Le tourisme de la nature

mercredi 6 septembre 2017, par velovi

Par Edouard de PERRODIL, Touring-Club de France, Septembre 1894 (A5,N9), Source gallica.bnf.fr / BnF

Depuis que le cyclisme est devenu un monde, il a suivi la loi naturelle de tout corps social, il s’est divisé ; non pas contre lui-même, ce qui serait une cause inévitable de ruine, mais en des éléments qui, en rivalisant les uns avec les autres, assurent le progrès général de ce monde nouveau.

Le sport et le tourisme, voilà les deux grandes divisions du monde cycliste contemporain, divisions qui ont chacune leurs partisans, circonstance difficilement explicable, car elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre, loin de là. Reconnaissons d’ailleurs que ces deux branches du cyclisme ont de très nombreux partisans communs.

Mais si un corps social, par une loi naturelle, tend toujours à se diviser, croyez-vous que cette loi soit suspendue, une fois une première division accomplie. Oh ! mais non, chaque partie se subdivise encore, et c’est ce qui, vous le savez bien, en toutes choses et dans la nature entière, entretient, par une lutte permanente, la vie universelle.

Je laisse le côté sport, dont je ne veux pas m’occuper pour le moment, nous savons seulement qu’il s’est déjà divisé en deux branches, dont les noms de piste et de route indiquent suffisamment la cause et l’esprit.

Le tourisme s’est divisé aussi. On a appliqué à chacune des parties le nom de « tourisme » tout court et de « grand tourisme ». C’est, au fond, toujours le même, car le grand tourisme consiste simplement à accomplir des excursions lointaines ; affaire de degré par conséquent qui ne saurait, il me semble, motiver même une appellation différente.

Mais, en revanche, il est un autre tourisme, qui diffère d’une façon sensible des deux premiers, tourisme, que beaucoup confondent avec le grand tourisme, mais à tort, car, ainsi que je viens de le dire, le grand tourisme n’est pas d’un « genre » différent, puisqu’il consiste, suivant le même système de marche, à aller à des distances plus ou moins éloignées du point de départ.

Ce « troisième » tourisme dont il s’agit, je sais que beaucoup le renient, en déclarant que ce n’est point du tourisme, et qu’il faut le ranger dans la « course », dans le sport pur et simple.

Eh ! bien, non ! non ! ce genre que je dénommerai, moi, le tourisme rapide, ou encore le tourisme de la nature, n’a rien à voir avec la course proprement dite ; c’est du tourisme pur, et un de mes distingués confrères en cyclisme, M. Maurice Martin, qui partage cette idée, a proposé aussi sa dénomination, ce serait le « tourisme panoramique », expression fort heureuse et qui d’un coup fait bien comprendre le genre de voyage ou d’excursion dont je veux parler mais que je ne serais pas tout à fait disposé à adopter parce qu’elle n’en renferme pas l’idée complète.

Ici, je dois, malgré ce que le procédé peut avoir de haïssable, me mettre en scène, mais il le faut bien, puisque c’est le genre de voyages que j’ai entrepris jusqu’à ce jour, qui a provoqué les critiques, auxquelles je tiens à répondre ; l’occasion n’en saurait être meilleure.

Des esprits très réfléchis m’ont dit : A quoi servent les voyages à grande vitesse tels que ceux que vous avez accomplis de Paris à Marseille, de Paris à Madrid, de Paris à Vienne ? Ce n’est pas du tourisme cela, ni de la course proprement dite ; que pouvez-vous visiter au cours d’une marche aussi précipitée ? Rien, absolument rien.

Vous êtes penché sur votre guidon, vous ne voyez que lui, et vous arrivez fatigué, éreinté, ne pensant qu’à prendre du repos, pour repartir ensuite dès l’aurore, toujours affolé, toujours pressé par l’heure. Qu’avez-vous vu, qu’avez-vous admiré ?

Voilà l’objection.

La malheureuse ! elle constitue un amas confus d’erreurs.

On parle de tourisme ? Mais d’abord on oublie qu’il ne consiste pas seulement à s’arrêter dans les villes pour y visiter et y admirer les curiosités historiques ou artistiques ? Depuis quand et dans quel dictionnaire a-t-on défini ainsi le tourisme ? Oh !

  • Je sais bien que c’est là le but principal de tous ceux, cyclistes ou autres, qui font du « tourisme », visiter les curiosités artistiques et historiques, ou même naturelles, qui peuvent se rencontrer sur tel ou tel parcours, les visiter tranquillement et posément ; mais est-ce une obligation à laquelle il faille se soumettre pour répondre à la définition du mot touriste ?

Et si ce genre de curiosités ne m’intéresse pas, moi, si au lieu de séjourner dans les villes rencontrées sur mon itinéraire, je préfère contempler les merveilleux tableaux que la nature ne cesse de m’offrir ?

N’est-ce pas faire acte de touriste au premier chef, que de considérer, en franchissant un plateau élevé, le panorama qui se déroule devant vous ? Où dans une plaine, l’horizon qui se présente à vos regards ?

Or, pour tous ceux qui ont accompli des trajets rapides, le fait suivant n’est pas contestable, à savoir que même à une allure de vingt-cinq kilomètres à l’heure, le même panorama presque sans modification se déploie à notre vue pendant au moins une dizaine de minutes. Eh bien, dites-moi si, dans un musée, dans un monument quelconque, vous, « touriste des villes », vous restez plus de dix minutes devant un seul et même objet ?

A cela on répond : Vous êtes trop fatigué pour pouvoir jouir du spectacle qui vous entoure. Mais à une pareille objection, il m’est permis de dire : C’est une erreur. L’expérience, je l’ai faite. A l’heure actuelle, il me serait assurément possible, sauf l’intérêt singulièrement médiocre de pareilles descriptions, d’écrire des volumes sur les points de vue de toute espèce, rencontrés dans mes voyages, points de vue, tableaux d’intérieur d’auberge, dans les villages, sur les observations faites, les im pressions ressenties, etc., etc.

Oui, sans nul doute, pendant la marche, même rapide, à bicyclette, on peut contempler la nature, et avec une attention plus soutenue que l’homme à pied qui avance avec trop de lenteur et se fatigue des tableaux, trop longtemps les mêmes, offerts à son admiration, et que le touriste en voiture, assommé d’être transporté comme un colis, d’être cahoté constamment, sans que nul exercice excite son organisme.

Car c’est bien là précisément cette jouissance suprême que nul ne connaît, je crois, sinon celui qui a pratiqué le cyclisme rapide, cette jouissance provenant d’un exercice constant qui, en maintenant en jeu tout l’organisme, donne un équilibre parfait à toutes ses forces, et porte les facultés de l’homme à leur plus haut degré d’énergie.

Tel est le genre de tourisme que j’appellerai le « tourisme de la nature » et qui m’a procuré le summum des jouissances intellectuelles et même physiques qu’il m’ait été donné de ressentir jusqu’à ce jour.

Edouard de PERRODIL.

1894/09 (A5,N9)