Concours de bicyclettes de voyage (Grenoble-Chambéry, 13 et 14 Août 1905)

mercredi 21 juin 2017, par velovi

A. Ballif, Touring Club de France, Septembre 1905, Source gallica.bnf.fr / BnF

L’épreuve organisée avec un soin tout particulier par nos distingués collègues M. E. Perrache et H. Dolin, auxquels s’étaient joints nos délégués de Grenoble et de Chambéry et, en particulier, MM. P. Viallet et E. Duchemin, s’est effectuée par un temps constamment favorable et sans aucun incident ni accident.
Nous plaçons sous les yeux de nos camarades la note succincte que nous adresse, en attendant son rapport, notre dévoué collaborateur, M. Perrache, et les résultats : « Vingt machines ont subi l’épreuve sur route. Elles étaient des types les plus divers :
9 à 2 vitesses dont 2 rétro-directes.
6 à 3 vitesses dont 1 rétro-directes.
4 à 4 vitesses dont 3 rétro-directes.
1 à 12 vitesses (lévocyclette).

Toutes ont, en somme, bien supporté les deux journées d’épreuves. Trois cependant n’ont pas complètement couvert le parcours par suite de la fatigue des cyclistes.
Ces machines, sauf de rares exceptions, étaient munies de bandages de 45 millimètres au moins et développaient à la petite vitesse entre 2 m. 04 et 2 m. 80. Leur poids variait de 19 kilogrammes à 25 kg. 5.
Néanmoins le parcours a été couvert à une excellente allure.
Ainsi pour le premier jour les six côtes donnant une ascension totale de 4050 mètres ont été franchies en un temps moyen de 7 heures, soit : ascension à l’heure : 580 mètres.
Pour la machine la plus rapide : temps 5 h 13. Ascension verticale moyenne : 775 mètres à l’heure. Poids de la machine : 18 kg 5. Calibre des bandages : 48 millimètres.
Les jantes, grâce aux gros bandages qui les défendaient contre le choc des cailloux roulants, n’ont généralement subi aucune avarie. Tel n’était certes pas le cas au Concours de Tarbes de 1902 ou des bandages même de 36 s’étaient naïvement risqués dans la descente du Tourmalet.
En somme, les constructeurs nous ont montré des machines capables de résister normalement aux dures épreuves du voyage en montagne. Nous les en remercions bien sincèrement.
PERRACHE. »

* *

Nous espérons pouvoir publier, dans le prochain numéro, le rapport dont les conclusions sont attendues avec impatience par un grand nombre de nos camarades.
Disons tout de suite que toutes les machines primées témoignaient de notables efforts en vue de satisfaire aux conditions du règlement ; celles qui ont obtenu la médaille d’or, notamment, répondent toutes, sous des formes diverses, aux vœux du touriste.


(Cliché Routier.) Refuge Félix-Faure et aiguille de la Vanoise

Le choix de ce dernier pourra se fixer en toute sécurité sur l’une ou l’autre, selon ses préférences personnelles.
A cette occasion, nous insistons de nouveau sur ce point que le concours ne portait pas sur les changements de vitesses et n’avait pas pour objet d’établir la supériorité de tel mécanisme sur tel autre, mais bien de mettre en lumière un type de machine satisfaisant le plus complètement possible, dans son ensemble, aux desiderata de la bicyclette de voyage.
C’est ainsi qu’il a été attribué à chaque machine les notes suivantes :
1° De 0 à 50 pour la transmission et le changement de vitesse (art. 2, 1° ) ;
2° De 0 à 30 pour les jantes et pneumatiques (art. 2, 2°) ;
3° De 0 à 20 pour les freins (art. 2, 3°) ;
4° De 0 à 20 pour les autres desiderata (art. 2, 4°) ;
5° De 0 à 10 pour les accidents de route et dégradations ;
6° De 0 à 20 pour les qualités d’ensemble, le fini de la construction et les soins apportés à satisfaire les desiderata du touriste ;
7° 20 à toute machine ayant effectué le parcours entier de l’épreuve sur route dans les délais fixés.
La totalisation des points attribués à chaque machine déterminait l’attribution des récompenses.
La sous-commission technique, composée de MM. Rouville, inspecteur général des Ponts et Chaussées, président ; commandant Ferrus, commandant Lepelletier, Dolin, J. Berthelot, et Perrache, rapporteur, s’est réunie les 15 et 16 août et a déterminé comme suit l’attribution des médailles :
Médailles d’or (par ordre d’inscription).
MM. Terrot et Cie à Dijon ;
Manufacture Française d’armes et de cycles (Hirondelle), à Saint-Etienne ;
MM. Magnat et Debon, à Grenoble ;
La Touricyclette, à Paris.
Médailles d’argent.
The Raleigh Cycle Co Ltd., à Nottingham ; La Touriste (M. Georges Durieu), à Paris.
Médailles de bronze.
M. Ch. Jacquier, à Lyon ;
MM. Bonnet, Guyonnet et Canonne, à Paris ;
M. A. Brassard, à Autun ;
Société « La Française », à Paris.

RÉCOMPENSE PARTICULIERE
Médaille de bronze.
E. M. Bowden Ltd., à Paris (frein à ralentisseur).

De plus, une somme totale de 3,249 fr. 75, provenant des primes offertes par le Touring-Club à chaque machine n’ayant encouru aucune disqualification et cela dans le but de faciliter l’accès du concours aux petits constructeurs — primes s’élevant ensemble à 1,749 fr. 75 auxquels il convenait d’ajouter 1.000 francs alloués par la Chambre syndicale de l Automobile et du Cycle, et 5oo francs alloués par la Chambre syndicale des Fabricants de Cycles, a été répartie comme suit :
Terrot. , Fr. 557,10
Hirondelle 557,10
Magnat et Debon, 557,10
Jacquier. , 185,70
La Touricyclette. , 557,10
La Touriste (Durieu) 180,70
Brossard. 185,70
La Française. 185,70
Raleigh. 278,55

Un banquet auquel assistaient toutes les notabilités du département et de la ville de Grenoble, a été servi, le 15 août, au Château de Bouquéron, près de Grenoble, dans un site tout à fait remarquable. Excellent dîner au cours duquel des toasts fort applaudis ont été prononcés par M. Capitant, adjoint au maire de Grenoble, Berge, vice-président du Syndicat d’initiative, et le Président du Touring-Club. M. Grawitz, ingénieur, a proposé un toast en l’honneur des concurrents anglais, la Compagnie des Cycles Raleigh, lesquels, venus avec une multiplication un peu forte, ont fait preuve d’une résistance et d’une énergie peu communes, qui avaient provoqué l’admiration de leurs camarades. M. Harold Bowden, fils du directeur de la Maison Raleigh, a prononcé quelques paroles de remerciement saluées d’applaudissements unanimes.

À ce sujet, notons la bonne tenue générale de l’épreuve à laquelle, sauf une ou deux exceptions, n’ont pris part que des amateurs ; elle a été fort remarquée.
Malgré la dureté exceptionnelle du parcours, qui comportait 8.000 mètres d’ascension totale sur 240 kilomètres, tous ces cyclistes amateurs se sont tirés à leur honneur de cette épreuve qui à elle seule prouverait, s’il était encore utile, l’absolue nécessité d’une machine à changement de vitesse pour le voyage.
Ajoutons que si aucun accident, dans un parcours aussi rude et sur sol médiocre, ne s’est produit, on le doit également à l’efficacité des freins, à la solidité des jantes et à la largeur des pneus.
Ces quelques observations que nous nous permettons en passant, seront d’ailleurs dans le rapport l’objet de développements qui édifieront complètement nos camarades sur les conditions que doit remplir la bicyclette dont ils auront à faire choix dans l’avenir.
Sur notre proposition, le Conseil, désireux de donner un témoignage de gratitude aux délégués et aux personnes qui nous ont tout particulièrement secondé dans cette circonstance, a décerné les distinctions ci-dessous : Insignes d’Honneur en or : MM. P. Viallet et E. Duchemin ; Insignes d’Honneur en vieil argent : M. le capitaine de La Rochelambert, du 13e bataillon alpin, lequel a assuré d’une manière parfaite le contrôle des arrivées et départs à Chambéry ;
Aux contrôleurs chefs et aux médecins chargés des postes de secours : MM. des Francs, J. Revel, Dr Jourdanet. Mazuel fils.
Chaumard, Ronjat, Dr Roux, Dr Fayard.
Le lendemain même, pilotés par notre excellent camarade M. Paul Yiallet, et sur l’invitation pressante qu’avait bien voulu nous adresser le Président du Syndicat d’Iniative de la Savoie, nous gagnions le Lautaret ; puis, par Briançon et le mont Genèvre, le mont Cenis.
Arrêt Hôtel de la Poste, où nous passons la nuit. Vieille maison (comme l’hospice d’ailleurs. dont les meubles, datant de l’Empire Premier, sont d’un archaïsme très amusant) mais qui a fait peau neuve. Chambres coquettes, lits en fer, meubles clairs, pas de tentures, la formule « Touring-Club" s’est élevée jusqu’aux 2,091 m. du col !
Site admirable assis sur un bloc de marbre blanc, devant un lac de toute beauté.
Nous arrivions enfin le 17 à Termignon, après avoir accompli une tournée véritablement merveilleuse et que nous recommandons à tous les amateurs de grand tourisme.

Vue générale de Pralognan et le Grand-Marchet, contre-fort du glacier de la Vanoise
(Cliché Raubier.)

Reçus par la municipalité à laquelle s’étaient joints M. le Dr Fodéré, président de la section de Maurienne du Club Alpin Français, et M. Abrioud, secrétaire général du Syndicat d’Initiative de la Savoie, nous nous mettons en route pour l’ascension véritablement inoubliable du col de la Vanoise. Après la traversée d’une superbe forêt nous passons le pont des Sallanches construit par le Touring-Club et arrivons aux chalets alpestres de Chavières, propriété du maire de Termignon où celui-ci nous offre un « beurre d’honneur » ; je vous laisse à penser si la tartine, arrosée d’un petit vin blanc du pays, parût exquise à cette altitude !

Nous arrivions à 2 heures pour déjeuner (avec les provisions qu’un de nos mulets apportait, au chalet d’Entredeux-Eaux, dans un site des plus pittoresques, et à 6 heures au refuge Félix-Faure, où nous attendaient M. Greyfié de Bellecombe, maire de Brides-les-Bains et notre délégué, MM. Adolphe Jorioz, membre du Conseil général de la Savoie, délégué du T. C. F. et vice-président de la section de Tarentaise, le maire de Pralognan et diverses autres personnalités.
Le refuge, à l’édification duquel le Touring-Club a contribué pour une somme de 3,500 francs est établi dans des conditions tout à fait satisfaisantes et extrêmement bien tenu par M. Couttet.
Nous ne nous arrêterons pas à essayer de décrire le panorama que l’œil embrasse de ce point, un des plus beaux de notre Suisse française, le massif glaciaire de la Vanoise qui compte 12 kilomètres de longueur, les imposantes murailles de la Grande-Casse (3,861 m.), le dôme de Chasseforêt (3,597 m.), la pointe de la Réchasse, le mont Pelvoz, etc. Les cimes, les lacs qui entourent le chalet, tout est là réuni pour frapper d’une façon profonde l’esprit du spectateur ; ce sont de ces choses que l’on ne décrit pas, mais qu’il faut voir (1).
(1) Les maires de Termignon et de Pragnolan nous signalent le très grand intérêt que présente le jalonnement du sentier muletier au moyen de nos poteaux.
Utiles l’été pour les touristes, ils le sont plus encore, peut-être, l’hiver pour les gens du pays. La tourmente brise les piquets en bois posés pour indiquer le chemin lorsque la neige l’a recouvert, et l’an dernier un malheureux a trouvé la mort faute de pouvoir reconnaître son chemin.
Nous en avons placé une dizaine, les maires nous en demandent encore autant ; nous promettons de saisir le Conseil de cette demande.
Le lendemain, à l’aube, nous assistons, grâce à la complaisance d’un télescope, à une double ascension : celle du Dôme de Chasseforêt, celle de l’Aiguille de la Glière, par deux caravanes de quatre personnes à la cordée. Cette dernière nous paraît émouvante quelque peu ; à côté de nous on dit que ce n’est rien à faire. J’aime mieux le croire que d’y aller voir.
Nous redescendons, toujours sur nos fidèles mulets, qu’à ce moment on trouve l’animal le plus beau de la création, jusqu’à Pralognan où, à travers des paysages alpestres d’une grandeur impressionnante, s’offrait à nos yeux, toute pavoisée en l’honneur du T. C. F., la nouvelle petite gare érigée avec nos subventions et dans laquelle est installé le service de cars automobiles qui fonctionne tout nouvellement entre cette localité et Brides-les-Bains.
La maison Magnat et Debon, de Grenoble, a assuré le service dans des conditions parfaites, au moyen d’excellentes voitures à douze places construites par la maison de Dietrich.
A Brides-les-Bains, où nous amène une de ces voitures dévalant à travers un paysage de toute beauté, un accueil charmant nous est fait par le maire, le directeur de l’établissement thermal, notre éminent collaborateur le docteur d’Arsonval, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine, et membre de notre Comité technique, et différentes personnalités en villégiature, notamment notre distingué camarade M. L. Baudry de Saunier.
Nous étions de retour le soir même à Grenoble, par Moutiers et Alberville en suivant le cours de l’Isère particulièrement délicieux entre ces deux villes, et la belle vallée du Grésivaudan.
Nous recommandons d’une façon toute spéciale ce tour, un des plus beaux que l’on puisse faire en France ; pas un seul instant le paysage n’est au-dessous du sublime ; quelqu’enthousiaste que cette appréciation puisse paraître, elle n’est que l’exacte vérité.
Enfin nous terminons ce magnifique voyage par une sorte de tournée d’inspection dans le Massif du Vercors.
Nous avons eu à cœur de constater de visu la réalité, hélas ! trop exacte, des observations contenues dans nos articles sur la Déforestation.
Nous avions déjà constaté, dans la Vanoise, la dévastation causée par l’âpreté des marchands de bois (lesquels opèrent eux-mêmes pour le compte des fabricants de papier), et plus encore par le dérèglement de l’exploitation pastorale, les troupeaux transhumants, la faiblesse des communes.
Hélas ! dans le Vercors c’est bien pis !
Il y a là des régions entières complètement dénudées, ravinées profondément par les eaux qu’aucun humus, qu’aucun ligneux ne retient plus. Ce n’est pas seulement l’esthétique et la richesse du pays qui sont atteintes, c’est sa sécurité que menacent gravement de pareilles dilapidations.
Quittons ces tristes sujets et jetons les yeux sur les charmants lacs de Laffrey et le panorama admirable que l’on découvre du sommet de la fameuse côte.
Par la Mure et la Motte d’Aveillans, nous gagnons bientôt la vallée du Drac et ses gorges profondes, et nous rentrons à Grenoble d’où le train nous ramène à Paris.
Qu’on retienne cet itinéraire ; rien n’est plus beau !

A. BALLIF.


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