Carnet d’un touriste au vingtième siècle (Septembre 1895)

dimanche 2 juillet 2017, par velovi

Par G. DAVIN DE CHAMPCLOS, FILS. Touring Club de France, septembre 1895, Source gallica.bnf.fr / BnF

21 juillet 1927.

Qu’ai-je donc, ce soir, à sentir m’inonder tout entier une si intense joie de vivre ? Suis-je pétri aujourd’hui d’un autre limon, animé d’un autre souffle que je l’étais hier ? La pourpre d’un sang nouveau coule-t-elle dans mes veines, heurte-t-elle avec une force inconnue les parois de mon cœur ? Il me semble que je me roule, éperdu, dans de l’azur.

De la fenêtre de ma chambre d’hôtel, mes yeux extasiés s’égarent sur le plus magique des horizons. Là-bas, se traînant avec des souplesses de reptile, de la grève sablée d’or jusqu’aux rougeurs crépusculaires des lointains, la mer, l’Océan immense et sacré, vert, gris, indigo, étrangement moiré et taché, par places, d’éclaboussures blanches d’écume. A droite, aussi loin que l’œil peut aller, la campagne bretonne, tourmentée, hérissée d’évocations et de souvenirs, la bonne terre celtique où la poussière des chemins est faite d’une cendre de héros.

Et tout cela m’appartient ! La mer, les champs, le ciel, tout est à moi, à moi, le touriste souverain qui hume librement le parfum de toutes les brises et, en deux tours de mes roues conquérantes, m’empare des routes, des champs, des sources !

Je suis libre ! Sur mon bijou d’aluminium qu’actionne un léger moteur électrique, je n’envie plus la course rapide des lévriers ; les lois de la pesanteur ne me sont plus applicables ; j’ai presque les ailes de l’oiseau.

Sans fatigue, sans souci de l’heure, du lieu, ni de la distance, je brûle en amateur ces belles routes françaises que j’ignorerais encore, que j’eusse ignoré toujours peut-être si un ami ne m’eût converti au cyclisme.

Je suis heureux, plus heureux que je me fusse figuré, il y a deux mois, pouvoir jamais l’être.

23 juillet.

L’ami à qui je dois mon bonheur m’a équipé de pied en cap, depuis le costume léger et rationnel jusqu’à la bicyclette, une merveille du tout dernier modèle. Les tubes d’aluminium sont brasés à l’aide d’un procédé découvert, il y a dix ans à peine ; la pile sèche du moteur électrique est contenue dans une sorte de mince portefeuille de maroquin rouge que je dissimule sous la selle ; le tout pèse huit kilos à peine ; c’est le suprême de la perfection : 50 kilomètres à l’heure me semblent un jeu, en forçant légèrement j’atteins 60 et même 70, et cela sans l’ombre de fatigue, puisque la bonne fée Électricité veut bien mettre à mon service son invisible puissance.

Mon ami a mis le comble à ses bontés en me présentant au Touring-Club de France, la grande Société de tourisme qui compte actuellement 217,000 membres et dont je porte fièrement à ma toque le coquet insigne tricolore. Nul n’est admis à pédaler sur les routes, s’il ne justifie de son affiliation au puissant Club dont nous avons fêté, quelques jours avant mon départ de Paris, le trente-septième anniversaire.

Je viens de me rendre compte par moi-même de tout ce que notre cher T. C. F. a fait pour le tourisme. C’est simplement extraordinaire. Je me demande comment nos infortunés devanciers de l’autre siècle pouvaient se contenter du piteux macadam, défoncé et cahoteux, que les Ponts-et-Chaussées offraient à leurs pneumatiques.

Je roule, depuis mon départ, sur un pavé de bois merveilleusement entretenu, sans une bosse, sans une dépression. C’est le Touring-Club qui, avec l’appui moral et le concours financier de l’État, a transformé ainsi le sol de nos routes françaises. Quelques provinces lointaines ont encore de rares portions de chemins macadamisées, mais le T. C. F. veille et ces lamentables vestiges du passé sont appelés à disparaître dans un avenir prochain.

Et, sur cette surface idéale de bois goudronné, bicyclettes électriques et voitures automobiles roulent sans bruit, sans secousse. Les rares carrioles de paysans, que traînent, en soufflant et en suant, des rosses étiques, semblent des curiosités de musée rétrospectif.

C’est grâce au T. C. F. également que les passages à niveau restent constamment ouverts ; les gardiens ont reçu des ordres formels à cet égard.

Les malheureux trains qui circulent encore sur les lignes, sont d’ailleurs si peu nombreux et si délaissés, que les passages à niveau eux-mêmes n’existeront bientôt plus qu’à l’état de souvenir. Chacun maintenant à son railway chez soi.

28 juillet, J’ai failli m’égarer hier dans une immense forêt dont je croyais ne jamais plus sortir.

J’avoue qu’il faut, pour se perdre sur nos routes, y mettre une certaine bonne volonté : le Touring-Club a fait poser, tous les cinq kilomètres, sur toutes les voies publiques indistinctement, des poteaux indiquant les divers itinéraires pour se rendre d’un point à un autre, les croisements de routes, les côtes, les descentes, à monter ou à gravir, en un mot toutes les indications nécessaires au touriste. Un plan fort bien fait accompagne chaque légende. Le nom des meilleurs hôtels des villes à traverser, avec l’indication du prix de la pension, sont également inscrits sur une des plaques d’émail de chaque poteau. A la moindre plainte justifiée d’un cycliste, le nom de l’hôtelier coupable est impitoyablement rayé, du poteau d’abord, de l’annuaire du T. C. F. ensuite.

Autre innovation utile : Tous les quinze kilomètres, une pompe pneumatique, munie de tous les raccords, est fixée solidement au poteau du T. C. F.

Je me suis fortement diverti en entrant, ce matin, à Lorient. Deux cyclistes se sont amusés à serrer un malheureux cocher de fiacre qui a été renversé de son siège et s’est fait quelques contusions sans gravité. Un sergent de ville a immédiatement dressé procès-verbal au cocher qui circulait sans grelot..

Sans vouloir être taxé de fiacrophobie, je trouve que c’est là un bon exemple.

Descendu naturellement à l’Hôtel du Touring-Club. Réception d’une amabilité exquise. On est pour moi aux petits soins. L’insigne tricolore que je porte de plus en plus fièrement à ma casquette a produit sur mes hôtes un effet magique.

Je crois qu’au lieu de me présenter ma note, le patron va m’offrir de l’argent quand je m’en irai.

J’ai reçu également le plus cordial accueil chez le délégué du T. C. F. Ce sont d’importants fonctionnaires que M. les délégués ! Celui de Lorient a une douzaine d’employés sous ses ordres, des bureaux somptueux, un salon de lecture où les sociétaires peuvent consulter toutes les cartes et feuilleter tous les livres de voyages parus jusqu’à ce jour.

29 juillet.

Ce qui m’arrive est inouï ! Qu’on en juge : ce matin, en attendant l’heure du déjeuner, je furetais dans la bibliothèque de l’hôtel, lorsqu’un petit volume d’un bleu passé m’est tombé sous la main ; j’allais le rejeter distraitement dans la poussière du rayon où il gisait, lorsque ce titre a attiré mon attention : Annuaire du Touring-Club de France pour 1805 !

1895 ! Trente-deux ans déjà ! On pense si j’ai ouvert avec un frisson d’émoi le pauvre modeste petit bouquin, si différent de la luxueuse publication qui contient actuellement les noms de nos 217,000 sociétaires.

Ils n’étaient même pas 15.000 les Técéfistes, en janvier 1895 !

Mais tout ceci importe peu ; j’arrive rapidement à la découverte inouïe qui m’a tout à la fois enchanté et stupéfié.

En parcourant la liste des membres du Conseil d’administration de l’époque, j’y ai lu le nom de mon père G. Davin de Champclos, qui ne m’a jamais raconté ces débuts dans la vie sportive. Je ne l’aurais certes jamais soupçonné, lui, le placide bourgeois à la bedaine joyeusement proéminente, d’avoir pédalé vers 1895. Enfin !...

Parmi les autres conseillers, j’en connais encore quelques-uns. M. Ballif, le président d’alors, a résilié ses fonctions, il y a quelques années seulement, et se repose dans le Midi, de sa vie de labeur ; M. Max Vincent est ministre de la Justice ; M. Berthelot, son collègue à la Chambre, guigne un portefeuille dans une prochaine combinaison ; le docteur Lucas-Championnière, chargé d’ans et d’honneurs, préside l’Académie de médecine.

C’est égal je raconterai ma découverte dans le numéro de septembre 1927 de la Revue Mensuelle et, comme un juge d’instruction, je demanderai dans quelques semaines, à l’auteur de mes jours, ce qu’il faisait au Touring-Club, en 1895 !.

G. DAVIN DE CHAMPCLOS, FILS. 1895/09 (A6)