En tandem (1916)

vendredi 24 juillet 2020, par velovi

Vélocio, Le Cycliste, 1916, p.11-12, Source Archives départementales de la Loire cote IJ871/3

Une petite randonnée que je viens de faire en tandem avec mon habituel coéquipier C..., permissionnaire de 6 jours, m’a prouvé que mon régime hivernal ne m’a pas débilité, tout au contraire. Bien que rien ne nous ait été favorable (routes boueuses et collantes, vent constamment contraire, manque d’entraînement de C... qui vient de tirer dix-huit mois de tranchées), partis de Saint-Étienne le 20 avril, à 4 heures, nous arrivions à Nîmes (235 kil.) par Saint-Péray, Valence, Montélimar, Pont-Saint-Esprit et Remoulins, à 18 heures et demie, après 30 minutes d’arrêt à Valence et 2 heures et demie à Pierrelatte où, après avoir déjeuné, il nous fallut faire démonter un des pédaliers qui s’était bloqué  ; nous eûmes, chose rare, la chance de tomber chez un réparateur adroit, sensé et consciencieux.
Notre dessein était d’aller coucher au Grau du Roi, mais la nuit arrivait à grands pas, nous n’avions pas de lanterne, nous couchâmes à Nîmes, à l’hôtel du Cheval Blanc (bon, prix moyens) et, nos fenêtres s’ouvrant sur les Arènes, je m’endormis en évoquant les scènes du passé. Bon appétit, bon sommeil  ; c’est à cela qu’on reconnaît que la fatigue de la journée est restée normale, saine, hygiénique.
Avant de nous mettre au lit, nous étions allés lire le communiqué dans un de ces luxueux cafés dont les villes du Midi, à l’instar de Marseille, aiment à se parer. J’espérais vaguement y rencontrer M. R..., un bon cyclo-touriste nîmois qui nous a conté quelquefois, ici même, ses excursions et exposé ses appréciations  ; le hasard ne me favorisa pas.
Dès 4 heures le lendemain nous étions sur la route et, avant 6 heures, nous déambulions dans Aigues-Mortes autour de la statue du bon roi saint Louis et de la tour de Constance. Puis on alla au Grau du Roi où C... qui nage comme un dauphin s’ébattit un moment  ; l’eau était bonne, mais l’air restait froid. Cette plage est triste  ; le sable y est pollué par des détritus de toutes sortes et par des algues que la mer y amoncelle en tas de boue visqueuse. C’est de là qu’il y a une dizaine d’années, je partis, moi quatrième, pour les Saintes-Maries. Il s’agissait de faire une trentaine de kilomètres à bicyclette sur le sable mouillé, piste idéale, quand la mer est calme et qu’on peut suivre le bord de l’eau  ; mais quand elle est agitée comme nous la trouvâmes après quelques kilomètres, c’est une autre affaire et je n’oublierai pas de sitôt cette équipée.
Nous restâmes assez longtemps au bout de la jetée parmi les blocs de maçonnerie et les pierres énormes qui la défendent contre les vagues  ; assez loin, en haute mer, nous apercevions une trentaine de voiles grises qui se déplaçaient lentement  ; des bateaux de pêche sans doute occupés à relever des filets.
À 9 heures enfin, après un solide déjeuner, nous nous décidions à mettre le cap sur Beaucaire où je tenais à voir mon vieil ami A... dont l’expérience, en ce qui est de la bicyclette, doit égaler la mienne, puisqu’il a monté, depuis ses débuts, soixante machines différentes. Or, c’est à la rétro-directe qu’il reviendra quand il remplacera sa mouture actuelle qui a simplement deux vitesses par flottante. Que de fois vous ai-je répété qu’il n’y aura jamais de bicyclette dont on puisse dire qu’elle est la meilleure pour tout le monde  !
Nous eûmes la bonne idée, en sortant d’Aigues-Mortes, de demander si le canal de Beaucaire ne comportait pas un chemin de halage. Il en a même deux, dont l’un, celui de la rive droite, est certainement plus roulant que la route  ; et l’on est sûr de n’y pas rencontrer d’automobiles. Au lieu d’aller faire le tour par Aymargues nous pûmes ainsi filer droit vers Saint-Gilles et Beaucaire où nous étions avant midi. Notre excursion se termina là, car le bon express du soir qui nous ramenait autrefois dans la nuit à Saint-Étienne a été supprimé et nous dûmes prendre à Tarascon l’express de 14 h. 30 qui nous laissa à Chasse d’où, grâce au tandem, nous pûmes en quelques minutes aller happer au vol, à Givors, à 19 heures, l’express Lyon-Saint-Étienne  ; il fallait se hâter, car il n’y a plus de correspondance entre ces deux express tant les heures de passage à Chasse et à Givors sont rapprochées.
Ainsi se termina la première randonnée de pur agrément que je me sois permise depuis deux ans  ; en compagnie d’un vrai poilu qui vient du front et qui va y retourner, on peut prendre quelques distractions, mais seul, je ne serais certainement pas parti. Car on a beau nous dire que nous devons à l’intérieur vivre la vie normale, que nos préoccupations ne rapprocheront pas d’une heure la paix victorieuse, etc.  ; quand on a sur le front des proches, exposés nuit et jour aux terribles éventualités de la guerre, on reste grave et soucieux et l’on attend anxieusement les nouvelles au lieu d’aller courir les grands chemins.
Cependant l’on ne pédale pas, l’on ne randonne même pas toujours pour le plaisir  ; la santé, l’hygiène nous commandent de faire de l’exercice au grand air et nous ne devons pas oublier qu’après la terrible et salutaire crise qu’elle traverse, la France aura besoin de citoyens valides et vigoureux plutôt que de malades et de neurasthéniques. Ceux-là donc seraient à blâmer qui, de crainte qu’on ne les soupçonne de ne songer qu’à leurs plaisirs, s’abstiendraient rigoureusement de sortir à bicyclette ; une promenade à bicyclette n’a pourtant rien de plus choquant qu’une promenade à pied et pour nous tous, cyclistes et cyclettistes, elle a une influence infiniment plus bienfaisante sur la santé. Pédaler pour se bien porter c’est encore se rendre utile à la patrie puisqu’on augmente ainsi son potentiel d’énergie.
Vélocio.

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