Experience personnelle ! ( mars 1907)

dimanche 2 juillet 2017, par velovi


Par Abel Ballif, Touring Club de France, mars 1907, ocr Source gallica.bnf.fr / BnF, image collection personnelle

« Ne te fie qu’à toi seul C’est un commun proverbe. »

Sur cet avis du bon La Fontaine, nous résolûmes de nous rendre compte par nous-même de la valeur tant vantée du rétropédalage.

Nous étions dans une région alpestre abondante en longues et dures côtes, on ne pouvait trouver de terrain plus favorable à un tel essai.

Ayant l’étoffe, il ne nous restait qu’à coudre ou mieux à en découdre.

C’est ce que nous avons fait.

Dès la première sortie, et non sans surprise, nous montions en rétro plus de 500 mètres à 5 %, sans descendre de machine (1), le lendemain, sur la même cote, nous faisions le kilomètre (elle en compte deux passés) ; la troisième fois, nous arrivions au sommet sans coup férir, et, depuis nous nous amusâmes à faire toutes nos courses, en pédalage alternatif direct ou rétro.

L’habitude donc de ce nouveau pédalage qui nous paraissait devoir être d’une acquisition laborieuse, a été l’affaire de quelques sorties. Au bout d’un mois, nous ne faisions plus de différence entre le pédalage direct et le pédalage rétro.

Rien d’ailleurs de changé notablement dans la manière de monter ni même de pédaler : la position de et en selle reste la même, à peu de chose près, la selle un peu plus en arrière cependant et le bec un peu plus relevé ; il faut, en effet, se tenir le corps bien droit, posture favorisée par ces dispositions. Pour le pédalage, les principes fondamentaux du pédalage direct subsistent : pédaler rond, sans à coups, suivre la pédale en levant bien la jambe, de façon à ne faire à celle là aucune résistance. La pratique est, du reste, le meilleur guide : elle nous indique qu’il faut chausser franchement la pédale et ne pas pédaler avec la pointe, étendre complètement la jambe et pousser à fond doucement, sans à-coups.

Tout cela est une petite habitude à acquérir et, nous le répétons, c’est l’affaire de quelques jours, plutôt que de quelques semaines.

Nous avons hâte d’arriver au résultat.

Eh bien, il est concluant !

Évidemment, le gain est sensible, l’effort accompli, la dépense de forces faite pour franchir une côte est moindre en rétro qu’en direct, ce qui revient à dire que l’homme qui voyage sera moins fatigué à la fin de son étape avec une machine rétro-directe qu’avec une machine ordinaire.

(1) Cette machine est munie de 4 vitesses : 2 vitesses directes : 5 m. 35, 3 m. 10.

2 vitesses rétro : 3 m. 57. 2 m. 07.

Schéma angles de pédalage direct et rétro

Schéma montrant la grandeur des angles utiles dans les deux cas de pédalage : direct et rétro.

L’explication mécanique de ce fait est donnée sous une forme saisissante par la figure ci-dessous qui illustrait deux excellentes brochures publiées sur ce sujet par nos distingués collègues et amis, MM. le capitaine Perrache et Carlo Bourlet (*). Du premier coup d’œil, on voit que dans l’évolution de la pédale, l’angle mort n’existe pas en rétro et que l’angle utile est sensiblement plus grand qu’en direct. La dépense de forces est donc mieux utilisée et, par suite, pour le même travail, elle est moindre.

À cela, ajoutez la mise en jeu de muscles plus puissants, et l’on peut se rendre compte, sans longues explications, des raisons physiologiques et mécaniques qui militent en faveur du pédalage en rétro.

À ces avantages d’utilité, s’en joignent d’autres de pur agrément. C’est une sensation vraiment amusante, en effet, que de se sentir à son gré, maître des difficultés que la route vous oppose. Êtes-vous en palier ou en pente légère : grande multiplication, pédalage direct, et vous marchez grande allure ; la route se redresse-t-elle : pédalez en rétro et pour vous la route restera en palier ; une longue descente : en roue libre et vous filez comme le vent ; une longue côte : petit développement, pédalage direct ; elle s’accentue, pédalage rétro, et vous arrivez, en haut sans efforts excessifs, sans essoufflement, sans une pulsation de plus..

Et tout cela automatiquement. Le mécanisme épouse en quelques sorte les difficultés de la route pour les mieux surmonter. On pourrait, à juste titre, dire de la machine rétro-directe qu’elle « boit l’obstacle » !

Qu’on joigne à cela l’agrément de faire, travailler ou reposer tels ou tels muscles, à son gré, selon l’effort à accomplir, et l’on conviendra que voilà bien des avantages en faveur de la nouvelle venue.

Mais qu’on n’aille pas lui demander autre chose que ce qu’elle peut donner : une économie de forces ou, autrement dit, de fatigue..

Pas plus que la roue libre, la rétro-directe ne conviendra au jeune homme qui veut faire acte sportif, c’est-à-dire fournir le plus grand effort en le moindre temps.

(*) La bicyclette rétro-directe par M. le capitaine Perrache, membre du Comité technique du Touring-Club, (au siège social 0 fr. 90, franco 1 fr. 05.) Les bicyclettes à rétropédalage par M. Carlo Bourlet, Docteur ès-sciences mathématiques, professeur à l’école des Beaux-Arts et au Lycée Saint-Louis, membre du comité technique du Touring-Club, (au siège social O fr. 70. franco 0 fr. 83)

Celui-là, plus il « pile », plus il se dépense, plus il est heureux ! Qu’il prenne la machine simple, pédalage direct et pédalage tout le temps, il sera, à la fin de sa journée fatigué et content, c’est le principal !

Notre machine rétro-directe ne convient qu’aux gens qui se transportent pour leur utilité ou voyagent pour leur agrément et qui désirent, tout au contraire, économiser le plus possible leurs forces, se souvenant du « Qui veut aller loin ménage sa monture ».

À ceux-là, une bonne rétro-directe donnera toute satisfaction (1).

Il n’y avait déjà plus de Pyrénées ; pour eux, il n’y aura plus d’Alpes !

A. BALLIF.