Excentricités, utopie et inventions diverses (1898)

lundi 31 juillet 2017, par velovi

Dans VÉLOCIPÉDIE ET AUTOMOBILISME, Frédéric Régamey, M. Mame et Fils éditions, Tours, 1898, Chapitre 7, p.178-180, vélocithèque personnelle


La vélocipédie est, de toutes les découvertes humaines, celle qui semble avoir offert le champ le plus vaste à l’imagination des inventeurs.
L’apparition de l’antique et respectable célérifère empêcha déjà de dormir un certain nombre de braves gens. Ce fut à qui chercherait un perfectionnement nouveau, une application inédite de ce mode de locomotion jusqu’alors inconnu.
Depuis, cette belle ardeur ne fit qu’augmenter. On en connaît les merveilleux résultats au lieu d’un jouet rudimentaire, nous avons aujourd’hui une machine pratique, légère et rapide, sur laquelle nous nous jouons de la distance et nous bravons la fatigue.
Mais à côté de ces améliorations graduelles et raisonnées auxquelles nous devons la bicyclette moderne, il y eut beaucoup de rêves bizarres, dont quelques-uns se perdirent dans le domaine de la fantaisie la plus abracadabrante. Nous devons, pour que notre étude soit complète, passer rapidement en revue ces essais ; car enfin, on a raillé à leur première apparition bien des découvertes qui plus tard ont conquis le monde. Savons-nous si les génies du XXe siècle ne feront pas sortir quelque nouvelle merveille de ce qui nous paraît aujourd’hui simple excentricité ?
Ne nous moquons donc pas du vélocipède aquatique de 1822. C’est en Angleterre qu’il vit le jour, et il fut dénommé aquatic tripod. Il commença par servir à de simples promenades sur l’eau ; mais bientôt un amateur ingénieux eut l’idée de l’utiliser pour la chasse aux canards sauvages, sur les étangs de Lincolnshire.
Cet appareil était fait de trois flotteurs en fer-blanc ou en cuivre, ayant une capacité de trente à trente-cinq litres. Remplis d’air et hermétiquement clos, ils étaient fixés à l’extrémité de trois tiges de fer arquées, de manière à former un triangle isocèle. À la jonction centrale de ces trois tiges, se trouvait une selle sur laquelle se tenait le vélocipédiste, tandis que ses pieds, touchant presque la surface de l’eau, étaient munis de palettes servant de rames, à l’aide desquelles il avançait et se dirigeait à son gré.
La vélocipédie nautique n’en resta pas là. En 1869, au moment du grand essor cycliste que la guerre devait brusquement interrompre, parut le podoscaphe (bateau à pied), sorte de barque rudimentaire portant au milieu une roue à aubes qu’un homme faisait mouvoir avec ses pieds. Deux cordes reliaient le gouvernail à un guidon placé devant le siège.
Le défaut de cette embarcation était sa pesanteur ; car, le cavalier étant élevé au-dessus de la barque, la quille devait avoir un contrepoids suffisant.
Néanmoins une autre variété de podoscaphe eut, dix ans plus tard, en 1879, un certain succès en Angleterre. Le prince de Galles se plut, paraît-il, à le faire évoluer sur les pièces d’eau du parc de Windsor.
Cette fois, l’embarcation était composée de deux longues yoles réunies par des traverses. Elles portaient deux roues à aubes placées latéralement et mues par deux cavaliers assis l’un derrière l’autre, comme en tandem.
Plus tard, on essaya d’un canot léger à hélice. Mais cette hélice avait l’inconvénient, lorsqu’on longeait les rives, d’accrocher les herbes du bord ; elle s’embarrassait aussi, au milieu du courant, dans les longues plantes aquatiques de la rivière. Il fallut renoncer à cette invention, et l’on parut reconnaître qu’il est décidément malaisé de nager en pédalant, car nous n’avons pour le moment à enregistrer aucune autre découverte en ce domaine.
Par contre, il semble n’être pas impossible de ramer sur terre. Le roadsculler de 1886, — encore une invention anglaise , — en fait foi. Il consiste en un tricycle très bas : deux roues en arrière, une plus petite en flèche. Le cavalier, assis sur un petit banc à coulisses, a la position exacte du rameur dans sa yole. Il appuie ses deux pieds sur la monture de la roue d’avant, tandis que ses deux mains tendues tiennent des poignées de métal, qu’elles font manœuvrer comme des avirons. Des chaînes de Galle, supportées par des roulettes aux deux extrémités de la machine, engrènent sur deux roues dentées fixées au moyeu des deux roues d’arrière.
Canotiers de terre et cyclistes de rivière ! décidément les inventeurs tenaient à bouleverser toutes nos idées préconçues sur les divers modes de locomotion. Malheureusement, cette fois encore, il y eut des obstacles insurmontables : d’abord la difficulté de se diriger, puis l’essoufflement produit par la position incommode qui rendait la vitesse impossible. Enfin, placé à une si faible hauleur du sol, le rameur recevait en pleine figure toute la poussière du chemin.
Dégoûtés par ces diverses expériences, canotiers et cyclistes reprirent leurs machines respectives, et les choses en sont là pour le moment.