Forêt de Lente et Vercors (1900/1904)

vendredi 23 août 2019, par velovi

Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste, 1904, p. 230 à 234, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328_8

Je retrouve au fond d’un tiroir le récit suivant d’une excursion, toujours et plus que jamais d’actualité, que nous fîmes, il y a quatre ans, à une époque où la cause de la polymultiplication était bien loin d’avoir bataille gagnée, où surtout les changements de vitesse en marche ne semblaient pas aussi indispensables pour une machine de tourisme qu’ils le paraissent aujourd’hui.

Je ne sais pourquoi ce récit ne fut pas publié à son heure  ; j’ai pensé qu’on le lirait encore aujourd’hui avec quelque intérêt  ; il en est du tourisme comme de la nature  : il est éternellement jeune et ses manifestations sont de tous les temps et de tous les âges.
V...

Une excursion dominicale au cours de laquelle on franchit 312 kilomètres en s’élevant de 3.500 mètres, ce n’est pas banal, et cela mérite mieux qu’une simple et brève mention, d’autant plus que les régions traversées comptent parmi les plus riches en beaux points de vue que je connaisse, les Alpes comprises.
Il est vrai que pour nous, ce jour-là le dimanche commença le samedi à 19 heures et ne finit que le surlendemain à 7 heures  ; mais ces 36 heures représentent, pour tout travailleur, ce qu’on est convenu d’appeler le congé du dimanche. Or, le but que j’eus en vue, en instituant les excursions dominicales, fut de prouver que la bicyclette met à la portée des travailleurs les moins favorisés, des horizons beaucoup plus éloignés qu’on n’est tenté de le supposer et permet de faire, à peu de frais et sans empiéter sur le temps consacré au travail, de très intéressantes promenades.
Je connaissais le Vercors pour l’avoir traversé de part en part de Pont-en-Royans à Grenoble et de Die à St-Gervais  ; mais j’ignorais que l’on y trouvait des points de vue plus beaux encore que ceux qui sont répartis sur ces deux parcours classiques, et le récit publié dans Le Cycliste par M. Burdet, sous le titre suggestif de  : Nouveaux Goulets, me suggéra la pensée de diriger de ce côté une de nos excursions dominicales.
Voici comment, moi troisième, nous l’avons menée à bien le dimanche 5 août 1900.

TABLEAU DE MARCHE

Samedi soir, 7 h. 10, départ de Saint-Étienne, Bellevue, — col des Grands Bois, 8h. 5. — Bourg-Argenlal, 8 h. 30, — Andance, 10 h. 15, — Tournon, 11 h. 10.

Dimanche matin, 4 h. 15, départ de Tournon, — Romans, 5 h., —Saint-Jean-en-Royans, 7 h. 10 à 7 h. 18, — col Gaudissart, croisement de l’ancienne et de la nouvelle route, 8 h. 6 à 8 h. 34, — maison forestière, 9 h. 25 à 10 h. 35, — Vassieux, 12 h. 30 à 1 h. 45, — col du Rousset, 2h.30 à 3 h. 35, — Pont-en-Royans, 5 h. 30, — Bourg-de-Péage, 6 h. 45 à 7 h. 15 — Tournon, 8h. à 8 h. 15, — Andance, 9 h. 30 à 10 heures, — St-Cyr, 11 heures.

Lundi matin, 4 heures, départ de St-Cyr, — arrêt à Bourg-Argental, — col des Grands Bois, 6 h. 25, — Saint-Étienne, 7 heures.

Ma bicyclette a, tous les lecteurs du Cycliste le savent, 4 développements, 2m,50, 3m,30, 4m,40, 6m et roue serve.
R..., avec trois développements, 3m,20, 4m,80 et 6m,50 et roue libre, L..., avec l’unique développement de 6m,30 et roue serve, se trouvèrent au rendez-vous le samedi soir, et en guise d’apéritif, nous expédiâmes en 55 minutes les premiers 13 kilomètres de montée que doivent préalablement avaler tous les Stéphanois désireux d’aller, par le plus court chemin, voir ce qui se passe dans le midi  ; pour le moment, ce temps est un record pour nous et, je pense aussi pour bien d’autres  ; nous espérons, cependant, l’abaisser encore de cinq minutes.
La descente vers Bourg exige, par contre, à cause de l’obscurité croissante, un peu plus de temps que d’habitude  ; puis, à Saint-Cyr, un premier accident de pneumatique, un simple clou, nous retarde encore de vingt minutes  ; nos lanternes éclairent mal, le vent les éteint et dans ces conditions les réparations se font lentement.
Le temps est inquiétant, les nuages vagabondent et la lune, qui n’apparaît que pour disparaître et qui, du reste, est déjà très basse, jette dans l’espace une bien vague clarté. Notre allure s’accentue cependant et les 21 kilomètres qui séparent Andance de Tournon nous demandent moins d’une heure, si bien que nous descendons devant l’hôtel exactement 4 heures après notre départ.
Déjà tout est clos, nous obtenons difficilement un frugal repas et nous ne pouvons nous mettre au lit qu’à minuit.
En pareille circonstance, il vaut mieux prendre son repas auparavant dans un café quelconque et ne descendre à l’hôtel que pour se coucher  : on mange mieux, à meilleur compte, et l’on ne perd pas de temps. De telles instructions pratiques qui semblent puériles, sont utiles pour les cyclotouristes dont le temps est limité et pour qui une heure de sommeil de plus est précieuse.
Le dimanche matin, avant 4 heures, nous sommes réveillés par de fortes détonations  ; c’est jour de fête et l’on tient à commencer dès le petit jour à s’amuser  ; nous filons dare dare après avoir acquitté une note salée. Le temps est douteux  ; il y a lutte entre le vent du midi et le vent du nord qui finira par l’emporter.
Jusqu’à Romans, le sol est assez bon et notre allure se maintient à une moyenne élevée  ; l’eau est mauvaise à Romans, pas fameuse à Bourg-de-Péage  ; il nous faudra arriver à Saint-Jean-en-Royans pour trouver la bonne eau fraîche que nous buvons en route avec tant de plaisir.
Premier déjeuner à l’ Écancière, hameau de quelques feux, à cheval sur la route  ; puis, nous entrons, à St-Nazaire, dans le vestibule du Vercors. Il y a là de très jolies plaques à faire, mais nous ne sommes pas photographes. Que la route après St-Nazaire est donc mauvaise  ! On nous a conseillé de suivre pendant deux ou trois kilomètres la direction de Pont-en-Royans, de repasser alors sur la rive gauche de la Bourne. Si le chemin direct que nous évitons par ce détour est pire que celui qu’on nous fait prendre, qu’est-ce que ça doit être, bone Deus  ! Bon gré mal gré, il faut aller lentement  ; après le pont, ça grimpe ferme, et jusqu’à Saint-Jean nous travaillons avec le développement de 4m,40.
Une fontaine, qu’ombrage très chichement ce qui reste de l’arbre de la liberté, nous invite à nous rafraîchir  ; son eau, dont un habitant nous fait l’éloge, vient de la forêt de Lente  ; elle est, en effet, délicieuse  ; nous la retrouverons plus haut.
Dès la sortie du village, nous abordons, avec le développement de 3m,30, la montée de 8 kilomètres, dont 6 ou 7 très durs, qui doit nous amener au col Gaudissart par des zigzags à flanc de montagne qu’on peut suivre des yeux jusqu’en haut  ; sitôt que nous tournons à gauche, face au mur de verdure, le sol devient moins bon, ce qui aggrave la résistance de la pente en augmentant le coefficient de roulement.
Malgré tout, L., avec ses 6m,30, me suit  ; nous marchons à 12 à l’heure, et l’effort qu’il doit faire sur sa pédale est de 42 kilos, tandis que ma pédale ne me demande que 22 kilos. En mon for intérieur, je me dis que ça ne peut pas durer longtemps  ; en effet, au bout de 1.500 mètres, mon compagnon met pied à terre et R., qui avec 3m,20 peut facilement pédaler, mais que la vitesse de marche, c’est-à-dire l’intensité du travail, fatigue, lui tiendra compagnie  ; car, à l’allure qui convient à ses poumons, il ne ferait que du 6 à l’heure et L. à pied en fait presque autant. Je continue  ; mon travail est de 25 kilogrammètres par seconde  ; c’est mon maximum  ; aussi après 4 kilomètres j’éprouve le besoin d’abaisser mon développement et de réduire à la fois l’effort et le travail  ; je prends 2m,50 et tournant toujours à 60 tours, mon effort tombe à 17 kilogrammes et mon travail à 19 kilogrammètres  ; ma vitesse de marche n’étant plus que de 9 kilomètres à l’heure, j’en profite pour souffler un instant puis inconsciemment ma vitesse de jambes s’accroît, s’élève à 70 tours, soit 10 kilomètres 1/2 à l’heure. Bref, je viens à bout de 8 kilomètres de montée et de 600 mètres d’altitude en 48 minutes  ; c’est une de mes meilleures grimpettes, si je tiens compte de l’état du sol. Ah  ! par exemple, je suis arrivé là-haut aussi mouillé que si j’avais reçu une bonne averse, et comme je n’y trouvai pas le moindre abri contre le vent du nord qui faisait rage, j’y attrapai, en attendant les retardataires, une bonne fluxion dentaire que je traitai d’abord par le mépris, qui se transforma en abcès et qui me priva de sorties sérieuses pendant 15 jours  ; mes projets de voyage dans les Alpes à l’occasion des fêtes du 15 août durent ainsi être renvoyés à l’année prochaine. Grand effet d’une toute petite cause.
J’avais eu constamment sous les yeux en m’élevant un très vaste panorama dont les lointains s’évanouissaient dans la brume  ; mais ce que j’en voyais me récompensait largement de la fatigue de l’ascension, et cette entrée dans le Vercors est comparable à celle du col du Rousset.
Le Vercors est décidément un pays merveilleux, et l’on trouverait difficilement un autre coin de terre où, en un espace si petit qu’un cycliste peut aisément le parcourir en deux jours dans tous les sens, soient réunies tant de beautés naturelles  ; il n’y manque que des glaciers.

Voici mes deux compagnons en retard exactement de 28 minutes qui représentent l’avance que peut prendre un cycliste pédalant à un cycliste poussant sa machine sur un parcours de 6 kilomètres 1/2  ; on peut estimer largement l’allure du premier au double de celle du second  ; encore faut-il que celui-ci marche d’un très bon pas. C’est une constatation qu’a déjà faite, sur de nombreux parcours, M. d’Espinassous.
Il y a donc intérêt, lorsque l’on est pressé, à s’outiller de façon à gravir en machine toutes les rampes de plus de 500 mètres.
Jusqu’à la maison forestière, nous n’avons plus que des montées insignifiantes et je reprends 4m,40. Pendant quelques centaines de mètres, nous pédalons sur un plateau entre des broussailles et le paysage est sans intérêt  ; mais nous arrivons tout à coup à pic sur un abîme que la route tournant à droite va surplomber pendant plusieurs kilomètres. Cet abîme, contre lequel nous ne sommes défendus que par un mince parapet, c’est le ravin cul-de-sac du Cholet, un ruisseau du reste sans importance, dont nous apercevons le sillon argenté à 400 mètres au-dessous de nous.
Le temps est sauvage, la bise siffle autour de nous, le soleil reste caché derrière les nuages qui nous menacent et qui laissent même tomber quelques gouttes.
Cependant, nous mettons pied à terre, empoignés par l’impressionnante grandeur du paysage  ; en arrière la vue est assez étendue, en avant elle est bornée par le fond du ravin  ; à droite la muraille rocheuse au flanc de laquelle a été taillée cette route vertigineuse et d’où se détachent de temps en temps des pierres contre lesquelles on est mal protégé  ; à gauche le vide et, à faible distance, l’autre muraille moins abrupte pourtant que de notre côté, et ravinée par les eaux  ; les tunnels succèdent aux tunnels, et tels sont les contours de la route qu’à certains moments on aperçoit cinq ou six porches béants  ; quelquefois l’on s’est contenté de fendre le rocher  ; çà et là le parapet de pierre est remplacé par un balcon d’où le point de vue est particulièrement pittoresque. Bref, nous suivons là, pendant deux ou trois kilomètres, une route qui paraît avoir été faite exclusivement pour le plaisir des touristes et qui tient à la fois, ainsi que l’a écrit très justement M. Burdet, à qui je dois de la connaître, de la route du Frou et de celle des Grands-Goulets.
Le sol était, quand nous y passâmes, très mauvais  ; il n’avait pas plu depuis quelque temps  ; le sable et le gravier y régnaient en maîtres, et en certains passages il eût été difficile de pédaler  ; nous y rencontrâmes trois touristes à pied et y relevâmes les traces de deux bicyclettes qui, d’après ce que nous apprîmes à la maison forestière, nous précédaient de deux heures  ; quoique peu connus encore, ces parages ont déjà quelque clientèle. Le ravin de Cholet finit en cul-de-sac  ; je m’attendais à trouver au fond une cascade ou une gorge, mais cela se termine simplement en dos de baignoire, et j’imagine que ce ravin dut être autrefois un lac qui a fini par renverser la barrière qui lui était opposée du côté de la plaine.
Nous passons auprès d’une scierie très modeste et bientôt nous entrons dans la forêt  ; la route étroite est convenablement roulante et monte peu  ; le soleil ne se décide pas encore à se montrer et il fait presque froid  ; nous hâtons la marche  ; craignant de passer à côté de la maison forestière sans la voir ainsi qu’il advint à notre prédécesseur, M. Burdet, nous surveillons toutes les fontaines  ; il n’y en a pas des tas et la première que nous apercevons, à droite en rentrant dans un vallon découvert au fond duquel s’élève une terme, est la bonne.
Il suffit de regarder alors au-dessus de soi pour voir les murs de la plus hospitalière maison forestière du Vercors, exception faite de celle du col du Rousset. Un petit bâtiment isolé, à quelque vingt mètres de la maison des gardes, est consacré aux touristes.
Nous y faisons un déjeuner végétarien succulent  : œufs et beurre frais, confiture et miel délicieux, pain de ménage exquis, je ne dis rien de l’eau  ; quant au vin que nous goûtâmes par gourmandise, il était, ma foi, fort bon, à nous faire regretter d’être des buveurs d’eau. L., qui n’a pas cette qualité ou ce défaut, goûta l’eau juste autant que nous goûtâmes le vin.
Puis l’on entra dans la forêt de Lente  ; le garde forestier et sa femme nous avaient donné des renseignements très précis grâce auxquels nous n’errâmes dans la forêt que deux heures pour faire peut-être dix kilomètres  ! Il est vrai que l’on est obligé de mettre fréquemment pied à terre. D’autres cyclistes, plus infortunés, ont tourné pendant 4 heures dans ces sentiers forestiers, privés de toute indication, avant d’arriver au col de Vassieux.
Tout à fait surprenante la vue qu’on a sur la plaine de Vassieux au débouché de la forêt. On la domine presque à pic de 300 mètres environ qu’on va perdre en trois ou quatre kilomètres de route bien mal entretenue, agrémentée d’un virage assez raide.
Une de mes pédales s’est dévissée dans les cahots subis à travers la forêt, et le filetage en est mâché. Le forgeron de Vassieux, ouvrier adroit et intelligent, m’y refait un filet, taraude la manivelle pendant que mes deux compagnons vont se rafraîchir et s’endorment devant leur bouteille de limonade.
Cet accident nous fait perdre une bonne heure et nous n’arrivons, de ce fait, au col du Rousset qu’à 2 h. 1/2. Nous avions compté y déjeuner à midi. Quand vous mettrez dans votre programme la traversée de la forêt de Lente, prévoyez toujours deux heures de retard.
Je rentrais, au col du Rousset, dans le déjà vu, car j’avais fait, peu de temps auparavant, le trajet qui nous restait à faire pour rentrer. Mes compagnons cependant passaient là pour la première fois et j’avais du plaisir à les voir ravis des sites qui se déroulaient successivement devant et autour de nous.
Il me semble qu’on éprouve presque autant de plaisir à initier un ami aux joies du tourisme, à le promener parmi les mille et une beautés de la nature, à lui faire goûter les attraits, les enchantements d’un site pittoresque, à l’enivrer des splendeurs féeriques que des rideaux levés soudain découvrent à leurs regards émerveillés, il me semble, dis-je, qu’on est aussi heureux qu’on le fût d’en jouir soi-même.
Et, d’ailleurs, ne sait-on pas que la source est inépuisable des séductions dont la nature se pare pour ses élus  ; elle se montre rarement deux fois sous le même aspect, et celui qui sait apprécier les nuances ne regrettera jamais de refaire, soit en compagnie de nouveaux adeptes du cyclotourisme, soit même seul, des excursions déjà faites dix fois, surtout, ajouterai-je, dans le massif du Vercors qui, pour moi, comprend tout ce que le Drac, l’Isère et la Drôme enserrent.
Le retour est mené vivement sans autres incidents que quelques tentatives de la part de pédards locaux qui, nous voyant passer à grande allure, brûlaient de se mesurer avec nous, tentatives bien vite mises en échec par la régularité de notre train.
Il me souvient d’un jeune croupe-en-l’air qui, entre Romans et Tain, nous dépassa tout à coup en un frénétique emballage, de dix mètres. Il se releva alors, et sûr du triomphé, il se tint un instant à notre hauteur. Nous nous suivions à la queue leu-leu et filions, dans la nuit tombante, à 25/28 à l’heure, le long des rails du tramway, nous confiant aux yeux de lynx de L... pour choisir les meilleurs passages de la route. Le jeune athlète faiblissait à vue d’œil  ; il avait fait à peine 500 mètres qu’il se trouva très heureux de coller derrière nous, mais le kilomètre n’était pas achevé que nous l’entendîmes pousser un énorme soupir, et il fut décollé.
Vouloir, sans préparation, sans se mettre d’abord sous pression par des efforts graduellement accentués, tenir pied à un cycliste, même moins fort, qui pédale depuis plusieurs heures, dont les muscles, le cœur, les poumons sont en harmonie avec le travail qu’on leur demande, c’est courir au devant d’un échec dû à l’essoufflement causé par le passage subit de l’état de repos à un état de travail intensif.
Ce pédard était peut-être le frère du lycéen qui m’avouait modestement, l’autre jour, qu’il était imbattable sur... 25 mètres  ! Oui, sur 25 mètres, départ lancé, personne ne pouvait le battre. Ce jeune échappé du bahut détenait sans doute le record du centimètre. Dans des cerveaux de cette envergure, je doute qu’il y ait de la graine de cyclotouriste.
À Bourg-de-Péage, nous avions obtenu un léger repas promptement servi, et à Andance nous fîmes une dernière halte avant d’entreprendre la traversée de la montagne qui nous séparait de notre lit ardemment désiré.
Le ciel était étoilé et la température exceptionnellement douce. J’engageai mes jeunes compagnons à se comporter en véritables végétariens amis de la vie simple et à prendre quelques heures de repos à la belle étoile.
Ils se rangèrent vite à mon avis, car ils avaient du sommeil plein les yeux et leurs zigzags sur la route devenaient inquiétants.
Dans un pré, sous quelques arbres, nous dormions tous à poings fermés dix minutes après ma motion.
Mon âge me gratifiant d’un sommeil plus léger, je m’éveillai tout à coup  ; un crépitement singulier tout autour de moi, accompagnait le ronflement des jeunes gens que je réveillai à la hâte. Il pleuvait, et les gouttes, passant déjà à travers les feuilles, commençaient à tomber sur nous.
Il fallut déguerpir à la hâte et s’en aller en pleine nuit, sous une pluie copieuse, sinon torrentielle, chercher un abri plus sûr. Nous ne trouvâmes à Saint-Cyr (il était une heure du matin) pas une porte ouverte, et nous dûmes, en fin de compte, heureux de nous réfugier sous un hangar délabré et sale à plaisir devant lequel je ne passe jamais sans me souvenir de cette nuit agitée et que nous baptisâmes grand hôtel de Saint-Cyr.
Depuis lors, L. et R. ne permettent plus que je vante devant eux, aux nouveaux adeptes de l’École stéphanoise les charmes des nuits passées à la belle étoile. Et pourtant... mais rien n’est terrible comme un début malheureux. J’en sais quelque chose, moi qui pour avoir eu, en 1889, un clou dans mon premier pneumatique au 40e kilomètre, dédaignai d’acheter 25 francs des actions Dunlop qui valurent quelques années plus tard 1.000 francs et me refusai pendant plusieurs saisons aux douceurs du pneumatique.
Cahin-caha, sans entrain, sous un ciel triste, sur des routes boueuses, nous repartons dès les premières lueurs d’une aube grise et terne. À 7 heures, nous sommes à Saint-Étienne, satisfaits, malgré nos déboires, d’avoir pu démontrer que des excursions de l’importance de celle que nous avions entreprise n’excèdent pas les moyens de cyclistes de force ordinaire polymultipliés, L., à la vérité, la fit à nos côtés, avec l’unique développement de 6m,30, mais malgré son exceptionnelle vigueur, son échec à la montée de l’Écharasson lui ouvrit les yeux. Il est devenu, depuis, un des plus convaincus partisans des machines à développements multiples, réduisant d’année en année son petit développement de 3m,65 à 3m,25 et enfin à 2m,70, bien que ses muscles lui permettent encore de gravir quand il lui plaît les 6 kilomètres à 6 1/4 % du col des Grand Bois avec 6m,60, à l’instar des coureurs du tour de France exaltés par l’Auto qui se garde bien de les envoyer à l’Écharasson, au Galibier et au Ventoux, où ils trouveraient peut-être bien aussi leur chemin de Damas.
Nous n’avions pas encore, en août 1900, les bicyclettes à changement de vitesse en marche par deux chaînes directes, et cette excursion dans le Vercors fut une des dernières faites avec le système primitif par déplacement de la chaîne sur plusieurs couples de pignons. Ferions-nous beaucoup mieux aujourd’hui avec nos machines soi-disant perfectionnées  ? Peut-être  ! ce serait un essai à tenter l’année prochaine et je le tenterai si quelque néophyte me demande de le conduire dans le Vercors.

Vélocio

Forêt de Lente
Route de la Forêt de Lente. 2019
Vélotextes

Voir aussi : Forêt de Lente (Profil Dolin) Forêt de Lente