Excursion de l’Ascension (1901)

vendredi 15 mai 2020, par velovi

Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste 1901, source archives départementales de la Loire cote Per1328_7

Pont-du-Gard, Aigues-Mortes, Saintes-Maries
(634 kilomètres)

Un vent continuellement contraire, particulièrement dur au retour, a rendu cette excursion assez pénible, et nous a retardés  ; à cela près, le temps a été constamment beau et les routes du Midi, lavées par les orages, étaient peu poussiéreuses.
Pour ceux qui désireraient suivre le même itinéraire, j’indique (page 88) notre horaire exact. Sans le mistral qui, le vendredi, ne nous a pas fait grâce un seul instant et qui nous a forcés à pédaler presque toute la journée avec une faible multiplication (4 mètres), nous aurions pu, je crois, rentrer des Saintes-Maries à Saint-Étienne avant minuit, et si nous étions allés au contraire ce jour-là de Saint-Étienne aux Saintes-Maries, nous aurions certainement effectué ce trajet de 300 kilomètres en 14 heures, arrêts compris et, partis à 2 heures du matin, nous aurions pu, à 4 heures du soir, prendre notre bain de mer. Quand on va dans le Midi, il faut compter avec le vent, sinon l’on est exposé à compter deux fois.
Nous avons été deux d’un bout à l’autre du voyage, trois, d’Annonay à Valence, grâce à l’amabilité de notre ami F. qui nous attendait au passage et, pendant la partie la plus intéressante, deux cyclotouristes de Beaucaire, abonnés du Cycliste, se sont joints à nous.
Nous avons rencontré cinq ou six cyclotouristes, un assez grand nombre d’excursionnistes du dimanche, très peu d’automobiles, et nous n’avons éprouvé que deux accidents de pneumatiques  ; nos dépenses se sont élevées à 18 fr. 50 par tête, c’est-à-dire à 3 centimes le kilomètre, un peu plus que d’habitude, mais nous nous sommes traités comme des princes... du végétarisme. Comment pourrait-on voyager plus agréablement, plus hygiéniquement et plus économiquement qu’à bicyclette  ?
À signaler comme très bonne la route de Pont-Saint-Esprit à Remoulins, surtout après Valliguières, où elle serpente dans le fond d’un vallon très étroit et d’une délicieuse fraîcheur  ; elle est dans l’ensemble assez accidentée et, soit d’un côté soit de l’autre, l’on n’arrive à Pouzillac que par une rampe accentuée, dont les tournants à la descente sont dangereux.
Pour arriver de ce côté au Pont du Gard sans aller faire le tour par Remoulins, il faut, à 100 mètres après le passage à niveau, tourner à droite et suivre, pendant environ 1.500 mètres, un chemin sablonneux, mais pourtant véloçable  ; on gagne ainsi 14 bons kilomètres.
Nous abandonnons nos bicyclettes sur le pont et grimpons dans le vieil aqueduc romain. Les murs sont criblés de noms de visiteurs. Le boyau où passaient les eaux est d’une étroitesse invraisemblable et les obèses doivent renoncer à passer par là  ; nous grimpons même sur le toit assez large pour qu’on puisse y circuler sans danger et d’où la vue s’étend fort loin.
Le Pont du Gard est incontestablement un des monuments historiques les mieux conservés, et nous nous éloignons impressionnés par le souvenir de la grandeur romaine. De Remoulins à Aigues-Mortes, trajet ennuyeux, route le plus souvent détestable, soleil brûlant, paysage plat et monotone, on a hâte d’arriver, nous évitons Nîmes en passant par Marguerittes, Bernis, Uchaud.
Voici la Tour Charbonnière, ainsi nommée, nous dit un indigène, parce que les Romains y avaient établi un dépôt de charbon  ! Aigues-Mortes, la ville de saint Louis, n’est plus bien loin et nous mettons enfin pied à terre devant ses remparts, au pied de la Tour de Constance dont l’intérieur mérite d’être visité. De là au Grau-du-Roi, promenade de six kilomètres, le long d’un canal aux eaux sales d’où montent des odeurs de poisson pourri.
Après un excellent repas, à 2 h. 1/4, nous descendons — ignorants de ce qui nous attend — sur la plage, que nous devons, d’après le programme, suivre jusqu’aux Saintes-Maries  ; ces 32 kilomètres ont été le clou de l’excursion. Nous sommes dans des parages semblables à ceux où s’est perdu la Russie, une plage de sable fin que la mer bouleverse à tout propos  : mais la mer est aujourd’hui relativement calme et tout d’abord nous nous tirons assez bien d’affaires. La difficulté consiste à rouler aussi près de l’eau que possible sur le sable mouillé, car, sur le sable que le flot ne vient plus lécher, il est impossible de rouler et difficile de marcher. Nous apprenons vite à contourner les franges d’écume, à descendre avec la vague qui se retire et à remonter avec celle qui revient à l’assaut du rivage  ; de temps en temps, cependant, nous sommes pris en défaut et nous n’arrivons pas à protéger nos pneus contre les baisers de l’onde amère.
Après avoir passé la pointe de l’Espiguette, la situation s’aggrave, la mer devient de plus en plus agitée, et il n’est bientôt plus question de suivre les sinuosités des vagues qui s’avancent et se reculent souvent de plusieurs mètres  ; il faut carrément rouler dans l’eau, nous nous débarrassons de nos bas et de nos chaussures et, pantalons relevés aussi haut que possible, comme si nous allions pêcher des crevettes, nous pédalons à travers les flots qui montent souvent jusqu’aux moyeux. Et faut-il encore faire attention et ne pas s’écarter trop de la rive, car on risquerait de tomber dans un trou. On roule assez facilement  ; parfois, cependant, on se sent arrêté par une main invisible, c’est la roue arrière qui s’enlise dans du sable mouvant, il faut mettre pied à terre, tirer sa monture par la bride et aller remonter plus loin. Quelques vagues plus fortes, dépassant les limites ordinaires, vont remplir à dix mètres des sortes de lagunes et l’on se trouve tout à coup en pleine eau  ; pour regagner le bord, il faut alors franchir le chenal qui sert d’écoulement à la lagune et qui est parfois plus profond qu’on ne le désirerait. Au cours d’une de ces évolutions je rencontre un banc de sable argileux très mouvant dans lequel mes roues s’immobilisent et s’enfoncent, je mets pied à terre, et je me sens pris tout à coup jusqu’aux chevilles. Je me couche vivement dans l’eau et arrache non sans peine par une traction oblique mes pieds et ma bicyclette de ce sable perfide. La même aventure arriva à un de nos amis de Beaucaire et nous rendit les uns et les autres plus prudents.
Çà et là, à demi enfouis dans le sable, des barriques, des paniers, des pièces de bois, débris de naufrages, abandonnés sur cette plage déserte où, pendant les 4 heures qu’a duré le trajet nous n’avons pas rencontré âme qui vive  ; des traces de pas, des câbles retenant des filets, des sillons de roues indiquaient cependant que nous n’étions pas dans l’île de Robinson Crusoé.
Enfin, nous arrivons sur les bords du Rhône que nous traversons dans le bateau de la douane et nous voici aux Saintes-Maries jurant, mais un peu tard, qu’on ne nous y prendrait plus. Nous devions aller coucher à Tarascon, mais le nettoyage à fond de nos machines s’imposait et nous décidâmes de ne repartir le lendemain.
Les Saintes-Maries n’ont rien de remarquables que les souvenirs religieux qui s’y rattachent et qui en ont fait un lieu de pèlerinage très fréquenté par toute la Provence. Le reste de la France a entendu parler de ce modeste chef-lieu de canton, d’abord par Mireille et récemment à l’occasion du naufrage de la Russie.
En nous promenant le soir sur la plage, où il vente très frais, on nous conte avec force détails et louanges à l’adresse des Santouins l’épisode du sauvetage qui a tenu en suspens pendant plusieurs jours le monde entier.
On savait bien qu’il y avait près de Faraman, depuis deux ou trois jours, un grand navire en détresse, mais on ne s’en préoccupait pas autrement, persuadé qu’on était qu’il se tirerait d’affaire par ses propres moyens ou par les secours officiels. Et puis, la mer était si mauvaise qu’on ne pouvait se hasarder à aller voir de près ce qu’il en était exactement.
Mais tout à coup, un lieutenant des douanes annonce que le danger va croissant, que les engins de sauvetage sont impuissants et que d’un instant à l’autre passagers et marins de la Russie peuvent être engloutis. C’était le soir, la nuit était noire, la mer démontée et pour arriver par la plage jusqu’au théâtre du naufrage, il fallait faire 40 kilomètres en portant ou traînant le bateau. Cependant, il n’y eut pas d’hésitation et dès qu’un homme se leva pour demander des volontaires, on se pressa autour de lui. Ce ne furent pas seulement des marins, des professionnels de la mer qui partirent, il y eut des marchands, un coiffeur, un berger, les hommes qui se révèlent à l’heure du danger, qui surgissent on ne sait d’où et qui sont l’âme d’un pays.
Ils partirent emportant le bateau, pendant 40 kilomètres pataugèrent dans l’obscurité et quand on les vit arriver, on cria  : Voilà les Santouins et l’on se reprit à espérer. Les autres sauveteurs, jusqu’alors impuissants, les canons porte-amarres insuffisants, laissèrent la place à ceux des Saintes qui, sans prendre un instant de repos, lancèrent à la mer leur bateau et, du premier effort, vinrent accoster la Russie.
Ce fut le signal de la délivrance  ; stimulés par cet exemple héroïque, les marins de Carry retournèrent à l’assaut, ce fut à qui montrerait le plus de courage, le plus de témérité et tout le monde fut sauvé. On a distribué à tous ces braves gens quelques récompenses  ; ils les avaient bien méritées.
Ce qui tient le plus de place à Saintes Maries, c’est naturellement l’église, vaste basilique où sont conservées les reliques des saints et où sont célébrées chaque année, à fin mai, des fêtes qui durent plusieurs jours, où accourent des milliers de fidèles et de curieux. On faisait déjà dans le village des préparatifs pour recevoir ces hôtes momentanés.
Nous fûmes désagréablement surpris, nous étant couchés avec le vent du midi, de nous réveiller avec le vent du nord qui allait nous rendre le retour pénible. Nous partons après un dernier regard jeté sur la mer toujours ronronnante et nous filons bon train jusqu’à Arles ; la route n’est pas de première classe, mais on y roule aisément  ; d’Arles à Tarascon c’est un billard, mais le mistral nous force à abaisser les développements.
À Beaucaire, nous retrouvons nos compagnons de la veille qui, après avoir simplement soupé aux Saintes-Maries, étaient rentrés le soir même à onze heures en leurs domiciles respectifs  ; ils nous retiennent aimablement à déjeuner et nous accompagnent sur la route de Remoulins jusqu’aux puissantes pompes que la ville de Nîmes a installées sur les bords du Rhône pour s’approvisionner d’eau en abondance. C’est une belle machinerie d’où sort un véritable ruisseau d’eau chaude qu’on pourrait, ce me semble, utiliser au lieu de la laisser perdre.
Quand nous nous séparons de nos hôtes le soleil est déjà haut et le vent a redoublé de violence  ; nous arrivons à Remoulins tout doucettement, et comme il n’y a rien en ce monde de si facile que de se tromper, nous filons droit sur Uzès, mais à trois kilomètres de là, nous reconnaissons notre erreur et nous rebroussons chemin, enchantés d’avoir enfin le vent dans le dos  ! Il faut traverser tout le village pour trouver à gauche la route de Bagnols qui vient se greffer sur la grande route Nîmes-Avignon, dont j’ai gardé le plus mauvais souvenir depuis mon premier voyage à Aigues-Mortes en 1889. Le sol en était, à cette époque-là, détestable.
Malgré le mistral qui soufflait maintenant à décorner les bœufs, le tronçon Remoulins à Connaux nous parut de nouveau très agréable et nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans ce dernier village en face d’une fontaine monumentale aux eaux abondantes et fraîches.
Le reste de l’étape fut une lutte sans trêve ni merci contre le vent  ; j’en ai encore les yeux pleins de poussière.
Il ne s’agissait plus, du reste, d’excursionner, nous nous retransportions à Saint-Étienne par le moyen le plus simple, le moins coûteux et, malgré tout, le plus agréable pour les amants de la Reine Bicyclette.
Il y a lieu, de plus en plus, de distinguer dans une excursion à longue distance deux parties bien distinctes  ; la partie transport et la partie excursion. Il s’agit par exemple de visiter le Vercors  ? il faut d’abord que nous nous transportions à Pont-en-Royans, à Die ou à Sassenage, quelques-uns diront  : allez-y en chemin de fer, pourquoi vous fatiguer à faire ces cent ou cent cinquante kilomètres de début par la route  ?
Pourquoi  ? mais pour plusieurs raisons  : le chemin de fer ne nous transportera dans bien des cas, pas aussi rapidement à cause des transbordements, des retards inévitables des jours de fête qui sont nos jours d’excursions. Pour ne citer qu’un exemple, nous sommes arrivés à Livron le lundi de la Pentecôte, en même temps qu’un groupe de cyclistes stéphanois qui ont pris l’express de 9 heures et ont débarqué à 3 heures du matin après une nuit très agitée, tandis que nous dormions tranquillement et que nous rentrions également en 6 heures, de 5 heures à 11 heures du matin, pédalibus, c’est-à-dire gentiment et sans bourse délier car le P.-L.-M. ne vous transporte pas gratis pro Deo.
Quant à la fatigue supplémentaire qu’impliquent ces étapes de transport, mettez simplement qu’elle n’existe pas. En effet, nous ne marchons jamais si bien qu’après les cent premiers kilomètres qui sont une façon d’apéritif et cela vient sans doute de la façon dont nous mesurons, ou pour mieux dire, dont nous économisons nos efforts, grâce à nos multiples développements et à la roue libre, de la façon enfin dont nous nous nourrissons, pain, légumes, fruits et eau  ; à bons entendeurs, salut.

Vélocio.
Horaire

Jeudi 16. — Départ de Donzères à 3 h. 20, La Palud, Pont-Saint-Esprit, Bagnols-sur-Cèze 5h.

— 5 h.30 déjeuner  ; Pouzillac, Pont-du-Gard 6 h. 50  ; 7 h. 20, Remoulins, Saint-Gervaisy, Marguerittes. Le Buffalou 8 h.15. Bernis. Uchaud (déjeuner) Aimargues, Aigues-Mortes, Grau-du-Roi 11 h 40 — 14 h. 15 dîner  ; Saintes-Maries 19 h. 176 kilomètres  : léger vent contraire depuis le matin, 35 kil. de bonne route entre Pont-Saint-Esprit et Remoulins, visites du Pont-du-Gard et d’Aigues-Mortes très intéressantes  ; du Grau-du-Roi aux Saintes-Maries par la plage 32 kil., dont 30 en roulant le plus souvent dans l’eau, trajet pénible.

Vendredi 17. — Départ de Saintes-Maries 4h.15, Arles 6 h. — 6 h. 20  ; Beaucaire 7 h. 10 - 9 h. 30 long arrêt, déjeuner , visite de la prise d’eau de Nîmes, Remoulins 11 h.. Carmaux 13 h.

—  14 h 15 (dîner) Pont-Saint-Esprit, Pierrelatte Montélimar, Loriol 20 h. 30  ; 185 kilomètres  ; un mistral violent depuis le départ a rendu le trajet pénible, nous a retardés et empêchés de rentrer le soir même.

Samedi 18. — Départ de Loriol à 3 h.25 St-Péray, Tournon 5 h. 45 — 6 h. 20, déjeuner, Andance 7 h. 30, St-Etienne. midi, 115 K.., vent constamment contraire, moins violent que la veille, hôtels Laurent, à Donzères, de la Poste aux Saintes-Maries, de la Croix de Malte à Loriol recommandés.

Voir aussi :