Au col de Rousset (340 kilomètres). Excursion du 30 juin 1900.

vendredi 13 septembre 2019, par velovi

Par Paul de Vivie, alias Vélocio, Excursions dominicales de Vélocio, Le Cycliste, 1900, Source Archives Départementales de la Loire
Per1328_7

Sept cyclotouristes ont pris part à cette excursion qui a été une des plus suivies et des plus goûtées de la saison. C’est que le Vercors est un incomparable écrin de beautés naturelles  ; les sites pittoresques y abondent et les points de vue les plus inattendus y surprennent agréablement les cyclistes, que les rampes dures et longues et les descentes dangereuses ne font pas reculer.
Nous allons donc, une fois de plus, démontrer que ce joyau des Alpes dauphinoises est à la portée des pédales stéphanoises et qu’elles peuvent aisément traverser de part en part le Vercors du samedi soir au lundi matin. Voici comment  :
À peine en retard sur notre programme, nous partons de La Digonnière samedi soir à 6 heures  ; nous n’étions que deux à ce moment-là  ; la fraîcheur nous permet de monter à bonne allure au col des Grands Bois (1.145 mètres), puis nous descendons en roue libre sur Bourg-Argental (12 kilomètres en 20 minutes), ensuite par Boulieu et Saint-Cyr à Andance où nous mettons pied à terre à 9 heures moins le quart, autant pour souper que pour réparer une avarie de machine heureusement peu grave.
Du reste nous devons à Andance nous rencontrer avec deux cyclistes descendus, par le col de Pavezin, l’un de Saint-Chamond, l’autre de Saint-Paul-en-Jarez  ; les voici bientôt, ayant, eux aussi, une avarie (le voyage débute bien !), un pneu crevé qu’on répare illico. Un serrurier complaisant et adroit vient à bout de l’autre réparation et nous pouvons enfin nous mettre d’abord à table, puis, à 11h. 1/4 en selle.
Dès ce moment, en retard de deux heures, notre repos de la nuit est bien compromis. Cependant, nous filons bon train malgré un vent contraire assez accentué et, par Saint-Péray, nous arrivons à Valence à 1 heure du matin. En passant sur la place de Tournon, L. et J. défendus par la nuit contre les regards indiscrets, ont pris un bain complet dans le bassin de la fontaine. Ces bains froids ou plutôt ces immersions de quelques secondes sont très bienfaisantes pour les cyclo-touristes qui ont de longues étapes à fournir. Elles agissent sur les muscles d’une façon étonnante, et tel qui se sentait fatigué auparavant marche ensuite merveilleusement.
P. et moi nous nous en apercevons à nos dépens au train que l’on nous fait mener de Tournon à Valence. Nous abandonnons momentanément nos jeunes compagnons à la porte de l’hôtel de la Poste. Aller se mettre dans un bon lit pour n’y dormir que deux heures, ne nous parait pas sagement raisonné. Nous préférons continuer et aller un peu plus loin dormir un instant à la belle étoile  ; nous découvrons, à 8 ou 10 kilomètres de là, des tas de luzerne séchée au soleil et tiède encore de la chaleur du jour, moelleuse paillasse sur laquelle, pendant deux heures, bien enveloppés dans nos manteaux, nous dormons du sommeil du juste, malgré l’incessant va-et-vient d’une gare perdue au milieu de la campagne et néanmoins très importante à en juger par le nombre de ses feux. À peine étions-nous debout, toilette faite dans un ruisseau qui borde la route, que nos compagnons arrivent avec un troisième cycliste, C. M.. de Lyon, qui était venu nous attendre à l’hôtel de la Poste et qui nous accompagnera quelque temps.
Nous traversons immédiatement, drôle de coïncidence, un village, La Paillasse  ! Té, mon bon, paraîtrait que nous avons couché au grand hôtel de la Paillasse et ça ne nous a pas coûté cher, tandis qu’à Valence C. M., L. et J. ont dormi à raison de 2 fr. 50 l’heure.
Il est écrit que nous ne ferons jamais d’excursion sans commettre quelques erreurs de route, toujours à notre préjudice, bien entendu. Au lieu de filer droit vers Alex, n’avons-nous pas la faiblesse d’écouter J. qui nous assure qu’il faut aller passer par Livron  ! Ah  ! si nous avions pu les lui fourrer le soir dans les jambes les cinq ou six kilomètres qu’il nous a fait faire bien inutilement le matin  !
Nous tenons enfin la Drôme, que, jusqu’à Die, nous allons remonter. Halte à Crest pour un premier petit déjeuner  ; cinq heures sonnent. Peu après Saillans, nous rattrapons un sixième compagnon, M., de Saint-Étienne, parti la veille à midi et que nous supposions déjà au col de Rousset  ; il a subi des retards successifs et finalement a manqué le train qu’il comptait prendre, et couché à Étoiles, non pas comme nous à la belle étoile, mais chez un boulanger. On se débrouille comme on peut !
Très amusant de faire ainsi la boule de neige  ; nous serions six si, juste à ce moment, C. M. ne nous abandonnait. À l’entrée de Die, nous tournons à gauche et, sous un soleil torride, nous abordons les 20 kilomètres de montée qui doivent nous conduire au col. À Chamaloc, où nous arrivons les uns après les autres, M. toujours bon dernier, nous absorbons chacun sous forme de café au lait et d’eau fraîche au moins deux litres de liquide, que le soleil nous soutirera bien vite pendant les 14 derniers kilomètres à 6 1/2 %. Je ne dirai rien des lacets légendaires par lesquels on s’élève lentement à 1.400 mètres d’altitude  ; J. et L. prennent vite les devants, P. et moi suivons plus lentement et M. forme l’arrière-garde  ; inutile d’expliquer que nous avons tous pris nos faibles développements. Une heure et quart, une heure et demie et deux heures et demie ont été les temps respectifs des trois groupes. Bientôt nous entendons les appels de nos amis d’Annonay, F. et B. qui nous ont précédés de deux heures et qui nous regardent grimper avec une joie que nous éprouverions certainement si nous étions à leur place et eux à la nôtre.

Ah qu’il est doux de ne rien faire
Et de voir travailler autrui  !

Enfin, nous y voilà  ! Vite une immersion dans l’eau glacée de la fontaine, une pirouette au soleil pour nous sécher et flânerie jusqu’à l’heure du dîner  ; l’ombre là-haut fait malheureusement défaut.
Maintenant, nous sommes sept, et C. M., qui nous suit plus lentement, arrivera demi-heure après notre départ.
Nous avons joui depuis le matin d’un temps radieux et la remontée de la Drôme, de Livron à Die, a été un continuel enchantement. La vue du col de Rousset s’étend fort loin, mais elle est bien gênée par la multitude des sommets qui se pressent les uns contre les autres et qui ne laissent entrevoir les lointains que par d’étroites échappées.
Nous faisons tous honneur à un succulent repas végétarien, dont un potage, compliqué à l’excès, et, j’ose le dire, de mon invention, forme le plat de résistance  ; on se permit cependant un peu de clairette de Die, mais avec beaucoup d’eau.

Vélocio.

Col de Rousset
Profil Dolin, Les Alpes françaises.

Voir aussi : Col de Rousset