Meeting de Printemps (Pavezin 1920)

vendredi 18 septembre 2020, par velovi

Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste N° 4,5 et 6, Avril-Mai-Juin 1920, Archives départementales de la Loire, cote IJ871/3

Nous ne nous sommes pas trouvés très nombreux à Pavezin, le 30 mai dernier  ; le temps trop mauvais jusqu’à neuf heures s’étant opposé au départ de bien des cyclistes qui nous en ont exprimé leurs regrets, mais nous y avons vu des nouveautés très intéressantes et l’enseignement mutuel a marché bon train. On s’est communiqué des idées, on a pris des notes et l’on s’est promis de présenter la prochaine fois des appareils plus perfectionnés encore pour le transport des enfants, voire des grandes personnes.
C’est que ce meeting fut essentiellement un meeting d’enfants et le cabcyclisme y tint beaucoup de place. M. Th... avait amené de Saint-Vallier sa jeune femme à bicyclette et, dans une remorque une peu lourde, mais très confortable, sa fillette de trois ans qui n’avait certes pas l’air de se trouver mal de ce long voyage. M. M..., de Bourg-Argental, arriva un peu plus tard sur une bicyclette de dame équipée pour transporter dans un petit siège, sur la roue avant, un bébé de deux ans et dans un autre fauteuil, sur la roue arrière, un garçonnet de trois ans. Au-dessus de chaque siège est installé à demeure un parasol que j’aurais préféré détachable, car le soleil n’est pas toujours à craindre et le vent a beaucoup de prise sur ces toiles tendues. Malgré le poids supplémentaire des deux enfants, la bicyclette, convenablement polyxée, n’est pas dure à propulser même à la montée.
De Saint-Étienne, M. B... avait amené sa grande fillette de 8 ans, pédalant sur une roue attelée latéralement à sa bicyclette et qui constitue une véritable nouveauté digne de retenir l’attention, car cette solution convient tout aussi bien pour le transport d’un adulte et paraît infiniment plus pratique que la monodame. Cette roue occupe par rapport à la bicyclette la position de la roue d’un sidecar, mais le passager au lieu d’être assis entre les deux roues est assis au-dessus de la roue même dont le moyeu spécial comporte un axe de pédalier avec ses deux manivelles. Le passager peut donc pédaler et par un système facile à imaginer avoir un changement de vitesse en marche à sa disposition. Cette roue est attachée à la bicyclette par trois points : 1° à la douille de direction  ; 2° derrière la selle  ; 3° à l’extrémité inférieure arrière du garde-boue naturellement renforcée par une fourche supplémentaire. La roue latérale, elle, a trois fourches, l’une verticale soutient la selle, l’autre horizontale soutient l’extrémité inférieure arrière du garde-boue, la troisième horizontale aussi soutient à la fois l’extrémité inférieure avant du garde-boue et l’axe secondaire de renvoi sur lequel est installé le dispositif de changement de vitesse. Au-dessus du garde-boue court un tube qui entoure la moitié supérieure de la roue et va ensuite se fixer à la douille de direction, non pas rigidement comme cela a lieu avec les sidecars, mais par une sorte de charnière  ; les attaches des deux autres tubes de jonction sont également à charnières à chacune de leurs extrémités de sorte que la roue latérale et la roue motrice de la bicyclette restent toujours parallèles entre elles, quelle que soit la différence de hauteur des plans sur lesquels elles reposent. Et l’équilibre de la bicyclette n’est en rien contrarié.
Cette solution a paru très heureuse nous croyons qu’on en verra d’autres exemplaires à notre futur meeting  ; nombreux sont en effet les pères ayant des enfants assez grands déjà pour pouvoir pédaler et n’osant pourtant pas les laisser aller seuls sur la route si dangereuse aujourd’hui.
On nous apprit aussi que, s’il ne s’agit que de porter un fardeau, on peut atteler très simplement une roue porteuse à la roue motrice d’une bicyclette sans détruire l’équilibre d’icelle. Cette roue-porteuse ne pèse, barre d’attelage comprise, que 4 kilos et peut porter 50 kilos. Celle que nous vîmes a 50 centimètres de diamètre avec pneus très souples de 50 m/ m environ  ; elle est fixée sur un moyeu tubulaire par 16 rayons tangents à tête coudée ces rayons pourraient être directs sans inconvénients : le moyeu peut être à billes, mais il est actuellement à roulement lisse ce qui n’a pas grande importance au point de vue du rendement à la condition que les parties frottantes soient bien lubrifiées : l’axe du moyeu est un tube de 25 m/m long d’environ 50 centimètres et qui se termine par un T de 10 centimètres. Ce T s’accroche par une charnière à une pièce correspondante fortement fixée au tube de chaîne et à l’axe de la roue motrice de la bicyclette. Ici les deux roues ne sont parallèles que lorsqu’elles se trouvent sur la même plan  ; dans les virages elles tendent à former entre elles un ongle plus ou moins prononcé, et si l’on soulevait à la main la roue porteuse autant que le permet la charnière de jonction  ; on la coucherait transversalement au-dessus de la roue de la bicyclette  ; cette position est même utilisée quand la roue porteuse n’est pas chargée et qu’elle bondirait trop à tort et à travers sur le sol si on l’y laissait reposer.
Notre collaborateur, Emile G..., nous avait démontré l’an dernier à Peyraud combien il lui était facile et agréable d’emmener sur sa bicyclette, et tout à la fois, son bébé dans un berceau sur la roue avant et la mère sur un siège confortable, au-dessus de la roue arrière  ; nous espérions le revoir en cet équipage cette année à Pavezin et nous l’avons revu en effet ainsi que sa charmante famille, mais... « eum pudeat » en side-car. Nous avons vu enfin à notre meeting de printemps deux mutilés de guerre : l’un amputé d’un bras n’avait pas besoin d’un outil spécial si ce n’est que, ne pouvant, en cas de crevaison, démonter et remonter un pneu à tringles ou à talon, il avait dû adopter les boyaux  ; le second, amputé d’une jambe, avait simplement adapté à la place de la manivelle inutilisée un ressort chargé de relever le pied valide pendant la période négative du tour de pédale, ce qui lui permettait d’utiliser la roue libre et un changement de vitesse, solution préférable à la roue serve et à l’étrier.
Parmi les soixante et quelques machines qui passèrent au col entre 9 et 15 heures, moyeux, whippet, polychaînes et flottantes furent, comme toujours, le plus grand nombre, mais nous eûmes le plaisir de voir trois rétro-directes. parmi lesquelles la machine même du regretté capitaine Perrache, dont notre vieil ami. P. F.... d’Annonay, est aujourd’hui l’heureux propriétaire.
Deux machines multiples seulement, un tandem mixte stéphanois qui revint bravement avec nous par le Bessat et la vaillante équipe lyonnaise de la triplette, ornement de nos meetings, qui toujours éveille l’intérêt le plus sympathique sur son passage.
En fait de dispositifs nouveaux, deux petits riens seulement qui ont d’ailleurs besoin d’être mis au point avant de pouvoir être industrialisés : deux dérailleurs mécaniques pour flottante.
Celui que j’appliquai dès 1908 sur ma quatorze vitesses, que j’abandonnai ensuite pour me servir du bout des doigts et que j’ai repris cette année après avoir réduit ma quatorze vitesses en une simple quatre vitesses par flottante. Ce dispositif consiste en un guide-chaîne oblong, fermé, dans lequel passe la chaîne et qui, oscillant derrière les quatre roues dentées, présente successivement le brin supérieur devant, chacune de ces roues  ; commande genre autoloc sur le cadre. Il faut un certain doigté pour passer d’une vitesse à l’autre. Le second dérailleur est composé d’un guide-chaîne sur lequel presse un fort ressort qui tend à toujours faire monter la chaîne et qu’on ramène au moyen de la commande pour la faire descendre.
Les dames étaient nombreuses, plus nombreuses proportionnellement qu’à Duerne et j’avoue que plus nous irons, plus, espérons nous, elles apprécieront la joie de vivre au grand air en se livrant à une exercice modéré qui avive les sensations, éveille l’appétit, fouette la circulation générale, bref, conserve et fortifie la santé, le plus précieux des biens. Il suffit, pour que cet espoir se réalise, que nos meetings conservent la bonne tenue et la cordialité qui d’ailleurs ne leur ont jamais fait défaut mais qui, à Pavezin, furent manifestement la note dominante.
Le déjeuner tiré des sacs a fait merveille  ; de tous les côtés, quand 12 heures sonnèrent, on s’installa par petits groupes sur l’herbe ou autour des tables mises à notre disposition par les trois hôteliers du lieu qui eurent, en outre, chacun son contingent de dîneurs très satisfaits
et du menu et des prix modérés.
Quatre audax stéphanois s’étaient principalement installés sous une tente et préparèrent un beau repas chaud, café compris, sur un feu de bois qu’un joli vent du nord se chargeait d’attiser. L’ensemble fut pittoresque au possible et si la maréchaussée avait passé par là à l’heure prandiale le brigadier n’eût pas manqué de s’en étonner...
Ne trouvez-vous pas, Polydore,
Matière à contravention
À ce que ces gens se restaurent
Subséquemment, crénom de nom,
Sans fourchettes sur le gazon  !
Brigadier, eût crié Pandore, Brigadier, vous avez raison.

Notre présence en si grand nombre à ce col si paisible et qui ne s’anime un peu qu’aux arrivées (deux fois par jour) du galochard de la région, n’alla d’ailleurs pas sans éveiller des craintes dans l’esprit de quelques estivants qui, dûment emmitouflés, promenaient au soleil leurs rhumatismes. L’un d’eux se hasarda même à me demander, car je lui paraissais et j’étais, hélas  ! le doyen, quel était le but de cette réunion  ; je le lui expliquai et j’espère qu’il ne nous a pas pris pour des conspirateurs.
À 15 heures, on se sépara et par les quatre points cardinaux les groupes se dispersèrent non sans s’être donné rendez-vous au prochain meeting d’automne dont la date n’est pas fixée non plus que le lieu. Quelques-uns suggérèrent même qu’un meeting d’été et que des excursions dominicales mixtes entre les divers groupements de Lyon, de Saint-Étienne et d’ailleurs seraient très utiles. Cela est vrai et. sitôt que « Le Cycliste » pourra reparaître mensuellement nous tiendrons compte de ces desiderata et nous essayerons d’organiser de plus fréquentes réunions suivies d’une excursion en commun. Il est bon que les cyclotouristes se sentent les coudes de plus en plus et disent qu’ils sont le nombre donc la force, que la bicyclette de tourisme a besoin encore d’être perfectionnée et que la standardisation, même limitée aux pneus, est une ineptie.
Vélocio.

Au dernier moment, nous recevons de notre collaborateur Vavitto d’Essantes (alias. M-Th...), le cliché ci-dessous qui représente la confortable remorque que M. Th... attelle à sa bicyclette et dans laquelle il transporte sa fillette. Mais le cliché ne va pas sans une pointe d’humour qu’il faut pardonner à V. d’Essantes, coutumier du fait :

Au col de Pavezin, le 30 mai 1920.
Le Maître prêche la bonne parole sur le cabcyclisme aux foules attentives et leur présente sa plus jeune disciple. Son regard brille du feu sacré et l’éclat de son crâne poli fait baisser tous les yeux.
Vavitto d’Essentes. Le Cycliste 1920, Source Archives départementales de la Loire, cote IJ871/3

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