La Science du Paquetage (Janvier 1893)

mardi 25 avril 2017, par velovi

Par L. Baudry de Saunier, Revue du Touring-Club de France, Janvier 1893, Source gallica.bnf.fr / BnF


Si vous avez souvent voyagé en compagnie de cyclistes, vous avez pu voir quelle variété de paquetages encombre généralement les guidons de bicyclettes.

Certains cavaliers ont des colis en échafaudage jusque sous le nez : des courroies, des cordes, voire des ficelles maintiennent mal ou étranglent des paquets ronds comme des pains de munition ou longs comme des saucissons. D’ autres cavaliers ont, au contraire, la portion congrue d’un petit paqueton bien nourri mais bien façonné, qui semble sortir d’une confiserie en renom.

Au déballage, vous êtes tout surpris de constater que ce n’est pas l’homme qui a le plus emporté qui est le mieux monté. J’ai vu, de mes yeux, vu, un camarade qui avait cinq kilos de bagages (dont une paire de bretelles de rechange !), ne pas seulement posséder une brosse à dents et être obligé d’aller, mal peigné et pas lavé, faire un tour en ville pour en acheter une.

J’ai rencontré aussi, au contraire, un grand diable de cycliste très maigre et très long, qui avait certainement du sang de prestidigitateur dans les veines pour la façon merveilleuse dont il réduisait à sa plus simple expression un paquetage complet !

Cure-dents, cure-oreilles, canif, brosse à ongles sans manche, épingles, tenaient, enveloppés chacun dans un morceau imperméable de gutta, à côté du savon, dans la boîte à savon ! L’inventaire de son ballot était de cinquante-huit pièces ! Et le ballot pesait la moitié du poids de la machine, et tenait dans les deux mains !

Nous lui demandions en riant s’il ne pourrait pas emporter un chapeau à claque pour le cas d’une invitation forcée au bal d’un préfet. Nous réfléchissions que le gaillard nous répondrait qu’en fermant le chapeau et en l’amenant à sa forme classique de galette, il le placerait dans son dos ou sur sa poitrine, ou sur sa selle ! Chacun émettait son opinion la plus saugrenue.

Lui répondit, tout en terminant un petit nœud de ficelle à son paquetage : « Eh bien, ça serait rudement commode au contraire ! J’ouvrirais le claque, je fourrerais tout le fourbis dedans et je pendrais ce nouveau panier, bien enveloppé de toile cirée, à l’avant de la machine ! »

Le paquetage a une importance considérable sur un voyage. Un bon touriste doit donc, coûte que coûte, arriver à posséder sur ce sujet une science complète et même acquérir une certaine "roublardise", si j’ose m’exprimer ainsi.

Des règles précises existent certainement, mais elles ne sauraient suppléer à l’adresse personnelle et à l’ingéniosité du cycliste.

Le routier pratique doit se trouver à l’auberge avec les mêmes aises, approximativement, que chez lui, —s’il sait choisir avec discernement les objets à emporter.

Une des premières règles est que le paquetage ne doit jamais être placé sur le gouvernail de la machine. Le gouvernail est monté à billes ou sur un pivot extrêmement sensible : c’est afin qu’il ait une mobilité considérable et que rien ne gêne ses mouvements les plus précis. La bonne marche et même la sécurité en dépendent. Tout au plus donc on chargera le guidon d’un porte-bagages léger qui embrassera le caoutchouc roulé ou la pèlerine de drap qu’on peut être forcé tout à coup, le ciel faisant des siennes, de se jeter sur les épaules.

La seconde règle est à mon sens que le poids le plus lourd du paquetage doit être placé le plus près possible du moyeu des manivelles. Si l’on avait à transporter un plomb d’un kilo et une demi livre de plumes, le plomb devrait toucher immédiatement le pédalier et la plume s’approcher de la selle. En un mot il faut faire du poids du paquetage un cône dont la pointe soit en contact avec le moyeu.

Ces deux principes sont établis par la théorie et par sa sœur l’expérience, avec qui elle fait bon ménage pour une fois. Mais ils ne donnent pas le coup de main nécessaire et n’indiquent pas l’ordre savant dans lequel un touriste ordonnera ses bibelots.

Comment acquérir cette science, indispensable, je le répète ?

Le moyen est simple. Voici l’hiver. Profitez-en pour vous instruire. Vous allez supposer que vous partez en voyage. Le point de départ est votre antichambre et le point d’arrivée votre salle à manger.

Au point de départ, vous réunissez votre machine et tous les objets qui vous semblent indispensables au voyage. Vous faites votre paquetage le mieux possible, n’oubliant ni révolver, ni cartes,ni brosses.

— C’est tout ? Vous avez bien réfléchi. Partons !

— Vous embrassez père et mère et vous vous mettez en voyage, c’est-à-dire que vous conduisez à la main votre machine jusqu’à la salle à manger.

Vous voici arrivé. Il a plu en chemin, vous êtes trempé. Vite, prenez moi dans votre paquetage une chemise de flanelle de rechange ! — Quoi ?

Vous l’avez oubliée ? — Inscrivez sur un carnet cette omission afin de ne pas la renouveler la prochaine fois. — Défense absolue de passer dans les autres pièces de l’appartement : votre auberge est la salle à manger, et vous êtes strictement à l’auberge.

Vous défaites ainsi votre paquetage et vous notez les bibelots superflus ou omis et vous dressez rapidement une liste que vous conserverez toujours.

Une autre fois vous recommencerez ce voyage peu fatiguant et vous épurerez ou compléterez l’inventaire. Quand les beaux jours viendront, ils trouveront en vous un touriste expert.

Le placement des bibelots sera aussi étudié.

Vous avez bien joué dans votre enfance aux jeux de construction, aux "châteaux de cartes", etc... Recommencez, jeune homme. Étudiez si un faux-col ne tient pas moins de place et ne se chiffonne pas moins lorsqu’il est roulé autour d’une paire de chaussettes que lorsqu’on le plie en quatre comme j’ai eu la comédie de le voir faire ! — En un mot calculez mathématiquement votre placement d’objets et acquérez une méthode.

C’est en hiver qu’on prépare l’été. Et je vous assure qu’il y a du plaisir encore à jouer au touriste auprès d’un bon feu !

L. BAUDRY DE SAUNIER.

1893/01 (A4,N1)