Revue de l’Année 1891

mercredi 19 juillet 2017, par velovi

Par Godefroy Ballif, Touring Club de France, janvier 1892, Source gallica.bnf.fr / BnF

Jusqu’ici notre sport n’était connu que par ses désagréments, aujourd’hui au contraire on ne voit plus que ses avantages, ses séductions, son utilité ; c’est un revirement complet de l’opinion. Ce grand pas a été accompli en l’année de grâce 1891, année que tous les vrais cyclistes devront bénir du fond de leur cœur.

Ce fut une année heureuse, pendant laquelle les bonnes idées naquirent comme par enchantement.

Le Dr Vélo annonçait dans le Cycliste qu’il invitait tous les vélocipédistes à se joindre à lui pour faire un grand voyage dans le sud-est de la France et le nord de l’Italie  ; le succès ne répondit pas aux prévisions. Cela tient, je crois, à la durée du voyage ; quinze jours de congé n’est pas le lot de tout le monde, et il arriva que l’effectif de la caravane, nombreuse au commencement, diminua de jour en jour ; chacun retournait à ses affaires ayant épuisé les quelques jours de répit qu’elles lui laissaient.

D’autre part, ce fut une entreprise absolument originale et nouvelle, et tout révolutionnaires que nous sommes, les choses nouvelles rencontrent toujours chez nous une certaine hostilité.

La seconde expérience ne réussit guère mieux : l’objectif de ce second voyage était cette fois le nord-est de la France et Londres ; mais l’insuccès du premier essai pesait sur le sort du second, on était peu enthousiaste et il fallut encore que le vilain temps se mit de la partie. L’élan est donné, et comme l’idée est juste elle sera certainement féconde.

Depuis quelque temps déjà une grosse, une très grosse nouvelle circulait : le Véloce-Club Bordelais organisait une course internationale de Bordeaux à Paris  ; une course de près de 600 kilomètres, voilà en effet de quoi étonner les oreilles des païens, des athées qui ne croyaient pas à notre sport. La «  great attraction  » étaient l’arrivée de Mills, de Holbein, de Edge, de Bâtes  ; les rois de la route débarquaient en France pour se mettre en ligne avec nos coureurs. L’honneur national était en jeu, par suite l’intérêt de la course garanti  ; l’organisation était parfaite, il v avait bien quelques défauts qu’on s’est du reste empressé de signaler aux organisateurs  ; nous nous contenterons de féliciter le V. C. Bordelais pour son heureuse innovation et nous espérons que son exemple sera suivi par d’autres clubs.

Le succès fut complet, notre défaite aussi, mais il faut dire que nos meilleurs marcheurs étaient éliminés par les conditions même de la course, qui la réservaient aux amateurs. Il est vrai que sans cela nous aurions vu Terront gagner la course sans lutte, car les Anglais ne seraient pas venus, les règlements de leur Union défendant aux amateurs de courir avec des «  professionnels  », et, en somme, nous avons beaucoup appris par cette course.

A peine eut-on fini d’en parler, que le bruit se répandit que le Petit Journal étudiait le projet d’une course qui dépasserait comme longueur de chemin à parcourir tout ce qui avait été fait jusqu’à ce jour. En effet, bientôt il annonçait pour le 6 septembre une course de Paris à Brest et retour, soit 1200 kilomètres. Si celle de Bordeaux avait surpris le monde cycliste, ce fut de l’ébahissement à cette nouvelle.

Malgré les difficultés d’organisation qui devaient forcément se produire  ; le résultat fut magnifique, l’intérêt qu’offrit la course peut se mesurer à l’augmentation du tirage du Petit Journal pendant sa durée, on en a même profité pour dire que le Petit Journal n’avait que ce but en vue, nous n’en voulons rien croire  ; il vaut mieux supposer que le progrès de la vélocipédie seul l’intéressait. En tout cas, pendant trois jours, chacun suivit anxieusement sur ses cartes, à l’aide des derniers renseignements, la lutte homérique de Terront et de Jiel-Laval. Terront arrivait premier mettant trois jours pour faire les 1,200 kilomètres, sans avoir pris une minute de sommeil et presque sans manger, car on ne peut appeler manger, prendre quelques poires et quelques tasses de bouillon, aussi fut-il et est-il encore l’objet de l’admiration des cyclistes et l’étonnement de tout le monde  ; mais la grande surprise a été Jiel-Laval, jusqu’ici on le connaissait comme un très bon routier mais on était loin de supposer en lui un concurrent de Terront, et si ses entraîneurs ne l’avaient pas fait arrêter pour prendre quelques heures de repos, peut-être le sort de la course eut-il été différent.

A partir de ce moment surtout, on comprit que le vélocipède n’était pas un jouet et que cela pouvait être utile à l’occasion.

On a critiqué beaucoup, comme étant anti-sportive (il me semble qu’on abuse un peu de ce grand mot) la condition première de la course qui était de faire le parcours sur la même machine  ; à mon avis, je crois que c’est là une des causes du succès, en effet que pouvait penser une personne qui n’était pas initiée aux secrets du cyclisme, lorsqu’elle voyait que Mills était obligé de changer sept fois de machine pour parcourir 580 kilomètres, sinon que notre sport était fort coûteux et absolument impratique  ; elle aurait donc conservé religieusement ce préjugé dans son esprit. D’autre part, on a dit que le Petit Journal avait fait trop de réclame autour de cette course, c’est une critique qui ne tient pas debout, cette course eut été faite par une société vélocipédique ou par un journal spécial, qu’elle n’aurait été connue que de quelques-uns, grâce au contraire à l’immense diffusion du Petit Journal et au point d’honneur qu’il attachait au succès de cette entreprise, la France entière fut pendant plusieurs jours tenue en haleine par les péripéties de cette épreuve mémorable  ; l’intérêt général fut porté au plus haut point et, de ce chef, on peut dire que l’organe populaire a rendu un éminent service à la cause vélocipédique.

A l’appui de ce que je viens de dire, je citerai un fait qui m’est personnel  : Appelé à Rouen par la course de Paris-Dieppe et retour, organisée par un journal spécial, la Revue des Sports, je me trouvais à la table d’hôte le jour de la course ; un vieux monsieur assis en face de moi me demandait toutes sortes de renseignements sur la vélocipédie ; vous remarquerez qu’aux tables d’hôte un cycliste est généralement en butte à mille questions. Donc ce monsieur me demandait quelle était, d’après moi, la meilleure machine, d’où je venais, où j’allais, etc., mais quelle ne fut pas sa surprise et la surprise de ceux présents lorsque je dis que je venais à Rouen pour une course de 360 kilomètres, une course de 18 heures, sauf le garçon qui nous servait, personne de l’hôtel ne le savait ; ce garçon était sûrement un vélocipédiste. Pourtant la Revue des Sports est un journal important, et la course de Paris-Dieppe fut un grand événement.

Le seul malheur fût qu’on considéra seulement la commodité des spectateurs au départ et à l’arrivée et qu’on sacrifia les coureurs à cette considération  ; quelle nuit, mon Dieu  ! pour ces pauvres gens, j’en parle sciemment ayant été sur la route de trois heures à sept heures du matin. Le froid était si vif que mes mains étaient en quelque sorte paralysées et ne pouvaient plus tenir mon guidon, mes yeux pleuraient comme deux fontaines Wallace, je passe le nez sous silence, ajoutez à cela un brouillard humide et glacé qui vous tombait sur le dos et qui vous empêchait de voir devant vous, c’était complet ! Masi, que j’entraînais, tout d’un coup ne me voyant plus m’appela et alors je m’aperçus que j’étais parti dans un petit chemin conduisant je ne sais où, quelques instants plus tard, je m’étudiais, bien malgré moi, à grimper sur un tas de cailloux, avec un pneumatique : voilà qui était risqué. C’est ce froid pénétrant qui rendit Masi malade  ; il était déjà indisposé, cette humidité glaciale lui donna des douleurs d’entrailles terribles qui le retardaient, je ne parle pas du temps que nous avons perdu pour qu’il puisse satisfaire la nature  ; durant cette année il prendra sa revanche, j’en suis bien certain.

En somme, il ne faut pas trop critiquer la Revue des Sports, qui s’est donné beaucoup de mal, et bien qu’elle eut pu choisir une nuit où la lune brillât autrement que par son absence, ce n’est pas de sa faute après tout s’il y a eu du brouillard  ; cet événement très anti-sportif, à mon avis, n’était pas prévu. Rien n’est parfait en ce monde, et malgré tout, ces épreuves valent beaucoup mieux et sont bien plus intéressantes à tous les points de vue que les records battus et rebattus sur piste, tant et si bien qu’on en a les oreilles rebattues.

Enfin, ce fut le tour du Malin  ; le 29 novembre dernier, ce journal réussissait à mettre en ligne cent soixante-dix-sept concurrents pour une course militaire ; mais depuis longtemps déjà le proverbe  : «  Chacun son métier  » existe et le Matin en a une fois de plus vérifié la véracité  ; l’idée était excellente et les résultats, au point de vue de la vélocipédie militaire, eussent été très intéressants ; que n’en a-t-il confié l’exécution à un homme compétent ou du moins que n’a-t-il recherché des conseils  ?

Pourquoi cette limite de sept heures qui est d’abord tout à fait anti-sportive et qui est très insuffisante même avec du beau temps, car il fallait couvrir une distance de soi-disant 80 kilomètres, (en réalité il y en avait 94), faire deux rapports qui nécessitaient des observations prises en route, il fallait chercher son chemin sur la carte et trouver à manger. Ensuite, c’est grâce à elle que les contrôleurs de Paris crûrent qu’ils pouvaient partir et que la course quoique faite n’a produit que désespoirs, réclamations, protestations au lieu des beaux résultats sur lesquels on était en droit de compter.

Voilà le bilan de l’année 1891. Si nous nous sommes étendus autant sur ces courses, c’est qu’elles présentent un véritable intérêt au point de vue du tourisme. On peut dire que les actions de la piste baissent, sans vouloir faire une méchante allusion  ; la route, notre chère route relève la tête, on commence à comprendre que le but du vélocipède n’est pas la piste, de même que le cheval est bien plus utile partout ailleurs que sur les hippodromes, c’est ce qui explique le succès merveilleux de notre Société qui, en moins de deux ans, est arrivée au premier rang et compte 1,200 membres, dont huit cents se sont fait inscrire dans l’année qui vient de s’écouler.

Au début de cette année, elle commençait à voler de ses propres ailes en créant son organe la Revue Mensuelle et renonçait à l’hospitalité que le Cycliste lui avait offert si gracieusement jusque-là.

Elle lui en sera toujours reconnaissante et n’oubliera pas le service que lui a rendu ce journal dès sa naissance, lorsqu’elle n’était entourée que d’antipathies et que les insultes pleuvaient dru sur ses fondateurs.

Dans ce moment, l’annuaire est paru et elle possède plus de cent délégués dévoués en province, ce nombre se doublera et même se triplera, durant cette année ; lorsqu’elle comptera non pas 1,200 mais 10.000 touristes, alors elle pourra songer à demander aux compagnies de chemins de fer des réductions sur leurs tarifs en faveur de ses membres, ses prétentions seront admissibles, car alors elle ne sera pas seulement une société mais une grande Fédération, une partie de la France.

C’est à ce but qu’il faut marcher et qu’il faut arriver, pour nous le nombre fait la force, cherchons donc autour de nous, présentons des candidats, faisons de la propagande, ce ne sera pas seulement avancer le développement du T. C. F., mais aussi préparer le triomphe, l’âge d’or où les cyclistes seront aussi estimés que les cochers de fiacres  !

GODEFROY BALLIF.

1892/01 (A3,N1)


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