L’accolade de l’apôtre (décembre 1923)

lundi 19 juin 2017, par velovi

Par Paul de Vivie, La pédale, 18 décembre 1923, Source gallica.bnf.fr / BnF


Mon Cher Lavenu,

Vous me demandez un article pour La Pédale !

Cela tombe à pic. Émerveillé par la vaillance avec laquelle ce jeune confrère est entré dans la lice où combattent depuis si longtemps Monos et Polys, touché de l’accueil libéral qu’il fait à nos idées exposées et déjà défendues dans ses colonnes par de nombreux amis du Cycliste, j’allais justement lui adresser mes félicitations et lui donner l’accolade.

Quand on a lutté seul, pendant tant d’années, contre les préjugés, la routine, l’ignorance, la fausse interprétation des faits, on est bien aise d’avoir enfin un allié. C’est que la lutte n’est pas finie tant s’en faut, et la Poly est encore loin d’avoir bataille gagnée.

Le jour où Georget, au pied du ballon d’Alsace, mit pied à terre pour abaisser son développement et grimper ensuite plus vite que ses concurrents, alors que quelques années auparavant Portier en voulant suivre le conseil de Desgrange et brutaliser cette même côte avec son développement habituel, s’était réduit à l’impuissance, ce jour-là, nous pûmes croire que l’heure du triomphe avait sonné pour la Poly. Mais ce n’était qu’une première victoire qui, à la vérité, s’est affirmée et accentuée d’année en année, à tel point qu’aujourd’hui tous les géants de la route ont doubles, triples, voire quadruples pignons sur leurs machines. Au lieu d’aller toujours plus avant dans la voie que Georget leur ouvrait et dont nous leur montrions les avantages, ils en sont restés là, à ce système qu’en 1902, dans son Rapport sur le premier concours de bicyclettes de voyage du T.C.F. dans les Pyrénées, Carlo Bourlet avait qualifié de primitif.

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Ce système, hâtons-nous de le dire, n’est pas à dédaigner, nous nous en sommes longtemps servis, nous nous en servons encore et nous croyons que pour un cyclotouriste voyageant seul ou avec des compagnons également outillés, il peut nous mener loin, vite et longtemps. Nous n’avions pas autre chose quand nous fîmes, à deux, en 1899, un voyage qui fut très discuté et dont la réalité fut même mise eu doute. Nous avions quatre développements par quatre couples de pignons sur lesquelles la même chaîne munie d’un crochet de fermeture très simple pouvait être déplacée en moins de vingt secondes. Nous pouvions ainsi sans grande perte de temps et sans la moindre résistance passive ni la moindre complication mécanique pédaler sur 2.50, 3.30, 4.40 ou 6 m., au gré des résistances extérieures. Nous partîmes de Grenoble à 5 heures par la route des trois cols de Porte, du Cucheron et du Frêne ; nous nous arrêtâmes à Chambéry de 10 h. 30 à midi, puis à Albertville de 14 h. 30 à 14 h. 45 et nous arrivâmes à 20 h. 30 à Chamonix, ayant parcouru 183 kilomètres et nous étant élevés d’environ 3.500 mètres ; du petit 12 à l’heure de vitesse commerciale, ce n’était pas méchant mais nous n’en fûmes pas moins obligés pour répondre à ceux qui nous accusaient de tartariner, de faire, dans nos montagnes cette fois une autre étape de 156 kilomètres avec élévation de 3.300 mètres, en 12 heures, pour confirmer la première.

Les temps sont changés et la Poly véritable, définitive, avec une bonne gamme de vitesses, en marche deux par deux ou trois par trois, a augmenté beaucoup notre rendement. Voilà ce qu’il s’agit maintenant de faire comprendre aux coureurs et, par conséquent au grand public obéissant, comme moutons de Panurge, à la réclame, qui suit les courses. Nous n’avons plus à lutter contre la Mono que le geste de Georget a condamnée, nous avons à lutter désormais contre le système primitif qui est lui, ainsi que je viens de le prouver, plus défendable que la Mono.

Or pour réduire un adversaire à s’avouer vaincu il faut nécessairement qu’on se mesure avec lui en champ clos ; il faut donc l’admettre dans les concours (qui au fond ne sont que des courses) de bicyclettes de voyage, dans le circuit de Chanteloup, par exemple, qui n’est certes pas le terrain le mieux disposé pour le triomphe de nos idées. Il aurait pourtant suffi, cette année, à mettre knock-out les défenseurs de la Mono ou du Primitif, si, comme nous l’avons proposé dans L’Auto, on avait donné le départ aux professionnels des deux écoles qui s’affrontèrent ce jour là pour la première fois, dès le petit jour et qu’on ne les eût arrêtés qu’à la petite nuit, le vainqueur devant être celui qui pendant les 18 heures de lutte aurait parcouru le circuit le plus grand nombre de fois. Les Monos et même les Primitifs se seraient effondrés avant le trentième tour.

S’il s’agit de ne convaincre que des cyclotouristes, voire des randonneurs comme vous et moi, point n’est besoin de tout ce tralala de courses et de concours ; de simples invitations à nos randonnées dominicales suffisent. Quand nous eûmes reconnu (il y a déjà de 25 à 30 ans de cela) combien le fait d’avoir plusieurs développements à notre disposition sur la même machine augmentait notre rendement, qu’à fatigue et longueur de temps à peu près égales, nos itinéraires dominicaux passaient du simple au double, nous voulions convertir nos amis.. Or, dès cette lointaine époque, nous nous heurtâmes aux arguments du Docteur Ruffier et aux partisans de la Mono simple, sans la moindre complication, légère qui bondit sous l’effort..., on connaît la rengaine. Il nous fallut donc entreprendre le siège de ce parti pris et nous n’en eûmes raison qu’en conviant les obstinés à des étapes de plus en plus fortes, hérissées de côtes dures et longues, coupées de non moins longs paliers ou descentes douces. Le même procédé réussirait encore aujourd’hui et les bonnes pédales parisiennes converties à la Poly auraient tôt fait de rallier à nos théories les entichés de la bicyclette du Tour de France et peut-être le Docteur Ruffier lui-même.

Voici par exemple un circuit on ne peut plus pittoresque auquel nous conviâmes, le 25 mai 1923, les Monomultipliés parisiens et qu’on pourrait encore utiliser. Nous quittâmes à 2 heures Nevers où l’express nous avait amenés et où nous ne rencontrâmes qu’un jeune flottantiste à 3 vitesses de la capitale qui était on ne peut mieux armé pour nous suivre, on fila par le mont Beuvray, la vallée de la Canche, puis la vallée de la Selle, le lac des Settons, et Quarré-les-Tonibes, Avallon où l’on dîna à midi ; on alla ensuite prendre le café à Vézelay avec longue halte à la Basilique et, dans l’après-midi, on regagna par Premery et autres lieux, Nevers à 22 heures avec quelques 320 kilomètres aux compteurs. À cinq heures le lendemain nous réintégrions nos pénates.

Voilà une belle randonnée dominicale bien faite pour grouper polyxés parisiens et stéphanois contre nos adversaires de Paris et d’ailleurs à l’exclusion évidemment des professionnels.

Ces démonstrations isolées n’ont pas, il est vrai, beaucoup de retentissement ; il est arrivé cependant que de nouveaux convertis sont devenus à leur tour d’ardents prosélytes et ont multiplié les conversions autour d’eux, tel Saint Paul après son voyage à Damas. Mais ces démonstrations sont à notre portée et nous pouvons les renouveler aussi souvent que s’en présente l’occasion. Tandis que décider un constructeur même de ceux qui doivent leur fortune à la Poly, à entretenir une équipe de professionnels sachant se servir d’un changement de vitesse, à les engager dans les épreuves retentissantes, c’est perdre son temps et sa peine. Mieux vaudrait s’adresser aux coureurs eux-mêmes et les amener à comprendre combien ils seraient avantagés, dans le Tour de France par exemple, s’ils avaient une bonne Poly à 3 ou 4 vitesses instantanément interchangeables. Encore faudrait-il qu’ils fussent assez nombreux pour constituer un peloton et pour courir groupés, soit pour s’échapper, soit pour rattraper.

Mais voici un cas où un seul coureur suffirait à faire la démonstration, publique, éclatante, que nous attendons de la supériorité de la Poly sur la Mono, même sur le pur terrain sportif. Il paraît qu’à l’occasion de la grande course automobile de 1924 dont le circuit se déroulera entre Lyon et Saint-Étienne, l’Automobile-Club de France consacrera une journée et des prix importants (on parle de 20 à 30 mille francs) à une course cycliste derrière entraîneurs à motocyclette. Ce circuit que l’on prépare déjà, comporte en réalité une longue descente douce et une montée de plusieurs kilomètres suivie de quelques montagnes russes. Pour qui voudra donner son maximum sur un tel parcours derrière motos, deux développements en marche s’imposeront, l’un qui permette du 80 à l’heure, en palier et aux descentes, l’autre du 35, du 40 si l’on veut aux montées qui ne dépassent guère le 6. %. Un seul développement, si bien choisi soit-il, ne peut convenir contre des résistances aussi différentes, sans parler dû vent qui pourrait se mettre à souffler violemment, tantôt gênant, tantôt favorisant les coureurs.

Si ce projet prend corps et que des professionnels spécialistes des courses derrière motos viennent reconnaître le terrain et s’y entraîner, ils ne tarderont pas, croyons-nous, à réclamer une « Deux vitesses » en marche. Et la question se posera alors devant nous tous : Quelle Poly leur offrir ?

P. de VIVIE..


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