Le Grand-Saint-Bernard, Le Petit-Saint-Bernard, en tricycle (1891)

vendredi 28 août 2020, par velovi

30 juin, 4 juillet 1891.

Le 30 juin 1891, par une belle matinée, nous quittions Evian, où nous avions passé quelques jours de villégiature, et montés sur nos tricycles Rudge, déjà vieux de trois ans, fidèles montures de nombreuses et agréables excursions, dont une, l’an dernier, aux gorges du Tarn et dans les causses, nous côtoyions le beau lac de Genève, encore couvert, à cette heure matinale, de son léger manteau de brumes, comme il convient à un lac, au lever du jour.

Nous traversons successivement Grande, Petite Rive et Meilleire  ; et à Saint-Gingolph, frontière suisse, nous trouvons un de nos cauchemars habituels, sous les traits de l’employé de la douane suisse, chargé de nous alléger du 10 p. % du prix de nos machines, somme que la douane nous remboursera nous ne savons où. Car, faut-il l’avouer, nous partons sans tracé de voyage bien défini  ? Notre but est cependant de rentrer à Lyon, mais par où  ? C’est le secret de l’avenir. Et n’est-ce pas là un des charmes les plus agréables de ces excursions en cycle, où nulle heure de diligence ou de chemin de fer ne vient contrarier vos fantaisies  ?
De Saint-Gingolph à Monthey, route poussiéreuse, monotone et peu intéressante. Le Rhône que nous côtoyons est très gros, c’est la saison de la fonte des neiges.
Nous traversons Saint-Maurice  ; la route, comme dans presque toutes les villes ou villages de notre parcours, est pavée. Soyons philosophes, cela nous permet de reprendre haleine et de remarquer certains détails qui nous auraient échappés.
Au sortir de Saint-Maurice, la poussière continue à nous aveugler. Quelques kilomètres plus loin, nous ressentons une impression de fraîcheur et sommes même légèrement mouillés, et cependant il ne pleut pas. C’est la cascade de Pisse-Vache, énorme en cette saison, qui nous signale, de cette façon, sa présence. Le vent est violent et les embruns de ces énormes masses d’eau, se précipitant du haut des rochers qui leur livrent passage, viennent jusque sur la route se répandre en une fine pluie.
Cette célèbre chute vaut une visite, et nous ne la regrettons pas.
Une sorte de chemin, composé d’échelles, d’escaliers, de galeries en bois vous conduit, après un quart d’heure d’ascension, à côté de la sortie de la cascade du rocher. À cette place, à midi, heure où nous nous y trouvons, le spectacle est merveilleux.
La rivière de Pisse-Vache, très forte en cette saison, sort d’une échancrure de la montagne et se fractionne en flèches d’eau horizontales qui éclatent comme des fusées et retombent ensuite en poussière. La dispersion de la lumière, dans son passage à travers ces nuages liquides, produit une série d’arcs-en-ciel dont l’ensemble provoque l’admiration. Nous ne pouvons mieux les comparer qu’aux fontaines lumineuses, bien connues aujourd’hui.
Nous continuons à monter et passons entre la cascade et la roche, grâce à une sorte de tunnel en planches. Au débouché, nous voyons à nos pieds, le soleil étant au Zénith, un immense bassin bordé d’une ceinture colorée des sept couleurs de l’arc-en-ciel. Ce spectacle est prodigieux.

Après une station à l’auberge située au-dessous de la cascade, nous enfourchons nos montures et retrouvons la poussière de la route.
Bientôt une multitude de plaques, accolées aux arbres et aux maisons, nous annoncent la proximité des gorges de Trient. En vrais touristes, nous leur devons une visite, mais nous avouons n’avoir pas été enthousiasmés. Pour combattre la fraîcheur que nous y avons trouvée, nous remontons rapidement sur nos machines et, toujours accompagnés de la poussière valaisienne, nous faisons notre entrée à Martigny, plus blancs que la blanche hermine.
Nous déjeunons à l’Hôtel Clerc, où nous trouvons tout le confortable de ces hôtels suisses habitués à recevoir de nombreux touristes cosmopolites. À ce moment se produit l’incident mémorable de notre excursion. Consultant notre carte, nous voyons qu’au sortir de Martigny la route se bifurque, allant d’un côté à Chamonix, par le col de la Tête-Noire, de l’autre au Grand-Saint-Bernard. Chamonix serait certainement le chemin le plus direct pour rentrer à Lyon, par Sallanches, Cluses, La Roche et Annecy.
Mais le Grand-Saint-Bernard, et en tricycle  ! quelle inspiration  ! Nous n’hésitons pas, malgré les renseignements moins qu’engageants que nous recueillons. — Certainement on y va, nous dit-on, mais à pied. Les mulets n’y montent pas encore. Il y a de la neige. Une route se fait, mais ne sera terminée que dans deux ans. — Si nous sommes obligés de revenir sur nos pas, nous le verrons bien, répondons-nous. Et nous partons.
Nous traversons par une route assez bonne, mais en pente assez forte : Le Bourg et Sembrancher. Nous suivons la Dranse, qui se précipite en torrent impétueux. Sur le pont de Bovernier, nous descendons de machine et, penchés sur le parapet, nous regardons bondir la rivière au-dessous de nous. Mais, par un phénomène d’optique bien connu, nous nous sentons emportés comme une flèche.
Nous nous hâtons de reprendre nos tricycles, plus calmes, et continuons à gravir la pente de plus en plus dure de la route. Ici se produisent quelques incidents. À plusieurs reprises, nous apercevons devant nous des voituriers nous faisant signe de nous arrêter et de prendre notre gauche. Ce sont leurs mulets effrayés par nos machines qui reculent sans rien vouloir entendre. Or, comme le précipice est à notre gauche, nous devons nous placer de ce côté pour éviter un accident. Nous descendons donc de tricycle et nous plaçons devant eux. Voyant notre bonne volonté, les muletiers se montrent convenables. L’un d’eux, toutefois, que nous contrepassons, nous arrête par le bras et veut nous forcer à marcher à pied à côté de lui. Nous le rassurons de notre mieux et, après un assez long pour-parler, continuons notre route. À Sembrancher, nous croisons une bande d’ouvriers carriers qui se livrent à une orgie musicale, sorte de fanfare sauvage, où chaque musicien souffle dans son instrument, sans s’inquiéter de la mesure et du morceau de musique.
Les rives de la Dranse deviennent de plus en plus sauvages. La rivière, à fleur de route, court avec une rapidité vertigineuse. Tous les villages que nous traversons présentent un aspect sale. La rue, continuation de la route, est étroite, pavée et couverte d’ordures.
Nous arrivons à Orsières. Nous prenons aussitôt nos renseignements sur la possibilité d’arriver au Grand-Saint-Bernard : « Vous y arriverez, nous dit-on, mais en ayant soin de laisser vos machines à Bourg-Saint-Pierre, dernier village suisse avant l’hospice. Car, ajoute-t-on, la neige n’a pas encore disparu et barre complètement l’entrée du col. Vous aurez une heure environ à faire dans la neige. » Cette perspective jette un trouble dans nos esprits. Notre but n’est pas d’aller simplement à l’hospice, mais de franchir le col et descendre en Italie.
Nous décidons de coucher à Orsières. Après le dîner copieux qu’on nous y sert à l’Hôtel des Alpes, nous nous rendons à pied, à 9 heures du soir, par une soirée splendide, sur la route que nous devrons suivre le lendemain. À nos pieds, perdu dans l’ombre, nous entendons mugir le torrent de la Dranse, et les sapins, au dessus de nous, nous bercent de leurs monotones harmonies.
Le lendemain 1er juillet, à 6 heures, après un déjeuner pris en commun avec deux touristes italiens, que nous devons, du reste, retrouver plusieurs fois dans notre voyage, nous partons, eux à pied, nous poussant nos machines, car, à partir d’Orsières, la route monte fortement et constamment, pendant 12 kilomètres, jusqu’à Bourg-Saint-Pierre. Nos touristes prennent des coursières et nous dépassent rapidement. À ce moment, les pauvres vélocipédistes sont obligés d’être modestes.
Après deux heures de marche, au détour d’un des lacets de la route, quel est notre étonnement de trouver nos deux touristes assis sur le bord de la route et s’épongeant le front. Et leur fameuse avance  ? Explications  ! Ils ont pris une coursière qui les a conduits à 6 kilomètres de la route.
Et voilà ce que Topffer, dans son voyage en zigzac, a bien raison d’appeler des spéculations.
À Liddes, 6 kilomètres d’Orsières, nous trouvons un charmant petit restaurant tout neuf. Il brille comme un diamant au milieu des noires masures du village. Le café noir que nous y buvons nous semble délicieux. Mais nous avons hâte de connaître notre sort, car nous ne sommes qu’à 7 kilomètres de Bourg-Saint-Pierre et là, nous serons fixés.
Au sortir de Liddes, nous trouvons notre bon ange sous les traits d’un individu trapu qui entre aussitôt en conversation avec nous. Il se nomme Genon et est guide à Bourg-Saint-Pierre. Pouvons-nous arriver au col du Grand-Saint-Bernard avec nos machines, lui disons-nous  ? — Combien pèsent-elles  ? — 30 kilog. avec les bagages. — Se démontent-elles  ? — Oui. — Eh bien  ! un de mes camarades et moi en prendront la moitié sur notre dos, vous porterez chacun le guidon et la roue de devant de chacune de vos machines, et nous passerons. Je vous demande 8 francs pour nous deux, et dans cinq heures nous serons à l’hospice. — Nous l’aurions embrassé,
À Bourg-Saint-Pierre, nous faisons notre entrée, toujours à pied, précédés de notre guide. Notre estomac, moins pressé que nous d’arriver au Grand-Saint-Bernard, demande satisfaction et nous voici installés à l’Hôtel du déjeuner de Napoléon 1er. Le déjeuner, qui doit être le même que celui du grand homme, est rapidement absorbé, et après avoir visité les curiosités du village, qui consistent en cabanes perchées sur des pilotis et servant de saloirs ou de greniers, nous commençons la route la plus étonnante que nous ayons jamais rencontrée dans nos excursions.
Jusqu’à la cantine suisse, la route, bien que très capricieuse, passant d’un côté à l’autre du torrent, est à peu près facile, mais, à partir de la cantine où nous offrons à nos deux guides un certain vin blanc passable, mais cher (il date peut-être de Napoléon Ier), le chemin devient fantastique.
À cet endroit, nous démontons nos machines. Les bâtis et les roues de derrière sont solidement fixés sur des sortes de hottes que nos guides s’assujettissent sur le dos avec des courroies. Les guidons et les roues de devant prennent place sur nos épaules en guise d’armes de guerre. Que n’avions-nous en ce moment un photographe  !
Cette caravane circulant au milieu de rochers, passant d’une pierre sur une autre pour traverser les nombreux ruisseaux formés par la fonte des neiges, aurait réjoui le cœur d’un Anglais à la recherche de spectacles excentriques, mais aurait navré l’esprit d’un cycliste convaincu.
À voir l’habileté et l’énergie de nos porteurs, nous espérons arriver. À ce point de notre excursion, le paysage est plus que sauvage, il est horrible. Toute végétation a cessé. Les rochers sont noirs, l’eau est noire, tout est noir.
Nous nous arrêtons un peu fatigués et nous nous faisons passer à tour de rôle une gourde d’eau-de-vie. La raréfaction de l’air se fait légèrement sentir. Nous sommes à 2.400 mètres environ d’altitude. Un de nos guides nous montre deux marmottes qui se dressent contre un rocher pour rentrer dans leur terrier. Nous ouvrons de grands yeux pour les voir, mais les avons-nous bien vues ?
Nous continuons à franchir rochers et cours d’eau et arrivons au pied d’une pente neigeuse qu’il nous faut escalader. Les deux porteurs passent les premiers et nous les suivons en posant nos pieds dans la trace de leurs pas. Cela va assez bien, mais
tout à coup, l’un de nous enfonce la jambe droite jusqu’au-dessus du genou. Par-dessous la neige qui commence à fondre coule un léger ruisseau qui l’a minée et le point d’appui a cédé.
On se relève en riant, et l’ascension continue. Enfin apparaît devant nous une sorte d’escalier à marches gigantesques couvertes d’une neige peu épaisse heureusement, et au-dessus un vaste bâtiment percé de petites fenêtres : c’est l’hospice. Encore un effort et nous arrivons. Nous y sommes et nos tricycles aussi. Ce sont eux qui triomphent. Il est vrai qu’ils doivent, comme nous, être modestes. Les canons de l’empereur ont passé là avant nous.
À quelques mètres de l’hospice se trouve, en arrivant du côté suisse, une sorte de cabaret. Nous y remisons nos tricycles, toujours liés sur les hottes, nos porteurs ne devant repartir que le lendemain, et nous faisons notre entrée au monastère.
L’hospitalité qu’on y trouve est trop connue pour que nous en donnions tous les détails. Qu’il nous suffise de dire qu’elle ne peut pas être plus cordiale et plus agréable
On nous conduit tout de suite dans nos chambres, après nous avoir réconfortés de café noir. Nous en avions besoin. La température, ce jour-là, est douce : 12° au-dessus de zéro. Les braves Pères sont dans le ravissement. C’est un maximum qu’ils ne voient guère dépasser (la température moyenne est de — 1°). Mais aussi quel dégel dans l’intérieur de l’hospice. Les murs suintent une humidité noirâtre et nauséabonde. Il passe là tant de malheureux, 30.000 par an. La veille de notre arrivée, ils étaient 104 au réfectoire des pauvres.
Ces voyageurs peu fortunés trouvent là, en effet, une hospitalité gratuite de trois jours et repartent munis de quelques menues monnaies que leur donnent les bons Pères.
À notre arrivée, les chiens sont venus à notre rencontre. Ils sont au nombre de neuf actuellement. La race a, parait-il, été modifiée en 1820. En ce moment, ce sont des chiens à poil ras, assez forts de taille et paraissant très intelligents. Du reste, leur rôle de sauveteurs, comme celui des Pères, est bien simplifié depuis l’établissement d’un téléphone entre l’hospice et la cantine suisse. Lorsque le temps est mauvais au sommet du col, on avertit de ne laisser passer personne et si, par hasard, un voyageur s’est engagé dans la montagne, on le signale de la cantine à l’hospice. Aussitôt, on se porte avec les chiens à sa rencontre..
Aussi, depuis trois années, aucune mort d’homme n’a été à déplorer.
À table, au dîner de 6 heures, fort bien servi et très copieux, nous nous trouvons en nombreuse et agréable compagnie : les Pères, au complet, moins toutefois le prieur, et plusieurs touristes venus d’Italie, dont deux jeunes filles et leur oncle. L’amabilité des Pères est remarquable et nous devons ici une mention toute spéciale au Père Clavandier (ou économe porteur de clefs), qui se montre charmant pour tous.
Après le repas, nous faisons une promenade sur la route qui borde le lac, situé au pied du monastère. Ce lac est encore gelé et présente un aspect sinistre  ; entouré de rochers noirs, sans aucune trace de végétation, il laisse une impression des plus tristes.
À deux cents mètres du monastère, se trouve la frontière italo-suisse, qui est indiquée par une pierre placée sur le bord de la route et taillée en forme de colonne. Quelques pas plus loin, à l’extrémité du lac, au sortir d’une échancrure de la rive, nous nous trouvons en présence d’un spectacle absolument grandiose. Devant nous et sous nos pieds s’ouvre un véritable abîme, énorme trou, sur les parois duquel nous apercevons un tracé fantastique de lacets vertigineux. C’est notre route de demain. À pied, ce serait un jeu, mais y descendre nos tricycles  ! Cette perspective jette un froid dans nos esprits et la température qui se met à l’unisson (à peine 2° au-dessus de zéro), nous force à gagner nos chambres. Le père Clavandier nous avait bien proposé de faire bassiner nos lits, mais, le 1er juillet, des cyclistes pouvaient-ils accepter pareille proposition. Et cependant, nous avouons l’avoir regretté. Frères cyclistes, méfiez-vous des draps du Grand-Saint-Bernard, le 1er juillet  ! Le dégel n’avait pas pénétré jusqu’à eux. Heureusement que le cyclisme chasse bien loin les rhumatismes  ; sans lui, nous nous serions levés, le lendemain, absolument ankylosés.
Le 2 juillet, à 4 h. 1/2, le soleil vient nous réveiller. Déjà plusieurs cloches résonnent dans les sombres couloirs du monastère. Nous avons fort bien dormi, mais nos visages sont glacés. Nous croyons rêver en nous trouvant dans cette longue chambre, éclairée par une étroite fenêtre qui nous permet d’admirer un curieux paysage. Quelle impression délicieuse nous éprouvons alors et nous la devons à nos tricycles. Car, sans eux, serions-nous là  ? Vive donc le cyclisme  !
Nous comptions réorganiser nos machines encore démontées. Mais la cantine est fermée. Impossible d’en réveiller les habitants, qui dorment à poings fermés. Las d’appeler et de frapper, nous allons faire une promenade à pied au-dessus du lac. Ce chemin conduit à la source qui alimente l’hospice. Chemin faisant, nous rencontrons un de nos guides de la veille qui nous détaille les curiosités du site. Ici, c’est un rocher, au sommet d’une crête de montagnes, que l’on prendrait pour un berger enveloppé de son manteau, et dont le profil se détache sur un ciel d’un bleu intense. Plus loin, à nos pieds, une sorte de séries de gradins entourés de murs en pierres sèches, nous est indiquée comme le jardin botanique de l’hospice. Au moment actuel, il n’y a ni jardin, ni plantes. Elles n’ont pas encore
poussé. À peine au midi, contre un de ces murs, une mousse pâle indique-t-elle la place des fugitives pensées sauvages ou cyclamens, qui se montreront au mois d’août, pour se flétrir aussitôt sous le souffle glacé des rafales neigeuses. Et nous songeons que des êtres humains habitent cette contrée l’année entière. Il faut à ces braves Pères un mobile surhumain que la charité chrétienne peut seule leur inspirer, en leur donnant la force nécessaire pour affronter un pareil climat.
Au retour de cette promenade, nous nous rendons à la chapelle où se chante l’office du matin. Pendant trois heures, les Pères restent en prières. Ce matin-là, le soleil fait étinceler les vitraux. Mais l’hiver, c’est-à-dire 10 mois sur 12, au milieu des tourmentes de neige, à 5 heures du matin, quel spectacle doit offrir cette réunion de prêtres se préparant par la prière à leur dur apostolat  !
Car l’ordre des Augustiniens dont ils font partie a pour mission de fournir aux communes suisses environnantes des prêtres capables de supporter ce dur climat.
Après un déjeuner, comme le dîner de la veille, cordialement offert, nous trouvons un cycliste qui accourt nous serrer la main, M. Sar-zano Bétro, d’Aoste, veloceman distingué, ainsi que nous l’apprenons plus tard. Encore une émotion inconnue des profanes. Au Grand-Saint-Bernard, un inconnu vient vous souhaiter la bienvenue. C’est un cycliste. Il est Italien. Qu’importe. Le cyclisme abaisse les barrières qu’une politique ambitieuse dresse entre les nations. Notre nouveau camarade nous donne quelques renseignements qui nous rassurent un peu sur notre route si effroyablement entrevue la veille, dans l’ombre. « Les mulets y passent facilement, nous dit-il. » Or, où un mulet passe un tricycle peut passer. Du reste, l’an dernier, ainsi que l’indique le registre du couvent, un cycliste en bicyclette est venu au Grand-Saint-Bernard.
Après une visite à la bibliothèque, au musée très intéressant des médailles et à la Morgue, où brusquement, en ouvrant une croisée d’un bâtiment situé à quelques distances du monastère on vous met en présence d’une centaine de cadavres dont quelques-uns assez bien conservés, grâce au froid et à l’air très pur de ces régions  ; nous prenons congé des Pères, en leur exprimant nos plus vifs remerciements, et nous remettons à l’économe l’offrande que mérite une hospitalité aussi généreuse. C’est du reste l’usage, mais on est parfaitement libre de ne donner que ce que l’on veut.
On nous souhaite bon voyage, et, par un beau soleil, nous nous mettons en route. Nous côtoyons le lac jusqu’à la fameuse échancrure par où il se déverse sur le versant italien. À cet endroit, grâce à l’expérience de l’un de nous, nous organisons un Système de cordages qui va nous rendre, pour la descente, les plus grands services. Aux deux poignées des guidons de nos machines, nous adaptons deux cordes qui nous permettent de diriger nos tricycles en restant en arrière d’eux, et nous commençons ta descente. Nous nous arcboutons et au-dessous de nous, après avoir serré les freins de nos machines, nous les laissons aller lentement. Tous les vingt pas, nous les soulevons pour leur faire franchir des pierres diagonalement placées sur le sentier.
Ces sortes de petites murailles sont destinées à rejeter les eaux en dehors du chemin. A un certain point de la route, la pente est excessive, nous nous arrêtons indécis Enfin, prudemment, retenant de toute notre énergie nos tricycles, placés presque perpendiculairement à nos pieds, nous reprenons notre marche. La route devient moins scabreuse et bientôt nous apercevons Sainte Rémy, premier village italien, où nous arrivons sans encombre.
La première maison est naturellement la Dogana, (douane). Deux fonctionnaires italiens, anciens garibaldiens de 1870, nous y soumettent aux exigences habituelles. Cette fois, cela se complique. On nous explique que l’argent que nous venons de verser (42 francs par machine) sera confié à la Poste et nous sera remboursé à notre sortie,, au Petit-Saint-Bernard, le surlendemain, pas avant.
— Mais, objectons-nous, nous arriverons avant lui. — Tant pis  !
À ce moment, de l’auberge voisine, notre excellent camarade M.. Sarzano, parti quelques heures avant nous à dos de mulet du Grand-Saint-Bernard, accourt pour faire entendre raison au douanier. Télégraphiez, lui dit-il, à La Thuiller, dernier village italien avant la frontière française et annoncez le passage de ces messieurs. Nous serons alors remboursés, mais en papier italien que nous pourrons échanger à une adresse que nous donne notre obligeant collègue. Nous payons la dépêche et allons nous restaurer.
À table, nous, nous trouvons à côté d’une dame d’un certain âge qui nous prie de lui montrer nos cartes d’état-major. Elle se dispose à passer le col de Fenêtre, au-dessous du Grand-Saint-Bernard, pour aller à Martigny par le Val de Ferret. Elle ne connaît absolument pas la route à suivre et s’étonne, d’avoir un si long parcours à faire. Le guide qu’erle a retenu lui a parlé de 10 heures de chemin, dont deux ou trois dans la neige. Nous admirons son énergie et sa confiance. Elle part seule avec son guide.
Nous absorbons rapidement notre déjeuner absolument italien et retournons à la Dogana. Les pièces sont prêtes. Nous croyons de notre devoir de les arroser d’un verre de rhum que le douanier ne refuse pas, et, ainsi lestés, nous quittons Saint-Rémy.
La descente de ce village à Aoste s’effectue pour nous d’une façon admirable. Nous avons enfin sous nos machines Une vraie route. Aussi quelle allure  ! Nous voici récompensés de nos fatigues. Les villages nombreux que nous rencontrons, Saint-Oyon, Etroubles, Condemine, apportent à notre course des arrêts forcés, car ils sont pavés de dalles pour la plupart brisées, mais aussitôt traversés, nous reprenons notre allure. Cette vallée du Grand Saint-Bernard offre aux touristes une vue absolument grandiose. Les villages que l’on aperçoit, accrochés aux flancs d’énormes montagnes, apparaissent à peine comme des points blancs. À Gignod, s’ouvre à notre gauche, la vallée Valpetina, terminée par le mont-Cervin. Nous nous arrêtons enthousiasmés et ne pouvons nous arracher à ce spectacle qui, à lui seul, vaut le voyage. À ce point de notre route, nous rencontrons nos deux touristes italiens. Le neveu est malade. La marche par cette journée de chaleur accablante l’a fatigué outre mesure. Heureusement pour eux qu’Aoste n’est qu’à quelques kilomètres. C’est le terme de leur excursion. Ils prendront de là le train pour Turin.
Jusqu’à Aoste, la route continue à descendre, mais est couverte d’une poussière épaisse. La chaleur redouble. Nous traversons des vignes étagées sur des terrasses. Un peu plus loin, nous remarquons une église dont la façade est couverte de peintures dont les personnages sont parés de vêtements aux couleurs les plus vives. Nous ne pouvons nous y tromper. Nous sommes bien en Italie, et la ville d’Aoste apparaît à nos pieds avec ses nombreuses tours et clochers étincelant sous le soleil de midi. Nous traversons plusieurs rues au milieu desquelles coulent de vrais ruisseaux. Nous y plongeons nos roues échauffées par cette descente de vingt kilomètres. Nos caoutchoucs creux se sont bien comportés et n’ont absolument aucune déchirure.
À l’Hôtel de la Couronne, sur la principale place de la ville, nous prenons un léger repas composé d’un potage toujours italien et de fraises délicieuses.
Après quoi nous nous faisons montrer les curiosités de la ville, arc de triomphe, amphithéâtre, église Santo Orso où nous admirons dans la chapelle souterraine un autel percé d’un petit tunnel où l’on doit passer en rampant trois fois de suite si l’on veut être guéri des lumbagos les plus intenses. Nous comprenons que le patient qui peut effectuer un pareil tour de force avec un lumbago doit être effectivement soulagé. Toutefois, bien que respectueux de la foi de ces braves Italiens, nous nous permettrons, si l’occasion se présente, de leur recommander l’usage du cycle,. C’est aussi un remède efficace pour les rhumatismes de toutes sortes. Nous en sommes, mon compagnon et moi, deux preuves indéniables.
Nous visitons enfin la cathédrale, qui a quelque analogie, comme disposition intérieure, avec Notre-Dame de Paris.
À Aoste, nous rencontrons une foule de soldats italiens. C’est un point de concentration des troupes alpines. On nous apprend qu’ils se réunissent pour les manœuvres qui ont commencé l’avant-veille. Nous aurons du reste à les revoir deux jours de suite jusqu’au Petit-Saint-Bernard.
Arrivés à ce point de notre voyage, nous avons deux routes à suivre. Ou revenir à Lyon par Turin et le mont Cenis, ou rentrer par la vallée d’Aoste, Courmayeur et le Petit-Saint-Bernard. Notre amour-propre de cycliste ne nous permet pas de faire 150 kilomètres en chemin de fer d’Aoste à Turin. Nous décidons de revenir en machines, malgré la perspective d’une ascension nouvelle. Il est vrai que la route que nous aurons à suivre jusqu’à Albertville ne ressemble en rien aux sentiers à peine tracés du Grand-Saint-Bernard. Nous n’hésitons pas et à trois heures nous quittons Aoste et pédalons à une vive allure sur la route de Morgex.
Bientôt, hélas  ! nous ralentissons. La poussière atteint des épaisseurs inconnues.
À Villeneuve, une petite place où coule une fraîche fontaine nous invite à nous rafraîchir. Nous voici installés à une table de café. Un jeune ouvrier tourne autour de nos machines et brûle d’envie d’entrer en conversation avec nous. Il n’y tient plus et nous apprend que lui aussi va en bicyclette, mais sur une machine qu’il a lui-même construite. Nous aurions manqué à tous nos devoirs de ne pas lui demander à la voir. Aussitôt il nous l’amène. Cette machine fantastique, 42 kilog. en fer et en bois, à cercles de fer de deux centimètres d’épaisseur, nous impressionne vivement. Nos caoutchoucs creux font au jeune ouvrier une impression semblable. De là quelques renseignements sur leur prix. C’est égal, la passion du cyclisme doit être bien vive pour inspirer à un simple villageois un pareil chef-d’œuvre.
Nous nous arrachons à ce spectacle et reprenons notre route. Le paysage est intéressant, mais la fatigue que nous cause la poussière ralentit notre admiration. D’autant mieux que la huit arrive et quelques éclairs, lointains encore, nous présagent un orage.
L’un de nous prend les devants et arrive à Morgex, Il est neuf heures et le ciel est couvert de nuées menaçantes. Tout est noir dans ce village. Quelques auberges ont bien une modeste lanterne à leur porte, mais où s’arrêter. Nous faisons choix de la plus brillante. C’est un café — qui ne loge pas. — Allez à côté, nous dit-on, ou en face ou à droite. — La brave cafetière ne se compromet pas. Nous allons à côté. Aussitôt la porte se garnit d’une douzaine de bersaglieri qui nous regardent curieusement. L’hôtesse se montre et nous apprend que bien que son auberge soit occupée militairement, comme toutes les autres du reste, nous aurons deux lits.
Nous soupons passablement. Après le repas, le café à la lanterne brillante nous attire. Nous y prenons un génépi des Alpes, en compagnie de carabiniers, grands joueurs d’un jeu de carte inconnu pour nous. On nous dévisage. Est-ce l’insigne tricolore du Touring Club, fixé à nos casquettes, qui les impressionne  ? Nous n’approfondissons pas et allons nous coucher.
À ce moment, l’orage éclate et une pluie torrentielle vient inonder notre ennemie la poussière. Nous nous endormons en songeant à son anéantissement.

À cinq heures, le lendemain, par une petite pluie, fine, nous, quittons nos chambres surchauffées. . ... Nous nous félicitons de ne pas les avoir vues au grand jour. Elles ne pouvaient avoir qu’une très vague ressemblance avec les chambres d’un de nos bons hôtels français. Dans tous les cas, elles auront eu le mérite de nous faire apprécier ces dernières. Et c’est encore un des nombreux résultats du
cyclisme- de vous procurer ainsi une endurante philosophie.
De Morgex à Pré-Saint-Didier, la route est naturellement boueuse et monte légèrement. .Notre philosophie trouve encore à s’exercer. À un kilomètre de ce dernier village, nous apercevons, sur la route, une masse noirâtre qui la coupe et qui semble s’élever insensiblement au-dessus du sol.. C’est un éboulement. La pluie a entraîné du haut de la montagne une boue épaisse qui barre la route, et cela si promptement que deux voitures d’approvisionnements militaires ont été séparées, bien que ne marchant qu’à trente pas de distance l’une de l’autre. La première a passé avant l’avalanche, la seconde est du même côté que nous. Les conducteurs se désolent. Nous leur demandons leur concours et nous passons nos tricycles à bout de bras, par-dessus la coulée de boue qui continue de plus belle. Comme un bienfait n’est jamais perdu, nous nous hâtons et, arrivés sur la place du village, nous
expliquons le fait à un officier de bersaglieris. Il envoie immédiatement une vingtaine de soldats, munis de pelles, pour déblayer la route. Nos braves amis les Italiens auront eu ainsi leur fourrage. On ne nous accusera pas de manquer de générosité..
À Pré-Saint-Didier, l’Hôtel de r’Univers offre une hospitalité anglaise. Thé, beurre et lait, mais nous demandons un beefsteak avec. Pendant notre
déjeuner, deux compagnies alpines s’assemblent sur la place. Les clairons, plus variés que nos clairons français (ils sont à sept notes) , lancent une fanfare éclatante. Les troupes se mettent vivement en marche, mais à ce moment, une pluie torrentielle les inonde. Dans quel état vont-elles arriver à Lathuille, but de leur étape  ? Ceux que nous plaignons le plus, ce sont res officiers, sans manteau, serrés dans leurs vestes et leurs culottes collantes.
Les ordonnances auront du mal pour en extraire leurs supérieurs..
La pluie tombe toujours. Cependant un baromètre que nous allons consulter sur un des murs de la salle nous rassure. Il monte. Attendons. Nous assistons ainsi à l’évacuation du village par les troupes italiennes. Les mulets chargés des impediments des compagnie défilent successivement et comme’cent l’ascension
interminable des dix lacets de la route qui conduit au tunnel, au-dessus de Pré-Saint-Didier.
Le baromètre ayant eu raison, nous nous mettons en route et commençons cette ascension. Route admirable qui a laissé dans nos esprits un des souvenirs les plus agréables de notre voyage. On s’élève insensiblement, sur cette route stratégique très bien entretenue, et, à chaque contour du chemin, la vue devient de plus en plus belle.
Le soleil, en ce moment, perce les nuages et vient éclairer la chaîne entière, du Mont-Blanc que nous pouvons admirer dans toute sa splendeur, avec, ses huit glaciers glaciers, et, à ses pieds, la vallée verdoyante de Courmayeur.

..
Nous sommes enthousiasmés et nous ne pouvons qu’à regret nous enfoncer dans le tunnel, qui nous dérobera ces beautés.
Cette route merveilleuse, de Pré-Saint-Didier à Lathuille (le vallon de la Balme) sera, longtemps présent à nos esprits.
Un torrent extraordinairement impétueux bondit à côté de nous. Plusieurs tunnels se succèdent et laissent, à leur sortie, la surprise d’horizons à nos yeux.. Le soleil veut bien ne plus se cacher et fait resplendir devant nous les pics couverts de leurs neiges éternelles. Nous allons lentement et admirons à loisir ces délicieux panoramas. Sur la route, plusieurs estafettes italiennes, montés sur de beaux chevaux, font caracoler leur monture. - Au sortir d’une gorge resserrée,
le village de Lathuille nous apparaît au milieu d’un vaste cirque de montagnes. La route, qui y conduit est encombrée de soldats italiens au repos  ; les uns jouent aux palets, les autres astiquent leurs armes. Des officiers aux uniformes élégants se promènent en fumant leur virginia. Un parc d’artillerie est établi à l’entrée du village.
La Dogana où nous devons rentrer dans nos déboursés est située à l’autre extrémité
du bourg.
On y accède par une montée assez dure. L’employé de la douane nous apprend que l’argent n’est pas encore arrivé. Il l’aura par le courrier postal dans deux ou trois heures. Et cependant, lui disons nous, on vous a télégraphié hier annonçant notre passage.
Nous ne pouvons rien obtenir et, de guerre lasse, nous allons déjeuner. À ce moment la pluie, qui nous avait quittés depuis le matin, recommence et nous force à attendre, le bon vouloir du douanier qui finit par nous rembourser en papier italien. Grâce à l’obligeance de notre hôtesse, ce papier nous est échangé en bonne monnaie française, et en route  !

Nous devons, pour être véridiques dans le récit de cette excursion, avouer que devant la perspective d’une route à lacets de 12 kilomètres, avec une pente très raide, nous organisons un moyen de transport plus pratique que celui qui aurait consisté à pousser nos machines par la pluie et la boue. Que nos lecteurs cyclistes, en apprenant l’âge de l’un de nous, 62 ans, soient indulgents. Un mulet est attelé devant nos deux tricycles, le muletier monte sur sa bête, l’un de nous sur sa machine, l’autre suivra à pied son amour-propre, et la caravane se met en marche. Chemin faisant, de nombreux détachements de cavalerie et d’artillerie nous croisent. Les pièces sont attelées de robustes mulets. Les officiers eux-mêmes sont montés à mulets. Le paysage devient grandiose. De tous côtés coulent en cascades des torrents énormes. À plusieurs endroits, la neige barre la route, mais on l’évite en faisant un léger détour. Du reste, cette région est admirablement desservie par de bonnes routes parfaitement entretenues. Chaque année, elle est sillonnée par de nombreuses troupes, au moment des manœuvres alpines.
Nous croisons une batterie d’artillerie dont les officiers nous apercevaient depuis quelques instants dans le bas de la vallée, sans bien se rendre compte de ce qu’ils voyaient. Ces deux machines, remorquées par un mulet, devaient leur paraître étranges, vues de loin.
Ils doivent, pensons-nous, être rassurés en nous voyant de près. Ce ne sont pas de nouvelles pièces de montagne, et nous n’avons pas la prétention de venir les attaquer avec elles.
À ce moment, la pluie qui redouble nous force à nous envelopper de nos manteaux. Tant pis pour l’amour-propre, le deuxième tricycle reçoit son cavalier. Le mulet n’a pas l’air de s’en apercevoir. Bien garantis, nous arrivons ainsi à l’hospice du Petit-Saint-Bernard.
Dans la salle à manger où l’on nous introduit, nous trouvons, autour du poêle allumé, un touriste, jeune avocat italien, et un soldat, occupé à faire sécher les fameuses culottes collantes de son officier.
La conversation s’engage rapidement entre nous et l’avocat. Depuis plusieurs heures, la pluie l’a forcé à chercher un abri dans cette salle. Il compte repartir dans la matinée du lendemain. Il nous apprend que nous aurons comme compagnons de table, à 6 heures, les officiers italiens logés à l’hôtel et parmi eux le colonel du régiment de bersaglieri qui manœuvre sur la frontière. À l’heure dite, en effet, on s’attable et le repas se passe très agréablement pour nous dans une causerie générale. Les officiers sont très distingués et nous intéressent vivement, bien que leur langue ne nous soit pas très familière. À neuf heures, tous se retirent. Notre chambre offre cette particularité, que située dans la partie méridionale de l’hospice, en ouvrant notre fenêtre, nous sommes en France. L’hospice est en effet exactement située sur la ligne de démarcation de la frontière des deux pays.
À une heure du matin, préoccupés de notre départ, nous consultons le temps. La pluie n’a pas cessé et le ciel est absolument noir. À trois heures et demie, le temps semble s’éclaircir. La pluie n’est plus qu’un brouillard. L’un de nous se décide à partir.
Après l’absorption d’un verre d’excellente eau-de-vie que m’offre un des domestiques de l’hospice, enveloppé de son manteau, je quitte le Petit-Saint-Bernard, regrettant que le mauvais temps ne m’ait pas permis d’en admirer le paysage.
Jusqu’à Alberville, j’ai 80 kilomètres de descente à faire. Cette perspective me rassure, car la route doit être bien détrempée, mais la pente facilitera mon voyage. Toujours dans un brouillard intense, à peine éclairée par un ciel gris, la route se déroule en lacets nombreux. À un détour j’entends un bruit insolite et m’arrête brusquement. Ce sont des troupeaux de bœufs et de vaches couchés de chaque côté de la route, qui se lèvent affolés par le passage de cette machine inconnue. Je les entrevois à peine, tellement le brouillard est intense. Toute cette bande quitta la route et s’éparpille sur les pentes voisines.
Je reprends ma course et tout à coup, comme si un voile se déchirait devant mes yeux, je sors du nuage où depuis mon départ j’étais enfermé. Devant moi, se presse tout un chaos de rochers  ; à mes pieds, un autre nuage monte du fond des vallées. Je m’arrête absolument émerveillé  ; malheureusement ce spectacle dure peu et de nouveau le nuage m’enveloppe. Les lacets se succèdent. La route, heureusement peu fréquentée, est assez dure. À certains endroits mémo, elle est couverte d’un léger gazon. J’apprécie alors mes caoutchoucs creux.

Deux heures après mon départ de l’hospice, le premier village français, Séez, apparaît à mes pieds. J’avoue que j’éprouve une agréable sensation qui se change même en émotion réelle quand, au détour d’un des derniers lacets, avant ce village, je croise une dizaine de chasseurs alpins français, crânement coiffés de leurs bérets et marchant à une ville allure, le bâton ferré à la main. Vive la France  ! suis-je tenté de m’écrier. Je me contente de m’arrêter et de serrer la main du sous-officier qui conduit le détachement. L’âme encore impressionnée de cette route lugubre et de ce séjour de quelques heures au milieu d’une nation hostile, et trouver tout à coup l’image de la Patrie sous les traits de cette troupe de soldats alertes, en voilà assez pour me procurer une des plus douces sensations que j’aie jamais éprouvées.
À partir de ce point, la route s’anime. C’est jour de marché à Bourg-Saint-Maurioe et le chemin est envahi par des troupes de gens et de bestiaux qui s’y rendent. À Séez, douane française. Mon passe-avant y doit être visé. Comme le préposé à la douane n’est pas encore levé, je l’attends en me réconfortant à l’auberge voisine. La pluie s’est arrêtée un moment, mais, hélas  ! elle recommence à mon départ.
À Bourg-Saint-Maurice, ce n’est qu’avec peine que je puis traverser le village tant la foule est compacte. Un gendarme, à qui je demande le bureau télégraphique, me regarde curieusement  ; me prend-il pour un espion  ? Mais il est bientôt rassuré, en me voyant m’entretenir avec un sergent-major du 30e d’infanterie, à qui je demande l’adresse des officiers de son régiment détachés dans ce village. Ces officiers ont été mes camarades dans mes périodes des 28 jours, et je serai heureux de les revoir. L’un d’eux me rencontre et, malgré mon costume un peu fantaisiste, me reconnaît. Poignées de main chaleureuses et insistances pour me retenir. Je lui réponds en lui montrant les nuages qui s’accumulent noirs et menaçants. Il faut que j’arrive le plus tôt possible à Albertville. Les routes seront de plus en plus détrempées et le pauvre cycliste pourrait bien y laisser ses illusions de touriste convaincu, ce qui ne doit pas être.
Je brave e mauvais temps, et après deux haltes, l’une à Bellinte, l’autre à Moutiers, j’arrive à Albertville où le train me ramène à minuit, à Lyon.
Malgré cette dernière journée passée dans le brouillard, la pluie et la boue, cette excursion a laissé dans nos esprits le meilleur souvenir. À nos
camarades en cyclisme, nous recommandons ce petit voyagé et nous leur souhaitons d’y trouver le même charme que nous.

Lyon-Vaise, 3 juillet 1891.

J-B

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