Le 1er mai (1895)

vendredi 1er mai 2020, par velovi

Par Paul de Vivie, alias Vélocio, Le Cycliste, Source archives départementales de la Loire cote Per1328

En vérité, je me suis cru, un instant, revenu au bon vieux temps, à cette époque bénie où à dix, douze, et jusqu’à vingt amis (il n’y avait pas à cette époque quarante cyclistes à Saint-Étienne) au plus nous excursionnions à qui mieux mieux, où chaque dimanche nous retrouvait, joyeux et enthousiastes, prêts dès l’aube pour de nouvelles conquêtes  ; temps heureux qui n’est cependant pas encore bien loin de nous, où, avides d’étendre notre domaine, nous allions de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud, reconnaître à cent kilomètres à la ronde le coin de France que le destin nous avait assigné pour demeure.
C’était en 1887, le Cyclisme n’était encore qu’un néologisme osé et Le Cycliste essayait timidement de grouper les touristes. Les temps ont changé et pour aller l’autre jour à Ambert je n’avais pour compagnons que les souvenirs d’autrefois  ; compagnons peu gênants qui marchaient à mon allure sans soulever d’autre poussière que celle des dix dernières années, si tôt passées  !
Je crois, Dieu me pardonne, que je vais me faire un compliment, mais, je le dis sans modestie, si le poil a blanchi, l’estomac et les jarrets n’ont pas encore faibli et j’ai effectué mon étape aussi gaillardement que jadis.
Ma monture n’avait rien de moderne  ; elle a vu le jour en 1891, pèse 22 kilos avec frein et garde-boue, 26 kilos quand elle est chargée de son bagage et 96 kilos lorsqu’elle est, en outre, ornée de son propriétaire. Mon étape de la journée a été de 140 kilomètres pendant lesquels, en additionnant les rampes gravies, je me suis élevé de 2 800 mètres. Un calculateur savant, tel que P. d’Allabille, peut, sur ces données, calculer combien de chevaux-vapeur sont sortis ce jour-là de mes muscles.
J’allais au-delà d’Ambert dans les montagnes qui séparent la vallée de la Dore de celle de l’Allier. Or, pour aller à Ambert par le chemin de fer, il faut partir de Saint-Étienne à 6 heures 1/2 du matin, le train vous emmène d’abord à Thiers puis vous ramène à Ambert ou l’on arrive généralement à 2 heures  ; il faut ensuite une heure pour grimper au village où j’avais affaire et si l’on tient à rentrer le soir même à Saint-Étienne, c’est un rêve.
Dans ce cas particulier, ce qui n’est pas possible avec le P.-L.-M. devient chose facile avec la bicyclette. Il suffit de se lever dès l’aurore, ce qui, pour un homme vertueux, n’a rien de malaisé et de se mettre en selle à 5 heures, place Marengo, pour être à 6 heures 20 à Saint-Marcellin où l’on s’offre un petit déjeuner avant d’aborder les 22 kilomètres de montée constante qui de 350 mètres d’altitude vont vous hisser à 1.100 mètres à la Croix de-l’Homme-Mort.
C’était le premier mai, le soleil s’était levé radieux et chaud, chaud  : quand les premières perles de sueur glissèrent sous mon béret, je me dis que j’avais bien mal choisi mon jour pour me livrer à un travail aussi pénible, le jour de l’universel chômage. Ce coquin de soleil ne chômait pas non plus, je l’avais dans le dos il est vrai, avantage d’autant plus appréciable que la route est absolument veuve d’ombrages.
Elle passe à Boisset, à Margerie, à quelques pas de Gumières qu’elle laisse à gauche et finit par rejoindre, tout à fait au sommet, la route de Montbrison. Le sol était assez bon, un peu flou à mesure qu’on s’élevait, car la neige, souveraine maîtresse de ces régions pendant quatre mois, venait à peine de disparaître et l’on en voyait encore des paquets dans quelques recoins. La rampe est continue  ; entre Boisset et Margerie, elle s’adoucit un peu, elle s’accentue après Margerie et pour aller jusqu’au bout sans mettre pied à terre, il faut être entêté comme votre serviteur et ne pas essayer de faire de la vitesse.
Deux heures exactement après mon départ de Saint-Marcellin, j’arrivai à la Croix-de-l’Homme-Mort. J’avais fait 12 kilomètres pendant la première heure, 10 kilomètres pendant la deuxième et j’avais bien chaud. La Croix-de-l’Homme-Mort est un endroit sauvage et désert  ; au temps des diligences et des chevaliers de grande route, il dut y avoir par là-haut plus d’un homme mort de mort violente, et l’on aurait pu avec beaucoup de vraisemblance mettre au pluriel ce singulier singulier. Si je ne vous ai point dit que l’on a, à maintes reprises, de très beaux points de vue, particulièrement sur Soleymieux et sur Saint-Jean-Soleymieux, c’est que je suis un étourdi et que je n’ai pas les qualités qui distinguent les fabricants de guides à l’usage des touristes  ; mais refaites cette route en sens inverse, c’est-à-dire en descendant, afin de n’en avoir que l’agrément, et vous m’en donnerez des nouvelles  ! Ces régions paraissent avoir été autrefois beaucoup plus fréquentées qu’aujourd’hui  ; les châteaux y abondent et les traces de l’occupation romaine y sont nombreuses. Aux XIVe et XVe siècles, on faisait grand cas des coteaux fertiles et pittoresques qui vont de Montbrison à La Chaise-Dieu, et l’on avait raison, bien que, à cette époque, les voies de communication et les moyens de transport fussent relativement précaires. Qu’eût-ce été si les preux chevaliers et les gentes damoiselles avaient eu ce que nous avons  : bicyclettes et bonnes routes  ?
De la Croix-de-l’Homme-Mort à Saint-Anthème, cinq ou six kilomètres de descente rapide sans tournants dangereux font un agréable intermède. Du sommet, on aperçoit presque à pic à ses pieds le bourg riant au soleil, à l’entrée d’une plaine qui va s’élargissant entre les collines qu’elle écarte un moment et qui la resserrent ensuite. La route plonge à droite, contourne des mamelons, franchit des ruisseaux-cascatelles, revient sur elle-même, s’éloigne encore et va traverser enfin en un crochet définitif la cristalline rivière qui tombe du massif de Pierre-sur-Haute, l’Anceq dont les gourmands vantent avec justice les délicieuses truites. Après ce coude frais et ombreux où l’on voudrait s’arrêter, où quelques trimardeurs se livrent, quand je passe, à des ablutions à la Kneipp, la descente sur Saint-Anthème ralentit  ; on traverse encore quelques ruisselets et l’on est au village qui, ce jour-là, me sembla bâti sur pilotis, tant il y avait d’eau de toutes parts  ; des serpents bleus qui se tordaient, se dressaient, se précipitaient, se roulaient les uns sur les autres, pour ensuite se séparer brusquement, ramper dans l’herbe déjà grandissante et aller enfin nouer, confondre leurs anneaux, dans la claire rivière miroitant au soleil.
Très joli, le bourg de Saint-Anthème  : je m’y serais volontiers arrêté pour déjeuner, si je n’avais redouté les grosses chaleurs, or, j avais, en le quittant, à remonter le ruisseau d’Enfer pendant 9 kilomètres en plein soleil, rampe douce, sol parfait  ; je trouvai durs, pourtant, ces 9 kilomètres qu’en partant frais de Saint-Anthème on doit enlever comme du plat, j’en fis à pied une partie et il était près de neuf heures et demie quand j’atteignis le point culminant, le Prado.
La neige n’était pas loin  ; en quelques minutes, j’aurais pu aller me rouler dans une congère, qui, sous les baisers du soleil, s’amollissait en bourbeuses ondes  ; je préférai entrer à l’auberge où l’on me servit, sous prétexte de café, un affreux breuvage hoir, âpre, amer, atroce  : quand vous passerez au Prado, désaltérez-vous aux cascades voisines.
— Oh  ! maintenant vous n’avez plus qu’à descendre, me répondit un brave homme de cantonnier à qui je ronflai le but de mon voyage. Et, de fait, jusqu’à Ambert, il n’y a qu’à descendre, il est plus juste de dire à dégringoler de 700 mètres pendant 13 kilomètres de pente très inégale. Cette descente est très dangereuse et si le T. C. F. a des fonds disponibles je l’engage à placer un de ses poteaux au Prado  ; il y a là, à mi-chemin d’Ambert, deux ou trois tournants à angle aigu dont je ne vous dis que ça  ! véritables casse-cou pour les imprudents cyclistes voyageant sans frein sur des routes qu’ils ne connaissent pas.
En arrivant à Ambert, la pente s’assagit, les derniers kilomètres sont agréables et permettent aux nerfs de se détendre. Ambert est une sous-préfecture paisible, agricole plutôt qu’industrielle, que les grèves ne troublent pas et où, bien souvent, le tribunal s’abstient de siéger faute de criminels à se mettre sous la dent. On y vit bien, sans soucis, on est galant, aimable, et pour les Ambertois les flots de la vie coulent aussi mollement que les flots de la Dore.
Je ne fis que traverser Ambert car j’allais un peu plus loin, à Champetières  ; vous trouverez ce nom sur la carte au 1/200.000, dans un repli des collines qui font face au massif de Pierre-sur-Haute dont je viens de descendre  : c’est un hameau à peu de feux où je ne devais m’arrêter que quelques heures pour affaires auprès d’une famille qui me reçut de la façon la plus aimable et la plus cordiale.
Mais, avant d’attaquer les 7 kilomètres dont 4 de côtes, qui séparent Ambert de Champetières, j’estimai qu’une halte agrémentée de rafraîchissements ne serait pas de trop.
Il était exactement 10 heures et quart. J’étais parti à 5 heures  ; il m’avait donc fallu 5 heures et quart arrêts compris pour venir de Saint-Étienne à Ambert, sans me presser, sans le moindre surmenage  ; j’ai dit, en commençant, combien de temps m’aurait demandé le même trajet en chemin de fer, comparez et jugez.
À 3 heures, mes affaires terminées, je pris congé et tout doucement m’acheminai par un chemin peu carrossable, mais à coup sûr très véloçable, vers Marsac  ; après Marsac par Saint-Just et Baffie qu’elle effleure d’assez loin, la route monte, monte avec une monotonie désespérante et toujours en plein soleil pendant douze kilomètres, puis elle redescend sur Viverols. Montée et soleil à la fois, c’était un adversaire de trop  ; je dus capituler et mettre pied à terre.
Le retour est toujours comme le revers de la médaille d’une excursion, particulièrement quand l’aller a été long et pénible et qu’on a commencé à goûter les douceurs du repos pendant une longue halte. Les nerfs excités par la marche se sont calmés, la circulation du sang a repris son petit train-train, le cerveau lui-même à qui incombe le devoir de remettre en mouvement toute la machine se laisse aller à un délicieux farniente  ; à cette période critique de l’excursion dominicale, bien des cyclistes lâchent la route et prennent le train.
Je trouvai au sommet une modeste auberge où, faute de lait, ma boisson de prédilection, je bus en cassant une croûte de pain noir une bouteille de limonade. Il n’était pas loin de 5 heures, le soleil baissait visiblement et l’air devenait vif, je pris en mon sac du linge sec et j’étalai sur mon guidon transforme en séchoir  : flanelle, chemise et ceinture trempées de sueur. Je m’enveloppai les genoux de genouillères en grosse laine tricotée et m’entourai d’une chaude ceinture de flanelle  ; enfin, sur le tout, une ample pèlerine de molleton défendait contre les fraîcheurs subtiles des vallons boisés où j’allais m’enfoncer, mes pores trop largement ouverts par la montée et le soleil. Malheur à qui néglige ces élémentaires précautions d’hygiène  ; les bronchites et les rhumatismes le guettent, le coucheront prématurément sinon dans la tombe, du moins dans un lit et le réduiront à l’immobilité, la plus navrante des perspectives pour un cycliste.
J’ai quelque honte à l’avouer, me souvenant des conseils que je n’ai cessé de donner aux lecteurs du Cycliste, mais, en cette occasion, j’utilisai les repose-pieds et me laissai filer au gré de la descente qui n’est pas trop roide, mais le sol est mauvais. Avant d’entrer dans Viverols, j’aperçus à ma droite les découpures d’un véritable château-fort de théâtre  : tourelles, créneaux, mâchicoulis, meurtrières, rien n’y manquait et l’ensemble vu de la route paraissait être à l’état de neuf. Le soleil couchant éclairait de rayons obliques ces vieux murs solitaires comme il les avait si souvent éclairés au temps de leur splendeur. Je ne puis passer devant des ruines sans aussitôt évoquer l’image de la vie, des fêtes, des guerres qui les animèrent autrefois. Ces pauvres débris qui surnagent, comme carcasses de vaisseaux naufragés, sur l’océan des siècles, feraient peine à voir si l’on n’avait pour se consoler l’aspect riant des campagnes fertiles et des nombreuses fermes et maisons bourgeoises, semées à l’entour, qui respirent librement et prospèrent là où elles eussent été jadis étouffées par le voisinage du puissant seigneur.
Hobereaux, reîtres et troubadours sont remplacés, pour le bonheur du plus grand nombre, par rentiers, paysans-propriétaires, commerçants aisés et instituteurs, docteurs non pas ès gais, mais ès utiles sciences.
Et voilà grossomodo, les pensées qui me trottèrent un instant sous le crâne pendant que les chiens et les gamins du village me poursuivaient encore de leurs cris et de leurs aboiements et que, les pieds toujours au repos, j’ondulais avec la route, le long des coteaux, jusqu’à l’Ance que j’avais passée le matin à Saint-Anthème et que j’allais retraverser en sens inverse. Quelle solitude délicieuse dans ce repli de collines qui n’est ni une gorge ni un vallon, où la petite rivière, enflée déjà par plusieurs affluents minuscules comme elle, a une allure sérieuse et laisse gravement couler ses eaux limpides sous un pont de bonne largeur  : les deux pentes sont boisées, mais, sur les bords immédiats de l’Ance, les prés étendent leurs nappes vertes, les geais farouches, surpris dans leur retraite par mon arrivée soudaine, s’envolaient en poussant des cris rauques, de tout petits oiseaux voletaient en zézayant de branche en branche à la cime des arbres dans les derniers rayons du soleil, de plus en plus oblique, et qui ne m’atteignaient plus, pas un toit, pas un être humain, pas le moindre bruit discordant d’essieu mal graissé ou de brouette grinçante ne troublait, à l’heure où je passai, ce coin de terre qui, en dépit des âges, restait toujours aussi sauvage, aussi frais, aussi naturel, tel en un mot que l’avaient connu les maîtres du manoir aujourd’hui désert et, avant eux, tant de générations disparues sans laisser de trace.
La nature est immuable et éternelle  ; depuis combien de siècles coulent parmi ces mêmes collines ces mêmes flots  ? pour elle, le temps est impuissant et les hommes, malgré les trouées qu’ils font aux montagnes, les talus qu’ils élèvent, les barrages qu’ils édifient, les monuments qu’ils érigent à leur propre vanité, les hommes ne comptent même pas. Si cent ans ne lui suffisent pas pour détruire l’œuvre humaine, elle en met mille. Si dix siècles sont insuffisants, elle en met cent et elle engloutit tour à tour les plus puissants, les plus vastes empires.
Vous voyez combien souvent, grâce à la bicyclette, on a l’occasion de philosopher pour peu qu’on ait l’esprit porté au vagabondage et qu’on soit encore sous la férule de l’imagination, la folle du logis. Peut-être aussi faut-il des dispositions toutes spéciales, car je sais des cyclistes qui, pour un empire, ne consentiraient pas à sortir seuls : du moment qu’ils ne trouvent pas de compagnons de route, ils préfèrent laisser en repos leurs pédales et aller taquiner le billard, la dame de pique ou la dame..... de cœur. Que vous leur demandiez pourquoi ils craignent si fort de se promener seul à seul avec leur propre pensée, ils sont capables de vous répondre qu’ils s’ennuient sur la route s’ils n’ont autour d’eux un ami au moins à qui faire part de leurs impressions : à certains, un ami ne suffit pas, il faut un escadron de cyclistes roulant tumultueusement à leurs côtés.
Je plains sincèrement ces ennemis de la solitude  ; ils ignorent un des plus doux plaisirs du cyclisme. Certes, je n’aime rien tant que les vélochées à deux ou trois gais compagnons avec, au bout de l’étape, le copieux déjeuner assaisonné de lazzis et de joyeux propos  ; mais je ne déteste pas, tant s’en faut, les promenades solitaires, soit qu’on s’élance ardemment à la poursuite d’un lointain qui vous fuit, soit qu’on s’en revienne mélancoliquement en rêvant aux douces heures du passé, aux promesses dorées de l’avenir.
Quel homme ne cache pas en soi une source secrète de bonheur, source sans cesse alimentée par des souvenirs ou par des espérances.
Et, pour rêver en paix, pour revivre des jours qui ont passé trop vite, pour s’isoler du monde réel et s’abîmer en la contemplation des choses et des êtres idéalement aimés, quoi de mieux qu’une envolée en bicyclette vers les bois déserts, par les chemins en pente douce qui vous emmènent loin, bien loin, sans que vous vous en aperceviez.
On pédale mollement et les sites les plus variés, les soudaines échappées d’horizon, les coins de bois, les clairières ensoleillées et riantes, se présentent, passent et fuient comme évoqués par la baguette d’une fée.
On s’en va, détaché des choses d’ici-bas, prêt à s’envoler dans le ciel bleu : on n’est pas loin de se comparer aux oiseaux qui d’un coup d’aile puissant et gracieux vous dépassent et semblent vous inviter à les suivre.
Pour en arriver à cette heureuse disposition d’esprit, il faut — j’en juge par moi-même — avoir éprouvé auparavant quelque fatigue, avoir fourni une longue ou une rude étape, avoir subi cette première suée devant laquelle reculent tant de pseudo-cyclistes et dont les effets sont pourtant si bienfaisants. Les nerfs sont alors détendus, le corps est lassé, la bête est matée et l’âme, sa prisonnière, en profite pour ouvrir la porte de sa prison terrestre et se dégager un instant de la gangue matérielle.
Le fait est qu’à ce moment — j’entends à l’heure du repos après une course, fatigante — les idées prennent une tournure toute nouvelle, elles semblent s’alléger et, sans motif apparent, on est porté à voir tout en rose et à se faire même des illusions qui ne sont plus de votre âge lorsque, comme moi, on vient de doubler le cap de la quarantaine.
Halte là, plume indiscrète, n’allez pas trahir votre maître et mettez un terme à cette longue autant qu’inutile digression  ; n’oubliez pas que nous sommes en un lieu tout à fait désert, entre Viverols et Usson, loin de toute hôtellerie, que le soleil est aux trois quarts dans les bras d’Amphitrite et que j’ai cent vingt mille mètres dans les jambes. Il est temps, si nous ne voulons pas coucher à la belle étoile, de nous remettre en route.
La montée n’est pas aussi forte que je le pensais et je parviens sans peine sur le plateau où perche Usson, un gros bourg qui n’a rien de particulièrement remarquable, si ce n’est sa situation au centre d’une région de riches pâturages et de bois de sapins à une altitude voisine de 1.000 mètres, qui en fait une station estivale très recherchée par les surmenés, par les névrosés, par les vrais malades.
D’Usson à Saint-Bonnet-le-Château (14 kil.), montées et descentes alternent  ; malheureusement, la route en maints endroits et le paysage en maints autres sont actuellement gâtés par la construction d’une voie ferrée qui doit relier incessamment Saint-Étienne à Clermont et à Brioude. Le pays est envahi par des centaines de travailleurs, çà et là des cantines emplissent l’air de fumée et de bruit. Hâtons-nous, vers l’hospitalier logis de Thavaud, l’hôtelier dont tous les cyclistes et alpinistes stéphanois connaissent et apprécient la cuisine.
J’arrive à Saint-Bonnet à la nuit close, trop tard vraiment pour rentrer le jour même à Saint-Étienne, d’autant plus que les voyages de nuit à bicyclette ne me disent rien. Après un repas bien gagné, je m’octroie une nuit réparatrice et je réintégrai mon domicile le lendemain à la pointe du jour  ; deux petites heures me suffirent, malgré la fatigue de la veille, qui se transformait en entraînement pour le lendemain, quoique l’on mesure 41 kilomètres entre Saint-Bonnet et Saint-Étienne.

Vélocio.

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