Plaine ou montagne ?

vendredi 6 mars 2020, par velovi

Par Paul de Vivie, Revue mensuelle du Touring-Club de France, mai 1900

Mes amis commencent à m’accuser d’être, en tourisme, plus inconstant que ne le fut, en amour, le plus volage de nos rois, et de me laisser séduire aujourd’hui par les charmes de la plaine, après avoir proclamé que la montagne seule était digne du culte des cyclotouristes.
J’éprouve le besoin de me laver de cette accusation de frivolité et de me justifier devant le tribunal le plus compétent, devant les cent mille juges du T. C. F.
Je plaiderai coupable  ; car, j’en conviens, la plaine a des attraits pour moi.
Je n’aurais jamais cru, avant d’en avoir tâté, que les routes de la vallée du Rhône, plates et si interminablement droites, pussent exercer une séduction quelconque sur l’âme d’un cycliste montagnard, et qu’on eût du plaisir à filer à grande vitesse de Saint-Étienne à la mer en une petite journée.
À vrai dire, c’est un plaisir d’une qualité différente et qui ne peut faire oublier l’âpre jouissance des rampes dures enlevées à la pointe de la pédale, des cols franchis entre deux murailles de neige  ; mais c’est une joie tout de même que de se démontrer par le fait, qu’on est libre, indépendant, capable de se transporter en quelques heures, par le seul jeu de ses muscles, par sa propre force physique, à des centaines de kilomètres.
Désormais, qu’un beau matin l’envie me prenne d’aller avant la nuit me baigner dans la grande bleue, respirer la brise marine, voir le soleil se coucher au sein de cette Méditerranée que j’aime à l’égal de mes montagnes  ; et sans courir à la gare, sans consulter le livret Chaix, sans même délier les cordons de ma bourse, un coup de pompe dans mes pneus, ma chaîne sur la multiplication convenable, quelques pommes et une livre de pain dans mon sac, et me voilà parti, et me voilà arrivé.
Les 270 kilomètres qui séparent Saint-Étienne de l’extrémité nord de l’étang de Berre seront franchis en 15 heures, parfois même en 12 heures, sans fatigue anormale.
Triomphe de l’alimentation exclusivement végétarienne et des machines à plusieurs développements  ! Perfectionnements dont il ne faudrait pas cependant que l’on m’attribuât tout le mérite ainsi que l’a fait trop aimablement ici même pour l’un d’eux, un de nos camarades, car je n’en suis que l’applicateur et le propagateur, le vulgarisateur, si l’on veut.
De tout temps, l’on a admis que la bicyclette ne pouvait se soustraire à l’obligation des changements de vitesses indispensables à tant de machines et de tout temps aussi l’on a reconnu que la sobriété et le choix d’aliments simples aussi près que possible de l’état dans lequel la nature nous les offre, étaient les conditions sine qua non d’une bonne santé physique et morale. Que la plupart des hommes méconnaissent ces vérités fondamentales, que les uns se tuent à vouloir grimper au col de Portes ou à la Furca avec un développement de 7 mètres ou à tricoter jusqu’à complet essoufflement dans les plaines sans fin avec 4 mètres ; que les autres se détraquent l’estomac et mettent en danger tous leurs organes en fumant, en buvant de l’alcool et des boissons fermentées, en mangeant des viandes plus ou moins fermentées aussi, des mets épicés et dénaturés. Qu’est-ce que cela prouve  ? La solidité des principes en est-elle ébranlée et ne faudra-t-il pas qu’on se rapproche de cette bonne Natura Medicatrix le jour où l’on voudra se guérir, qu’on ait multiplication pour la plaine et multiplication pour la montagne.. le jour où l’on voudra gravir l’une et franchir l’autre sans plus de fatigue  ?
Celui qui croit avoir découvert une parcelle de vérité ne doit pas la tenir sous le boisseau, il doit la crier par-dessus les toits ; vous voyez que je ne m’en fais pas faute.
Mais ne nous éloignons pas davantage de notre principal sujet, sinon l’on aurait le droit de me reprocher, comme à un avocat chargé d’une mauvaise cause, de parler de tout, sauf de sa justification.
Je prétends donc démontrer qu’on peut avoir de l’agrément à pédaler en plaine à la condition d’être armé d’un développement convenable qui, selon les circonstances variables d’une heure à l’autre, peut être élevé jusqu’à 8 ou 9 mètres ou abaissé à 5 ou 6 mètres afin qu’en tous les cas qui se peuvent présenter, l’effort sur la pédale ne dépasse pas l’effort moyen dont l’homme est susceptible et que je crois sage de fixer à 15 kilos lorsqu’il s’agit d’un travail de longue durée.
J’ai fait cette découverte au cours de deux excursions, l’une à la Sainte Baume, l’autre aux Baux, bâclées cet hiver un peu à la hâte faute de temps et dont j’ai publié les détails dans «  Le Cycliste  ».
La descente et la remontée de la vallée du Rhône, de Saint-Étienne à la mer, figuraient au programme et je constatai qu’en m’employant avec une multiplication convenable, de la même façon que je m’emploie pour gravir une rampe quelconque, il m’était possible d’obtenir sur les belles routes de cette vallée une vitesse de marche assez élevée.
En effet partant à midi de Saint-Étienne, nous avons pu aisément, un ami et moi, malgré un accident de pneumatique plutôt grave (éclatement d’une enveloppe) et quelques petits arrêts non indispensables, aller coucher à Orange (182 kilomètres), remonter une autre fois d’Avignon à Saint-Étienne dans la journée (222 kil.) en prenant un peu le chemin de l’école.
Donc en partant de Saint-Étienne ou de Lyon un matin de très bonne heure, je crois qu’il serait possible d’arriver à 6 heures du soir à Saint-Chamas (270 kil.) sans être le moins du monde — et j’attire l’attention sur ce point essentiel — excédé, fourbu, vanné.
Il suffit pour cela d’être suffisamment habitué à la selle pour qu’elle ne vous blesse pas, de manger peu à la fois et des aliments de digestion facile, du riz qu’on peut très bien emporter sous forme de gâteau, des fruits, du pain. Il n’est même pas nécessaire de descendre de machine pour manger, on se contentera d’aller un peu moins vite afin que l’ingestion des aliments ne soit pas une cause d’essoufflement.
Si l’on a soif, on se désaltèrera en passant à une fontaine ; mais point de ces haltes de cabaret toujours trop longues ou trop courtes ; trop courtes pour qu’on en reçoive un réel délassement, trop longues à cause du temps précieux qu’on y gaspille.
Une autre condition essentielle des longues étapes, c’est la régularité aussi parfaite que possible de l’effort sur la pédale et des mouvements des jambes. La vitesse de marche peut varier du simple au double et passer de 20 à 40 kilomètres à l’heure selon que les circonstances extérieures sont plus ou moins favorables, cela importe peu, mais la vitesse des jambes et l’effort sur la pédale doivent être toujours, autant qu’on le peut, maintenus au même chiffre.
Ces deux facteurs varient nécessairement avec chaque cycliste  ; ils dépendent des qualités de la machine, de sa plus ou moins intelligente adaptation à l’homme qui l’actionne, et ils varient surtout avec la multiplication.
Pour mes muscles et pour la bicyclette dont je me sers habituellement, de 15 à 18 kilos sur la pédale et de 60 à 65 tours à la minute me semblent être les chiffres optimes et je puis approximativement, avec cela, marcher à 26-28 kilomètres à l’heure sur un terrain plat avec développement 7 m. 50, ou gravir du 8 % avec développement 2 m. 50, à 9-10 kilom. à l’heure.
Le vent, l’état de la route peuvent faire varier la résistance à la marche, et la vitesse s’en ressentira, mais en abaissant ou en élevant proportionnellement la multiplication je retrouverai toujours mes 15-18 kilos et mes 60-65 tours.
Le moteur humain, très élastique, se plie du reste mieux que tout autre moteur à des variations de résistance de 10 % au-dessus et de 10 % au-dessous de la normale.
Donc, au point de vue physiologique, le cyclotouriste peut faire égale dépense de force en plaine aussi bien qu’en montagne et obtenir une excitation égale, excitation qui entre pour une bonne part dans le plaisir final.
La satisfaction de la difficulté vaincue ne fait pas défaut, elle, non plus ; au lieu de l’altitude conquise, c’est la distance franchie  ; c’est toujours un obstacle surmonté, une force domptée.
Quant au plaisir des yeux, je vous assure qu’à descendre le Rhône on n’en est pas privé un seul instant.
Tout à fait dans le lointain les blancs sommets des grandes Alpes vous regardent par-dessus les montagnes intermédiaires qui tantôt s’éloignent du fleuve et tantôt s’en rapprochent.
De temps en temps on franchit quelque éminence, on côtoie des collines couronnées de ruines, on traverse l’Isère, la Drôme, la Durance, qui valent la peine qu’on se dérange pour les voir. Du côté des Cévennes, le panorama, toujours pittoresque, change incessamment. Comme on va beaucoup plus vite qu’en montagne, on traverse fréquemment des villes, des villages, des hameaux, autant de sujets de distraction.
Peut-être m’objectera-t-on que les plaines dont je parle sont privilégiées et qu’il en est d’autres mortellement ennuyeuses. Je ne les connais pas, mais je serais bien surpris qu’on ne leur puisse réellement trouver aucun agrément.
Après cela, n’avons-nous pas lu le récit d’un homme qui, ayant traversé les petites Alpes de part en part, de Grenoble à Antibes, a trouvé ce trajet, sauf quelques rares sites, mortellement ennuyeux  !
Pour voyager avec fruit et rapporter d’une excursion des souvenirs agréables, il faut savoir se laisser impressionner ; sinon l’on est comme un photographe qui mettrait dans son objectif de simples plaques de verre non préparées à recevoir et à retenir les images qu’il désire emporter  ; on revient bredouille.
Préparons-nous donc et armons-nous de façon à venir aussi bien à bout de la plaine que de la montagne et nous trouverons plaisir et profit à fréquenter l’une et l’autre.

P. de Vivie

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