nous devons déjeuner à l’Isle-sur-Sorgues n’est qu’à quelques kilomètres et l’appétit nous éperonne.
Nous rencontrons à ce moment le premier vélocipédiste que nous ayons vu depuis le matin ; il est très surpris lui-même d’apprendre qu’il n’y en a pas d’autres à la fontaine qui est, paraît-il, un centre de réunion pour les velocemen de la région, les jours de fête.
Encore quelques coups de pédale et nous voici sous une longue promenade ombragée qui aboutit à l’Isle-sur-Sorgues ; en plein midi, et après avoir absorbé poussière et chaleur par tous les pores, on éprouve un sensible soulagement en se trouvant à l’ombre et comme nous tenons le but et que rien ne nous presse puisque nous arriverons avant midi quoi qu’il advienne, nous diminuons la vitesse et nous échangeons nos impressions sur le pays que nous avons parcouru depuis Orange.
Notre enthousiasme du matin s’est amoindri, notre curiosité, tout d’abord éveillée par l’aspect d’une nature si différente de celle que nous avons coutume de voir, a été vite émoussée par la monotonie des sites et les cri-cris des cigales que la pensée des félibres dont on nous avait rebattu les oreilles à Orange nous faisait accepter d’abord comme poétiques et harmonieux finissaient par nous paraître, ce qu’ils sont en réalité, assourdissants.
Le midi perdait de son prestige ; les montagnes étaient trop nues, les champs trop secs, les oliviers trop blancs et les routes trop poussiéreuses.
Je crois plutôt que c’était l’estomac qui était trop creux et que nous étions en train de justifier le proverbe du ventre affamé, sans oreilles et sans yeux.
L’hôtel Pétrarque et Laure était heureusement là et nous entrâmes avec empressement dans sa vaste remise d’où s’élancent chaque jour sur toutes les routes du département plus de trente voitures, services publics ou services à volonté, car cet hôtel a une grande clientèle d’excursionnistes.
Le déjeuner qu’on nous y servit dans une salle à manger sombre et fraîche fut très bon et si la cuisine était à l’huile, je déclare que l’huile vaut bien le beurre.
Puis, nous errâmes çà et là dans la ville, qui est très pittoresquement située sur la Sorgue et nous finîmes par échouer et prendre le café sur une terrasse dont l’eau baignait le pied. C’était le moment le plus accablant du jour et le mistral s’étant un peu apaisé, il y avait de l’étouffement et de l’asphyxie dans l’air ; cependant, la fraîcheur de l’eau, l’opacité des ombrages sous lesquels nous étions assis, la transpirée incessante de la matinée, tout conspirait pour nous permettre de nous reposer fort agréablement et trois heures allaient sonner que nous ne pensions point encore à partir.
C’est bizarre comme les idées changent quand l’estomac est satisfait ; en remontant en selle, après avoir sommairement épousseté nos bicyclettes, tout nous semblait rose ; il était 3 heures et nous roulions lentement sous une voûte de verdure que le soleil ne parvenait pas à percer. Cela ne dura pas longtemps, malheureusement ; soudain, nous nous trouvâmes en face de la route d’Avignon, étincelante de lumière ; nous n’avions qu’une chose à faire : prendre notre courage à deux mains et marcher tout de suite à une bonne allure.
J’ai l’habitude dans mes longues étapes, afin de conserver une vitesse régulière, de fredonner de petits airs plus ou moins entraînants. Le Saucisson de Lyon, par exemple, a la vertu de me faire marcher d’un pas relevé, à raison de 60 à 66 coups de pédale à la minute, ce qui me donne à la multiplication de 150 centimètres : 63 (moyenne) X 150 x 3.1416 centimètres = 297 mètres par minute, à peu de chose près 18 kilomètres à l’heure. J’entonnai donc à ce moment le Saucisson de Lyon est toujours très bon et l’instant d’après nous filions gaillardement côte à côte et bien à notre aise, car la route était à cette heure absolument déserte.
Si nous avions été bien sûrs de l’heure de notre passage à l’Isle, nous n’aurions certes pas manqué d’en aviser MM. Jugy et Saurel, lecteurs assidus
du Cycliste, et nous n’aurions, sans doute, pas quitté l’Isle-sur-Sorgues aussi solitairement, mais l’orage de la veille nous avait un peu déroutés et nous avions oublié, le matin, de lancer un télégramme.
Petit à petit, les kilomètres fuient derrière nous, et nous commençons à apercevoir l’horizon à peu de distance, brusquement fermé par une colline, qu’il faut gravir ; une fois en haut, quelques ondulations, puis un magnifique panorama sur la plaine avec Avignon visible dans le lointain ; à droite et à gauche des oliviers, toujours des oliviers, blancs de poussière et secoués par le mistral, qui a faibli pourtant considérablement.
Pendant ce parcours de l’Isle à Avignon, nous traversons plusieurs villages sans intérêt et nous récapitulons la distance parcourue depuis le matin : d’Orange à Pernes, 30 kilomètres ; de Pernes à la Fontaine, 14 environ ; de la Fontaine à l’Isle, 6 ; et de l’Isle à Avignon, 21. Total, 71 kilomètres à 4 heures 1/2 du soir, car nous voici sous les murs de la vieille cité papale. Nous longeons les remparts jusqu’à un escalier qui grimpe au sommet de la ville, puis, tandis que je garde les machines, Forest, dont les jarrets sont infatigables, monte tout en haut pour avoir au moins une idée superficielle d’Avignon et des environs. Cela nous conduit à 5 heures et nous retraversons enfin le Rhône que nous avions franchi la veille à Andance, à peu près à la même heure ; un pont qui n’en finit plus et qui n’est pas cependant ce fameux pont d’Avignon où l’on dansait en rond et dont il ne reste que des ruines.
Au bout du pont, nous sommes dans le Gard, et la route n’est pas bonne, sans compter qu’il faut grimper pendant quelques kilomètres, car nous allons à Nîmes par Remoulins où nous verrons le célèbre pont du Gard. Au fur et à mesure que nous avançons, la route qui, comme je viens de le dire, n’était pas fameuse devient simplement exécrable, et, chose bizarre, nous trouvons çà et là des passages très bien entretenus et sur lesquels on roule supérieurement, ce qui, au lieu de nous consoler, nous fait pester encore plus contre le reste.
Arrivés au sommet de la côte, nous ne sommes plus sur une route ; on dirait qu’une trombe s’est abattue là, fouillant et bouleversant le sol ; des rochers émergent de 50 centimètres, d’énormes cailloux sont semés de tous les côtés, des trous profonds, des ornières traîtresses ; c’était à décourager les plus vaillants et cela s’étendait à perte de vue.
J’avais pris un peu d’avance sur mon compagnon, et navré d’être, après une longue montée, privé du plaisir d’une belle et facile descente, je mis pied à terre, calai sur une pierre la pédale de ma bicyclette et allai m’étendre sur le gazon.
Ah ! Excellente idée, et comme je retrouvai vite le calme et la patience philosophiques, qui sont qualités de touriste et qui m’avaient abandonné un instant : un ciel d’une limpidité parfaite formait au-dessus de mon front une voûte azurée où les yeux ne se fatiguaient point ; le soleil m’envoyait des rayons obliques encore chauds, mais la brise très fraîche qui soufflait sur ces hauteurs les tempérait et me les rendait agréables et utiles, car j’aurais eu froid sans cela.
Le thym et toutes les plantes aromatiques qui croissent sur les sommets de ces rocailleuses collines, où l’on tue d’excellents lapins, embaumaient l’air autour de moi. La silhouette légère de ma monture se dessinait sur l’horizon et j’allais certainement lui décocher quelques stances rimées (car je sentais le démon poétique s’agiter en mon cerveau) dans lesquelles je l’aurais comparée au char d’Apollon ou à Pégase, peut-être aussi à Bucéphale ; qui peut dire où s’arrêtera, une fois lancé, un poète doublé d’un cycliste et à quelles comparaisons invraisemblables il aura recours pour communiquer au lecteur l’enthousiasme dont il est dévoré.
Le cornet de l’ami Forest vient à propos m’enlever à ces frivoles préoccupations, et nous nous engageons, en maugréant, sur cette affreuse descente où nous sommes contraints d’aller d’un pas de tortue, sous peine de tout démolir, monture et cavalier.
Je vous ferai grâce des détails et vous dirai seulement : quand vous irez de ces côtés, tâchez de trouver une autre route : A mi-chemin, les obstacles, devenant de plus en plus infranchissables, nous poussons nos machines pendant un petit kilomètre. Bref, nous serions arrivés à Remoulins de fort mauvaise humeur si, à mesure que nous nous en approchions, le sol ne s’était pas de plus en plus amélioré au point de nous fournir l’occasion de donner quelque vitesse et d’entonner triomphalement le Saucisson de Lyon, dont il n’avait plus été question depuis le pont d’Avignon.
À propos de pont, nous écarquillons nos yeux en ce moment et cherchons de tous les côtés celui du Gard sur lequel, d’après le guide routier de M. de Baroncelli, passe la route d’Avignon à Remoulins ; mais, nous avons beau chercher, nous ne trouvons rien et nous demandons des nouvelles de cette merveille de construction romaine aux premiers indigènes que nous rencontrons. C’est plus loin, à 3 kilomètres environ, sur la route de Remoulins à Uzès, que nous découvrons enfin le ruines très bien conservées et entretenues du reste avec soin du gigantesque aqueduc qui amenait à Nîmes l’eau pure des montagnes. Le Gardon passe dessous, tout au fond d’un ravin. Si l’on avait aujourd’hui de pareils travaux à exécuter, on s’adresserait à M. Eiffel, qui jetterait tout simplement un tablier de fer d’une montagne à l’autre. Ce serait moins monumental, mais beaucoup plus extraordinaire, surtout aux yeux (s’ils pouvaient se rouvrir) de l’architecte romain qui s’est donné tant de peine à entasser arches sur arches, piles sur piles, Pélion sur Ossa.
Il faut cependant songer au gîte, la nuit approche et l’appétit est arrivé depuis longtemps. Nous rebroussons chemin vers Remoulins et nous avisons une hôtellerie qui dut être autrefois un bruyant relais de poste, à en juger par sa large remise et son immense cour, mais qui paraît aujourd’hui calme, tranquille et hospitalière à des touristes fatigués comme nous ; elle est un peu en dehors du village, à l’angle des routes de Nîmes et d’Arles. Tout y paraît propre et bien tenu : voilà ce qu’il nous faut, me dit Forest, et nous nous introduisons dans ladite cour, où quelques voyageurs et voyageuses prenaient déjà le frais, tous gens discrets, silencieux, glissant comme des ombres et parlant comme des muets. Nous arrivions exubérants, avec de grandes énergies d’expression sur le visage où l’on pouvait lire la fatigue saine de la journée, la poussière de nos 100 kilomètres, le désir de la table et le besoin du lit, mais où l’on voyait par-dessus tout une bonne humeur sans bornes, une jovialité, un entrain dignes du Midi et des méridionaux.
Un larbin s’approcha de nous avec des gestes de religieuse et s’enquit du motif de notre visite. — Boire, manger, dormir, tels sont nos motifs, et ils sont urgents. — Boniface se retira un peu effarouché, comme un homme qui trouve extraordinaire ce qu’on lui demande. Cependant nous allons remiser nos bicyclettes sous le hangar où la solitude était complète, pas une voiture. Tout cela commençait à nous paraître étrange ; dans la cour, les personnes, qui, tout à l’heure, se promenaient deux à deux ou solitairement, s’étaient groupées et paraissaient discuter avec plus d’animation qu’il ne convient à des ombres. Nous étions, à n’en pas douter, le sujet de la conversation et nous nous sentions décidément mal à l’aise devant ces façons claustrales. Le larbin revint et nous informa qu’on ne pouvait nous recevoir, qu’on ne prenait que des pensionnaires et que.... Nous étions déjà en selle. « Mais c’est une maison de santé, votre hôtel ; ce n’est pas ce qu’il nous faut, et, pour prévenir semblables malentendus, nous vous conseillons, Boniface, de faire dessiner sur votre porte une seringue, afin qu’on ne puisse se méprendre sur la nature des services que vous êtes capable de rendre, et qu’on ne vienne pas vous demander à boire et à manger. »
Nous rentrons dans Remoulins par le mauvais pont suspendu qui traverse là le Gardon et nous nous informons d’un hôtel. Il n’y en a qu’un ; on y est bien et ce n’est pas trop cher : c’est l’ Hôtel du Nord.
Pendant le dîner, les premières bombes de la fête nationale éclatent, les fusées partent, les boites crachent, les pétards craquètent, et ce bruit de la poudre est à peine perceptible sous les clameurs, les hurlements, les formidables hourrahs de la population enthousiaste. Des chapelets de lampions sont suspendus d’arbre en arbre des deux côtés de la route qui forme l’unique rue du village.
Nous sortons après le repas, autant par hygiène que par curiosité ; il y a foule dans tous les cafés qui, pour la circonstance, ont envahi la chaussée et disposé en guise de tables supplémentaires de longs plateaux sur des chevalets ; tout cela est garni de consommateurs qui font du boucan et se querellent en patois provençal, cette belle langue des félibres dont nous ne comprenons que les intonations. De temps en temps, un loustic jette, en passant, un paquet de pétards sous une table ; ils éclatent entre les jambes des buveurs ; on se lève précipitamment, on crie de plus belle, on s’écarte, et lorsque tout est éteint chacun revient à son verre, trop heureux s’il le retrouve, et si dans la bagarre un farceur ou un distrait, en s’asseyant sur le bout du plateau-table, n’a pas fait sauter en l’air verres et bouteilles.
Sur la place, un bal est organisé, et l’on danse que c’est à nous en faire passer des frissons dans les jambes. Si Forest savait parler patois, il se mêlerait sûrement à la fête ; mais il a peur qu’on ne le prenne pour un étranger, et comme le pays est, pour le quart d’heure, infesté de bohémiens, la qualité d’étranger ne nous serait pas favorable auprès du beau sexe de Remoulins.
Assourdis par le tumulte, nous nous réfugions sur le pont du Gardon, absolument désert à ce moment ; un clair de lune naissant donne aux rives très pittoresques du torrent un aspect étrange par le contraste des ombres et des clairs. Nous goûtons là quelques délicieuses minutes de repos, pendant que le fracas de la fête n’arrive à nos oreilles que par intervalles et que, dans le lointain, nous apercevons des gerbes d’étincelles qui nous prouvent que le 14 juillet est fêté avec le même entrain dans les villages environnants.
Puis, nos paupières clignotent et le besoin de dormir se fait sentir impérieusement ; le couvent hydrothérapique où nous nous sommes fourvoyés est à deux pas, enfoui sous la verdure : pas une lumière aux fenêtres, tout dort déjà et le tonnerre des détonations n’arrive pas jusqu’aux malades. Nous aurions peut-être mal dîné dans cette officine, mais, en revanche, comme nous aurions bien et paisiblement dormi ! tandis que là-bas, en plein village, nous allons être toute la nuit contrariés par le vacarme de la fête. Cette pensée m’enrage. « Ah ! vous dormez déjà, fantômes que notre présence a effarouchés et qui nous avez fait expulser par cette face blême de Boniface, eh bien ! nous allons nous venger, nous allons vous réveiller ! » Nous nous insinuons jusque sous les murs du couvent, nous glissons dans nos revolvers de fortes cartouches à blanc et nous faisons feu de nos douze coups. Il nous semble ouïr des cris d’épouvante, des bruits de volets qu’on tire avec précipitation, des imprécations contre l’anniversaire de la prise de la Bastille et nous rentrons lentement en savourant notre vengeance.
Comme nous le pensions, la nuit fut mauvaise ; le bruit incessant qu’on faisait sous nos fenêtres et qui ne se calma qu’à la pointe du jour nous empêcha littéralement de fermer les yeux ; nous étions debout dès 5 heures du matin, le lundi, et en route pour Nîmes, à 20 kilomètres, par Saint-Gervasy. Route très monotone, vaguement ondulée et en mauvais état, bordée de champs d’oliviers à perte de vue. Nous arrivons naturellement d’assez bonne heure à Nîmes que nous traversons par un dédale de rues étroites jusqu’au boulevard. Le déjeuner, une visite aux curiosités principales de la ville, à la maison carrée, à la fontaine, aux arènes, du haut desquelles nous découvrons un superbe panorama sur toute la ville, nous retiennent jusqu’à 9 heures. Notre dernière visite a pour but la halle aux fruits où nous faisons provision de pêches, car nous avons remarqué que rien n’était meilleur que ce fruit savoureux pour étancher la soif et rafraîchir le palais.
Nous enfilons ensuite la grande route de Montpellier, abominablement défoncée et poussiéreuse, jusqu’à 4 ou 5 kilomètres de Nîmes, mais parfaitement ombragée, ce qui est une compensation très appréciable par le soleil qu’il fait ce jour-là, un soleil torride.
Notre projet primitif était d’aller de Nîmes droit à Aigues-Mortes où nous pouvions très bien arriver en 2 heures, car la route est plate comme un billard jusqu’à la mer ; mais, chemin faisant, nous nous dîmes que Lunel était à voir et que ce crochet ne nous retarderait guère. Nous arrivons donc à Lunel après avoir croisé quelques jeunes velocemen en tenue de course qui allaient prendre part au championnat du Gard que l’on courait ce jour-là à Nîmes et qui s’y rendaient soit à bicycle, soit à bicyclette en guise d’entraînement.
À Lunel, dans une rue (et c’était, je crois, la rue principale) large comme un mouchoir de poche, ce qui permettait de tendre des toiles-parasol d’une maison à l’autre, nous absorbons un peu de limonade et nous demandons divers renseignements, car une idée est venue à Forest : il a des amis à Castries, un chef-lieu de canton qui ne doit pas être bien loin de Lunel ; or, lorsqu’on est si loin de chez soi, et qu’on y est venu en vélocipède, il n’y a rien de charmant comme d’aller surprendre des amis qui tombent des nues en vous voyant arriver en cet équipage et en apprenant que vous venez de faire 300 kilomètres et plus sur ces deux minces roues.
On nous indique la route la plus directe, et, jusque-là, c’est très bien ; mais le hic, c’est que Castries est à 20 kilomètres de Lunel dans la montagne ; enfin, pourvu que la route soit bonne et ombragée, même en plein midi, 20 kilomètres ne sont pas pour nous faire reculer. Et nous voilà partis grand train et toujours chantant notre pas redoublé de 18 kilomètres à l’heure. Nous arrivons ainsi à 7 ou 8 kilomètres de Lunel, à un endroit dont j’ai oublié le nom, où la route de Montpellier traverse la voie ferrée et où débouche à droite la route, ou plutôt le chemin de Castries, une ligne droite, blanche de poussière incandescente, inabordable ; pas un buisson qui y projette son ombre ; dans le lointain, une ligne de collines qu’il nous faudra escalader et qui sont également dépourvues d’ombrages. Douze kilomètres à faire sur un pareil terrain et autant pour revenir nous paraissent une tâche trop difficile pour des hommes qui ont l’intention bien arrêtée de ne rien manger avant d’être arrivés au Grau-du-Roi. Il est onze heures et demie ; après en avoir délibéré avec le garde-barrière et avoir vu passer un train où il faisait chaud aussi, car par les portières grandes ouvertes nous pouvions voir les voyageurs s’éponger avec fureur, nous décidons de rebrousser chemin et nous revenons à Lunel que nous contournons, cette fois, en suivant la route.
Midi, roi des étés, épandu dans la plaine,
Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine ;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
Ces vers de Leconte de Visio s’échappent de ma mémoire en présence du ruban ensoleillé qui doit nous conduire à Aigues-Mortes et je vous assure qu’ils n’ont jamais mieux été de circonstance.
Il est midi, ni plus ni moins ; le soleil darde d’aplomb sur notre tête, notre ombre est réduite à la grosseur d’un poing et les échalas qui bordent la route avec gros comme une assiette de feuilles au sommet ne peuvent avoir la prétention de l’ombrager. A seulement y penser, j’en frémis encore ; je ne m’étais jamais trouvé devant une pareille fournaise. Si, pourtant, un jour, à Istres, et il faut que je vous narre cela, quitte à renvoyer au prochain numéro la fin du récit de notre excursion au Pays du soleil.
C’était en 1880, je n’avais pas touché ni même vu un cycle de ma vie (mes débuts dans le noble sport ne datent que de 1881) et je ne puis donner ce nom à l’odieux vélocipède en bois qui a fait les délices des hommes fin d’Empire et qui a retardé de quinze à vingt ans le développement du cyclisme en France.
En plein mois d’août, nous avions profité des quelques jours de fête pour faire un pont de huit jours et prendre un billet circulaire avec Marseille pour but diamétral. Il nous restait un jour à utiliser ; nous avions visité la veille tous les monuments d’Arles, assisté à une course de taureaux dans les arènes et nous avions un désir intense de revoir la mer, les flots bleus et l’horizon infini avant de regagner nos montagnes. Il fut décidé que nous consacrerions cette dernière journée à une promenade en bateau sur l’étang de Berre. Nous nous embarquions à 10 heures à Saint-Chamas dans une vulgaire barque vermoulue de pêcheur de moules. On erra çà et là toute la matinée sans but déterminé ; une sorte de râteau que l’on promenait sur les rochers, à deux ou trois mètres sous l’eau, nous décrochait de temps en temps quelques malheureux coquillages que nous croquions sans nous faire prier, car il commençait à faire faim, l’air de la mer ayant, comme on le sait, des qualités extraordinairement apéritives.
Sous la surveillance du vieux pêcheur, et malgré les protestations de tous les passagers, je pris un instant la barre et je m’exerçai à diriger la barque : la voile était trouée, le mât gémissait, l’eau clapotait ferme contre le bordage et, comme le vent augmentait rapidement, il faillit coucher le bateau où il entra même un peu d’eau, au grand effroi des jeunes femmes que nous accompagnions. Mais, sur l’avis du matelot, je parvins à redresser la barque d’un vigoureux coup de barre et à rectifier la direction ; ce faisant, j’exposai aux caresses de la brise mes compagnons que la voile avait abrités jusqu’alors et un chapeau fut enlevé auquel il fallut ensuite faire la chasse. J’appris alors à louvoyer, à courir des bordées, à prendre le vent tantôt à droite, tantôt à gauche, et, à chaque fois que la voile se mettait à faséier, il me fallait lâcher la corde qui a un nom spécial que j’ai oublié, puis la tendre et l’attacher. Enfin, nous rattrapâmes le chapeau qui dansait au sommet des petites vagues et qui était à peine mouillé, tant les flots l’avaient bercé délicatement.
Tout cela était très amusant et les heures fuyaient, l’appétit grandissait à vue d’œil à mesure que Saint-Chamas disparaissait. Bientôt, il fallut tenir conseil : où irions-nous dîner ? Il était midi, Saint-Chamas était très loin et le pécheur nous assurait qu’il nous faudrait deux heures pour y arriver, à cause du vent de traverse qui contrariait la marche. Il nous conseilla d’aller déjeuner à Istres, qui se trouvait sur la droite, à peu de distance du rivage, nous débarqua dans une petite crique où il amarra sa barque et se mit, en nous attendant, à grignoter ses provisions et ses moules dont il avait fait une petite récolte.
Nous voilà grimpant le long d’un sentier impossible pour aller rejoindre la route ; il y avait là de magnifiques ceps chargés de raisins superbes et des figuiers pliant sous le poids des fruits mûrs ; il faisait chaud, nous avions soif ; nous aperçûmes une femme qui semblait être la propriétaire de ce jardin et nous la priâmes de nous vendre des figues et des raisins ; elle nous baragouina un refus malhonnête. Alors, dame, l’un de nous se baissa et cueillit quelques grappes qui ne nous coûtèrent rien, qu’une action de grâce au Seigneur pour le remercier des bonnes choses qu’il avait placées sur notre chemin et qui nous parurent doublement exquises.
La route que nous devions suivre pour aller à Istres surplombe la mer pendant quelque temps, puis tourne brusquement à droite et s’enfonce dans les terres, un peu encaissée entre des rochers et un terrain calcaire sur lequel on cultive avec succès les oliviers. Le soleil dardait là-dessus depuis le matin et il devait être plus de midi quand nous débouchâmes du sentier.
La chaleur était tellement intense, tellement concentrée entre ces murailles rocailleuses qui se renvoyaient les rayons calorifiques, que nous crûmes entrer dans un four.
Les ombrelles et les chapeaux aux vastes ailes étaient impuissants à nous défendre. Certes, c’était le cas de dire avec le poète :
La terre est assoupie en sa robe de feu !
Nous cuisions littéralement ; on aurait dit que nous respirions un air embrasé ; je n’oublierai jamais le kilomètre qui sépare Istres de l’étang. Sur l’eau, malgré l’ardeur du soleil, la brise marine entretenait une agréable fraîcheur et l’on n’étouffait pas, mais sur cette route, la brise elle-même ajoutait à nos tortures en nous couvrant de poussière brûlante.
Cette impression me revint, en présence de la route de Lunel à Aigues-Mortes, Tout se taisait, sauf nos coussinets que nous avions négligés le matin et qui faisaient des cuii prolongés. Un peu d’huile et nous reprîmes notre train habituel sur l’air de Il y a la goutte à boire là-haut, qui est très alerte et qui nous enlevait bien à 20 kilomètres à l’heure. Marcillargues, une véritable oasis dans le désert de feu que nous traversons, est le premier village rencontré, de grands arbres, de l’ombre à profusion. C’est Capoue, mais, moins amollis que les soldats d’Annibal, nous ne nous endormons pas dans ses délices. Plus loin, Saint-Laurent nous offre des rafraîchissements et nous pédalons toujours à grande allure. Il fait de plus en plus chaud ; à droite et à gauche d’immenses champs de vignes depuis Lunel nous montrent ce ce que sait produire l’industrie humaine lorsque la loi de la nécessité l’y contraint. Ces terres étaient, pour ainsi dire, incultes avant que le phylloxéra eût ruiné les vignobles français ; depuis, le besoin de se retourner, de tirer parti de tout, de faire du vin français quand même, a mis en exploitation toute cette partie du territoire qu’on avait jusqu’alors jugée indigne d’une aussi noble culture.
Après Saint-Laurent, on ne rencontre plus le moindre hameau, quelques habitations perdues çà et là, puis la tour Carbonnière et enfin nous voyons se dresser à l’horizon la silhouette singulière d’Aigues-Mortes.
(À suivre)
