Roue trop libre (1899)

vendredi 25 octobre 2019, par velovi

Par Paul de Vivie, alias Vélocio, Le Cycliste, 1899, p.107, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328

Ma bicyclette à roue libre vient de me jouer un tour pendable. Je revenais de Lyon à Saint-Étienne par le chemin de l’école (Condrieu, Saint-Julien et cette Croix-de-Chaubourey qui doit commencer à faire l’effet d’une scie sur les lecteurs du Cycliste).
C’était hier, 27 novembre, dans la plaine, temps gris ; entre 300 et 500 mètres d’altitude brouillard à givre ; au-dessus de 500 mètres, soleil radieux mais froid vif qui allait s’accentuant à mesure que je m’approchais du col, à 1.200 mètres où il gelait à pierre fendre... et du soir.
Soudain, entre Colombier et Gray, ma roue libre le devient tellement qu’elle se désintéresse complètement des pédales et m’immobilise en pleine montée.
Tout en poussant ma machine au pas de course je me demande par quel curieux phénomène les quatre cliquets chargés d’entraîner la roue et de la rendre, dans le mouvement en avant, solidaire des pédales, refusent tous à la fois le service.
Je finis par conclure que l’huile chargée d’assurer le libre jeu de ces délicats organes a dû se congeler et qu’elle retient les cliquets prisonniers dans leurs alvéoles.
Il s’agit donc de la dégeler  ; malheureusement, n’étant pas fumeur, je n’ai pas même une allumette sur moi et force m’est de pousser jusqu’à Gray. Je couche ma bicyclette sur le flanc, verse du pétrole sur les pignons et y mets le feu.
Victoire  ! mon diagnostic était juste et ma roue fonctionne comme ci-devant : je repars gai et content sans me munir d’allumettes, si bien qu’à trois kilomètres de Gray l’huile se recongèle et me voilà derechef bien embarrassé.
Je continue ma route au pas gymnastique à cause du froid intense et puisque me voici au point culminant et que je n’ai plus qu’à descendre, je n’aurai qu’à me laisser rouler.
Seulement comme la pente n’est pas uniforme et qu’à certains passages la route monte même légèrement, j’étais obligé d’entretenir la vitesse de ma machine par de vigoureux appels du pied droit, le pied gauche restant sur le marchepied, et les gens qui me voyaient exécuter cette manœuvre devaient se demander si je jouissais bien de tout mon bon sens.
J’arrivai tout de même à Saint-Étienne avec une petite heure de retard et je m’empresse de signaler le fait aux cyclistes à roue libre afin qu’ils ne soient pas, le cas échéant, embarrassés pour si peu.
Réchauffer son moyeu sur un petit feu de brindilles de bois sur le bord de la route et l’on sera sauvé pendant au moins trois kilomètres.
Le mieux serait encore d’employer un lubrifiant incongelable et cependant très fluide.
Cet incident plutôt désagréable m’a amené à réfléchir sur les divers modes d’action des mouvements imaginés pour rendre les roues libres et qui peuvent être ramenés à deux types  :
Le type Whippet à rochets et à cliquets agissant soit dans le sens du rayon, soit dans le sens de la tangente, mais dépendant toujours de ressorts et exposé à s’engourdir sous l’action du froid dans l’huile congelée, et le type Juhel à galets dont on prétend que l’action est moins sûre mais qui me paraît devoir échapper à l’objection ci-dessus.
Il y a lieu d’expérimenter à fond et dans toutes les circonstances ces deux systèmes qu’on a diversifiés à l’infini mais qui sont toujours faciles à reconnaître.
Un avantage de la roue libre sur lequel personne n’a encore attiré l’attention, c’est de pouvoir faire un virage court avec guidon étroit sans heurter le guidon du genou. En gardant les pieds immobiles sur les pédales pendant le virage on vire sur place admirablement.
Que chaque Freewheeliste apporte ses observations pour ou contre la roue libre et nous finirons par savoir ce qu’elle vaut.

Vélocio.

Voir aussi :