Cyclo-tourisme

Paul de Vivie fut le premier à utiliser ce terme dès 1889  :

ANTHOLOGIE DUCYCLISTE”, ÉPOQUEVELOCIO

«   Pour le cyclo-touriste (qu’on nous passe ce néologisme), aller à vélocipède n’est pas le but définitif, c’est simplement une des formes — la meilleure à notre avis — sous lesquelles il satisfait sa passion pour le tourisme. Un cyclotouriste est celui qui s’intéresse au tourisme (but) et à la bicyclette (moyen).  »
Vélocio, « Un Cyclists touring club français », Le Cycliste, 1889, p.309, Anthologie du “Cycliste”, Cahier 5, Mai-juin 1964, p.73-74

En 1895, il définit le touriste ainsi  :

«  J’appelle touriste celui qui part pour une période de quelque durée, huit jours, un mois ou davantage, avec l’intention bien arrêtée de ne voyager que sur sa machine, de voir, d’étudier les pays qu’il traversera, de recueillir des notes, de clicher quelques points de vue, et, sans s’écarter trop de son itinéraire, d’errer un peu à l’aventure. Ce touriste sera exposé aux vicissitudes de la vie nomade, il n’aura pas toujours un lit bien moelleux, un repas bien préparé, un temps bien favorable, un chemin bien entretenu  ; il devra donc être en mesure de se soumettre gaîment aux hasards de la route, puisqu’il est entendu qu’il ne se démettra point.  »
Paul de Vivie, «  La bicyclette du touriste  », revue du Touring-Club de France, 1895, p.347-349

Mais plutôt qu’une définition précise et close du cyclotourisme, lire les évocations à son propos au fil des récits d’excursions nous en dira plus. En 1899, dans une année très aboutie, où pour reprendre les mots de Raymond Henry, Vélocio était sur orbite, le retour d’une randonnée automnale lui laissa échapper ce passage  :

UNE RANDONNÉE AUTOMNALE, 1899

«  Mais pourquoi voyagez-vous ainsi du matin au soir, et quel agrément avez-vous à pédaler  ? me demanderont les cyclistes dont le plaisir suprême est de s’enfermer pendant les trois ou quatre plus belles heures de la journée, dans une salle enfumée d’auberge, sous le prétexte de faire un bon dîner. Je voyage pour le plaisir de vivre le plus longtemps possible au grand air, de respirer constamment de l’air pur, d’inonder mes poumons d’oxygène, de me baigner alternativement dans l’eau et dans le soleil, de remplir mes yeux des spectacles étonnamment variés que la nature nous offre partout, même dans les régions qui semblent au premier abord insignifiantes.
Quand par une application soutenue, par la fréquentation assidue de l’espace, on a préparé l’âme à subir l’heureuse influence des puissances fascinatrices, des forces invisibles, des énergies mystérieuses qui nous entourent, qui ont leur foyer je ne sais où, mais dont les extrêmes rayons déversent constamment sur nous les fluides bienfaisants et régénérateurs, on voit mieux, on entend mieux, on sent mieux, on comprend mieux. Le nuage, le rocher, l’eau qui court, l’oiseau qui passe, la feuille morte chassée par le vent, les perspectives lointaines, les points de vue resserrés, tout parle à l’âme, tout nourrit l’imagination, tout concourt à éloigner l’homme de la civilisation stupide et avilissante, à le rapprocher de la nature, à le plonger dans la contemplation de l’infini, de l’éternel et de l’incompréhensible. Le végétarisme et la vie simple sont les voies qui conduisent le plus promptement à cet état d’âme. De Sarras je rentrai nonchalamment dans la matinée du 4 novembre à Lyon (85 kilom.) où le Président de la République était exhibé ce jour-là et je me sentis au cœur une grande pitié pour cet homme.  »
Vélocio, «  Une randonnée automnale », Le Cycliste, 1900, p.208 à 210, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328_7

L’année suivante, dans cette période où il semblait récolter les fruits des premiers essais depuis 1896 de la polymultipliée et du végétarisme avec une succession à l’année de grandes randonnées notamment alpestres, il revint sur la vallée du Rhône de cette façon  :

PLAINE OU MONTAGNE, 1900

«  Mes amis commencent à m’accuser d’être, en tourisme, plus inconstant que ne le fut, en amour, le plus volage de nos rois, et de me laisser séduire aujourd’hui par les charmes de la plaine, après avoir proclamé que la montagne seule était digne du culte des cyclotouristes. J’éprouve le besoin de me laver de cette accusation de frivolité et de me justifier devant le tribunal le plus compétent, devant les cent mille juges du T. C. F. Je plaiderai coupable  ; car, j’en conviens, la plaine a des attraits pour moi. Je n’aurais jamais cru, avant d’en avoir tâté, que les routes de la vallée du Rhône, plates et si interminablement droites, pussent exercer une séduction quelconque sur l’âme d’un cycliste montagnard, et qu’on eût du plaisir à filer à grande vitesse de Saint-Étienne à la mer en une petite journée. À vrai dire, c’est un plaisir d’une qualité différente et qui ne peut faire oublier l’âpre jouissance des rampes dures enlevées à la pointe de la pédale, des cols franchis entre deux murailles de neige  ; mais c’est une joie tout de même que de se démontrer par le fait, qu’on est libre, indépendant, capable de se transporter en quelques heures, par le seul jeu de ses muscles, par sa propre force physique, à des centaines de kilomètres. Désormais, qu’un beau matin l’envie me prenne d’aller avant la nuit me baigner dans la grande bleue, respirer la brise marine, voir le soleil se coucher au sein de cette Méditerranée que j’aime à l’égal de mes montagnes  ; et sans courir à la gare, sans consulter le livret Chaix, sans même délier les cordons de ma bourse, un coup de pompe dans mes pneus, ma chaîne sur la multiplication convenable, quelques pommes et une livre de pain dans mon sac, et me voilà parti, et me voilà arrivé.  »
Vivie (de), Paul, «  Plaine ou montagne  ? », Revue mensuelle du Touring-Club de France, 1900, p. 193-195

La longueur des excursions de Vélocio posait parfois question à ses lecteurs et contributeurs du Cycliste, comme d’Espinassous. Ces débats n’ont pas disparu dans les pratiques d’aujourd’hui tant les distances parcourues à bicyclette peuvent varier.

UN RAID DE 600 KM À BICYCLETTE, 1900

«  Est-ce du tourisme, est-ce du sport, ou bien est-ce simplement un peu fou, que d’aller de Saint-Étienne à Marseille et en revenir en deux jours et demi  ? Ce sera ce que l’on voudra, mais, ce faisant, je me suis fourni une preuve dont j’avais besoin, en faveur des bicyclettes polymultipliées et de l’alimentation strictement végétarienne.  »
Vélocio, «  Un raid de 600 km à bicyclette », Le Cycliste, 1900, p.66 à 72, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328_7

Toutefois, le cyclotourisme quel que soit son rythme restait une promenade qui se partageait.

FORÊT DE LENTE ET VERCORS, 1900

«  Il me semble qu’on éprouve presque autant de plaisir à initier un ami aux joies du tourisme, à le promener parmi les mille et une beautés de la nature, à lui faire goûter les attraits, les enchantements d’un site pittoresque, à l’enivrer des splendeurs féeriques que des rideaux levés soudain découvrent à leurs regards émerveillés, il me semble, dis-je, qu’on est aussi heureux qu’on le fût d’en jouir soi-même.
Et, d’ailleurs, ne sait-on pas que la source est inépuisable des séductions dont la nature se pare pour ses élus  ; elle se montre rarement deux fois sous le même aspect, et celui qui sait apprécier les nuances ne regrettera jamais de refaire, soit en compagnie de nouveaux adeptes du cyclotourisme, soit même seul, des excursions déjà faites dix fois, surtout, ajouterai-je, dans le massif du Vercors qui, pour moi, comprend tout ce que le Drac, l’Isère et la Drôme enserrent.  »
Vélocio, «  Forêt de Lente et Vercors  », Le Cycliste, 1904, p. 230 à 234, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328_8

Aussi cette évidence s’imposait  :

EXCURSION DE L’ASCENSION, 1901

«  Comment pourrait-on voyager plus agréablement, plus hygiéniquement et plus économiquement qu’à bicyclette  ?  »
Vélocio, «  Excursion de l’Ascension  », Le Cycliste, 1901, p.79-81, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328_7

Et l’on pouvait aussi voir Paul de Vivie faire des haltes et des visites :

EXCURSION DE LA TOUSSAINT, 1902

«  Le 3 novembre, avec un autre de nos amis marseillais, M. B..., nous gravissons de bonne heure, à bicyclette bien entendu, la rampe assez dure vers le haut, qui conduit à Notre-Dame-de- la-Garde  ; encore un panorama inoubliable  ! Nous allons ensuite par la Corniche jusqu’au parc Borelli, revenons par le Prado, traversons maints quartiers où la foule se presse et nous oblige à des prodiges d’équilibre  ; nous pédalons lentement à cause de l’état déplorable de la route jusqu’à l’Estaque, d’où nous nous élançons enfin à 9 h. 30, pour rentrer, aux grandes allures de l’avant-veille. Par le Rove, nous sommes à Carri-le-Rouet à 10 h. 30, passons aux Martigues, à Istres et à Saint-Chamas et, à 12 h. 40, nous déjeunons à la station de Miramas-Constantine. Depuis l’Estaque nous avons rattrapé le temps perdu et cependant nous avons vu et bien vu les sites successivement traversés, nous arrêtant au besoin quelques instants quand la vue en valait la peine.
À 14 heures, départ pour Eyguières, Cavaillon et Thor, où nous allons visiter une grotte qu’un coup de mine, heureux pour le propriétaire, vient de mettre à jour  : stalactites et stalagmites y font merveille, pendant 250 mètres vasques, conques, bassins, cascades pétrifiées se succèdent et les visiteurs sortent ébaubis. Nous devions aller voir la fontaine de Vaucluse, mais on nous apprit que les eaux étaient très basses en ce moment et l’on nous engagea à visiter de préférence la nouvelle grotte de Thor.
L’emplacement est facile à trouver  : à deux ou trois kilomètres de Thor sur la route de Bédarrides, les ruines d’un vieux château couronnent le mamelon au sein duquel la nature a sculpté, depuis je ne sais combien de siècles, cette merveille. De la grotte à Bédarrides il n’y a qu’un pas et de Bédarrides à Orange ce n’est pas loin non plus, mais la nuit nous a surpris et notre marche s’est ralentie. Nous ne passons sous les murs béants du vieux théâtre romain qu’à 18 heures et nous décidons, après dîner, de revenir bourgeoisement par un train de nuit, car il fait trop noir sur la route pour pédaler agréablement.
Cette excursion démontre une fois de plus que la bicyclette moderne est un moyen de locomotion incomparable, rapide, peu dispendieux et toujours prêt. Il faut seulement apprendre à s’en servir et faire passer le plaisir de la table après celui de la route.  »
Vélocio, Excursion de la Toussaint, Le Cycliste, Octobre 1902, p. 193-194

Si pour Bachelard la littérature commence avec la deuxième lecture, pour Paul de Vivie, il semblait en être de même avec le cyclotourisme, certaines destinations devenaient ses classiques (la vallée du Rhône, le col du Rousset, le Lautaret, le Ventoux). 

NOËL, 1904

«  À quoi diable vais-je occuper mon esprit  ? Quand on voyage seul, sous peine de s’ennuyer, il faut bien donner quelque élément à la faculté de penser que tout homme possède et ne pas toujours laisser l’imagination, cette folle, maîtresse souveraine du logis.
Si j’étais condamné à pédaler seul, j’abandonnerais la bicyclette, disent maints cyclistes que je ne comprends pas plus qu’ils ne me comprennent quand je leur assure qu’ayant déjà fait peut-être trente fois le trajet de Saint-Étienne à la Méditerranée, j’ai encore du plaisir à le faire.  »
Vélocio, «  Randonnées hivernales (Noël)  », Le Cycliste, 1904, p.32-36, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_8

Les impressions du cyclotouriste en prise avec le paysage, nous les voici décrites dans une vélochée rhodanienne  :

EXCURSION PASCALE, 1909

«  Partout et surtout dans la vallée du Rhône, le vent est un facteur important avec lequel il faut compter, et cette fois du moins Alpinus XIII ne pourra pas m’accuser de l’avoir soudoyé. Je prends d’ailleurs toujours philosophiquement mon parti des circonstances adverses qui me retardent  ; l’important n’est pas, à mon avis d’arriver en tant de temps à tel et tel endroit  : c’est de pédaler le plus longtemps possible, de vivre en plein air toute une longue journée, en voyant défiler sous mes yeux des paysages, des horizons incessamment variés. Après les Grands Bois encore parsemés de neige, étrangement éclairés par la lune, j’avais, au soleil, longé les champs de cerisiers, d’abricotiers et de pêchers qui s’étendent de Vienne à Tournon  ; avant et après Valence, les arbres fruitiers plus rares avaient fait place aux cultures rémunératrices, puis le sol devenant de moins en moins fertile, le soleil de plus en plus j’avais eu en traversant le goulet de Donzère première vision du Midi, de l’aride et sauvage garrigue aux senteurs pénétrantes. Après Orange, le Ventoux allait solliciter mes regards  ; encore couvert d’un long manteau de neige, il se détachait admirablement sur le ciel. Voilà pour moi la raison d’être du cyclotourisme. Sur les rochers abrupts qui dominent Mornas ou Mondragon, j’aperçois des pans de murs troués, déchiquetés, vestiges de quelque repaire de brigands qui, au moyen âge, détroussaient les passants. Ces ruines suffisent à évoquer en mon esprit tout le passé, la légende et l’histoire dont les détails vrais ou faux s’appliquent à ce château comme à tous les autres, et peu me soucie de savoir ce qui s’est passé là de particulier. Ces ruines sur ce rocher me plaisent, elles sont la preuve de la toute puissance de la nature contre les efforts des hommes  ; elle vient à bout de tout, elle finira par effriter les pyramides d’Égypte. Mes impressions varient avec les sites qui se déroulent  ; l’arc de triomphe d’Orange donne une autre direction à mes rêveries et, en traversant la Sorgues ma pensée s’envolera vers la fontaine de Vaucluse, vers Laure et Pétrarque, vers les troubadours et les châtelaines. Je vous prie de croire que je ne m’ennuie pas un instant et mon imagination sentant qu’on lui laisse la bride sur le cou s’embarque dans des bateaux, voire des aéroplanes fantastiques. Vraiment, je ne suis pas archéologue pour deux liards, ni botaniste, ni photographe à l’affût d’une pose à faire, ni quoi que ce soit, sinon un randonneur dans l’espace réel et dans le monde irréel. Cependant, je suis, comme tout simple mortel, victime de matérielles contingences telles que la faim, la soif et autres incommodités humaines, je m’aperçois donc, au pont de Bompas que la lutte contre le vent, la chaleur et les heures de travail continu que je parachève m’ont quelque peu vidé et qu’il faut recharger les accumulateurs. Au restaurant des Glycines, où vous pourrez à la rigueur, si jamais la nuit vous surprend par là, trouver un bon lit, je fais halte de 14 heures à 14 h. 45, et me leste d’olives noires, de beurre, d’œufs à la coque, de fromage et d’oranges, menu simple, facile à obtenir dans la petite auberge, et pourtant riche en calories  ; si riche qu’une heure après j’étais à Senas, et qu’à 18 heures je dégringolais dans Aix par une descente qui fait toujours plaisir après les montagnes russes de Lambert et de Saint-Gannat.  »
Vélocio, «  Excursion pascale  », Le Cycliste, 1909, p.98 à 101, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_10

À l’aube de la première guerre mondiale, la voiture était devenue l’objet de désir et de distinction des classes aisées, elles étaient de plus en plus nombreuses sur les routes. Des marques connues dans le vélo, avec à leur tête parfois d’anciens coureurs cyclistes, se développèrent grâce à l’automobile. Des cyclotouristes de la première heure l’adoptèrent aussi en vieillissant. Vélocio commençait à se questionner.

RANDONNÉE PASCALE, 1912

«  Mais, hélas  ! combien sont rares, randonneurs et même cyclotouristes  ; que nous en vîmes peu au cours de ces 750 km de notre randonnée pascale  ; combien, au contraire, sont plus nombreux, d’année en année, les touristes en automobiles, entassés dans les landaus, des phaëtons, des limousines où, le plus souvent, ils somnolent. Je commence, vraiment, à craindre que ceci ne tue cela. Comment veut-on que ces enfants, qu’on promène en auto, puissent, plus tard, avoir envie de se promener à bicyclette  ? Celle-ci leur semblera un moyen de locomotion suranné, sans utilité pratique. — Eh  ! quoi, diront-ils, vous voulez que nous nous fatiguions davantage, en allant beaucoup moins vite qu’en auto ou qu’à moto  ? À d’autres  ! Nous préférons nous transporter, sans peine, à cinquante à l’heure, et tourister ensuite à pied si le cœur nous en dit. Or, les cyclotouristes se sont jusqu’à présent recrutés, surtout dans les classes aisées, qui peuvent, sans trop grever leur budget, s’offrir des voyages en automobile  ; et c’est pourquoi nous en rencontrons de moins en moins. Il faut insister, de plus en plus, auprès des moins favorisés de la fortune, et développer le goût du cyclotourisme chez les travailleurs qui trouveront dans les voyages et même dans les randonnées à bicyclette, un heureux dérivatif à leur besogne quotidienne, parfois si fastidieuse.  »
Vélocio, «  Randonnée pascale  », Le Cycliste, 1912, 72-80, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_12
Les images de tandem sur les routes ne lui étaient pas inconnues, bien avant celles associées pour nous aux congés payés de 1936. Elles le réjouissaient, alors qu’il avait traversé l’absurdité des premiers débats contre la bicyclette.

SAINTE BAUME ET VENTOUX, 1913

«  Enfin j’ai pu faire ma Cure de printemps  ! Entre deux séries de mauvais temps, pluie ou vent contraire, les fêtes de la Pentecôte nous ont apporté deux belles journées, et nous nous sommes, tous, hâtés d’en profiter. Il y a eu, les 10 et 11 mai, une véritable envolée de cyclotouristes et randonneurs stéphanois en Morvan, jusqu’aux Vosges, et naturellement vers le Midi, ces derniers en tandem surtout  ; car les avantages de cet outil délaissé, oublié, méconnu pendant de longues années deviennent de plus en plus évidents, et l’on tandémise plus que jamais à Saint-Étienne. Dès le vendredi matin un premier départ avait emmené vers le soleil toute une famille — quand je dis toute, je me trompe, car les cinq partants laissaient, à la maison quatre enfants encore trop jeunes pour pédaler — la jeune mère et une fillette d’une dizaine d’années en tandem  ; le père et les deux aînés, fillette et garçonnet, à bicyclette. On allait à Nîmes, par la route, simplement, tout comme on était venu le dimanche précédent, au meeting de Villechenève. Que l’on ne vienne plus nous raconter que la bicyclette nuit à la repopulation, anémie les mères et tue les enfants. Il n’y a qu’à savoir s’en servir, qu’à ne pas pédaler par amour-propre, pour épater les badauds et extraire du cerveau du prolixe Ravaud les guirlandes de pâte de guimauve dont les géants de la route sont si gourmands.  »
Vélocio, «  Sainte-Baume et Ventoux  », Le Cycliste, 1913, p. 111-117, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_12

Malgré toutes les rencontres de Vélocio, apportées par le lectorat du Cycliste, les cyclotouristes étaient peu nombreux. La première guerre mondiale clairsema encore leurs rangs, alors que le développement de la voiture, le mauvais état des routes et la vie chère dans les années qui la suivirent rendaient moins propice sa pratique.

RANDONNÉE PASCALE, 1923

«  Or, la vérité, pour moi, c’est que le moteur humain est le meilleur de tous les moteurs, à la condition, qu’on le nourrisse et qu’on l’entretienne convenablement, et cette vérité, je m’efforce depuis quarante ans de la propager par le fait. Mais à en juger par le nombre des cyclotouristes que j’ai rencontrés, au cours de ma randonnée pascale, je crains fort d’avoir été un saint Jean prêchant dans le désert. Des cyclistes utilitaires, des promeneurs à bicyclette, on en rencontre encore autour des grands centres, mais des randonneurs partant avec armes et bagages pour de longues excursions, des randonneurs aimant vivre toute une journée en plein air, en s’escrimant contre les forces de la nature, montées, vent contraire, soleil ardent, jouissant, dans l’âme, de ce spectacle infiniment beau que la terre nous offre, surtout au printemps, et qui change d’aspect à chaque kilomètre, quand on descend de notre Forez brumeux et froid vers la Provence ensoleillée, de ces randonneurs, on n’en voit plus... qu’en automobile. Et je fus bonjouré au vol, à plusieurs reprises, par des chauffeurs me dépassant à 60 à l’heure, dans lesquels je crus reconnaître parfois quelques-uns de mes anciens compagnons.  »
Ce qui n’enlève rien à des réjouissances et contentements simples toujours appréciables aujourd’hui  :
«  Il doit être près de 16 heures quand je m’éloigne de la cité des papes, mais je ne suis plus qu’à 25 ou 30 kilomètres des Baux où je compte passer la nuit et j’ai du temps de reste. Je ne me presse donc pas, traverse lentement la Durance sur un pont interminable, retrouve à la gare de Barbentane un souvenir fâcheux (je n’étais pas encore végétarien) qui remonte à mon premier voyage à bicyclette dans le Midi, en juillet 1889, m’arrête à Maillanne pour voir quelques amis et je pique droit sur cette bizarrerie de la nature que sont les Alpines, ces Alpes en miniature. On y cherche des glaciers et des torrents l’on n’y trouve que roches nues, crêtes pelées, ravines sans eau. Tel est le but de ma randonnée pascale, l’étape transport est terminée, je deviens un paisible cyclotouriste. Il m’est cependant permis d’éprouver quelque satisfaction d’être venu jusque-là dans ma journée, par mes propres moyens. Sans parler des jouissances de l’esprit goûtées le long de ces 250 kilomètres où j’ai pu évoquer successivement tant de scènes du passé, l’exercice soutenu, mais non excessif, auquel j’ai soumis mon organisme pendant près de quinze, heures, l’a épuré, l’a dégagé de la gangue adipeuse qui envahit muscles et viscères tenus trop longtemps au repos et qui tôt ou tard engendre ces maladies chroniques, comme l’arthritisme ou parasites, comme le cancer dont souffre de plus en plus l’humanité. Donc, l’esprit et le corps se trouvant également satisfaits, j’aurais bien tort de ne pas continuer, de ne pas rester fidèle à la formule ni vin, ni viande, ni tabac, de ne pas pédaler intensivement aussi souvent que je le pourrai. Il est juste aussi que je rende à César ce qui est à César et que je déclare une fois de plus qu’en tant qu’outil de locomotion, la bicyclette polymultipliée est et restera toujours la plus merveilleuse invention des hommes. Elle seule permet au moteur humain d’extérioriser une somme de travail extraordinaire, beaucoup plus considérable qu’il ne le peut par n’importe quel autre moyen. D’après les auteurs qui ont traité ces questions ardues de rendement du travail musculaire, il paraît que, dans ma journée, je n’ai pas produit moins de 500 tonnes-mètres par le fait de la translation, plus une centaine par le fait de l’élévation. Je ne ressens pourtant aucune lassitude  ; je referai le lendemain, le même trajet, par la rive droite cette fois, sans plus de peine, ni de fatigue, et je me mettrai, en rentrant, à la besogne habituelle plus gaillardement que si j’avais passé ces deux jours à bayer aux corneilles.  »
Vélocio, «  Randonnée Pascale  », Le Cycliste, juillet-août, 1923, p.73-75 Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_14

À LA TRAPPE D’AIGUEBELLE, 1927

«  Nous passâmes là un bon moment, un de ces moments où l’on trouve la vie douce et bonne, nous étions contents de tout et de nous-mêmes, car nous avions fait du bon transport en venant d’Andance à Aiguebelle (100 km) en 4 h. et demie. Tout en pédalant un peu vite, nous avions vu beaucoup de choses et bien des images inattendues s’étaient dressées devant moi, car il n’y a pas de raison pour qu’on pense à ceci plutôt qu’à cela en passant devant ce bois, devant ces rochers, devant cet horizon  ! Notre trop rare collaborateur, Vernon Blake, exprimait poétiquement cette impression dans le Cycliste en 1912, en guise de conclusion d’une promenade en Provence, cette Provence évocatrice de pensées et de rêves  : “ Elles nous viennent, les idées, en troupe légères, ceintes du mystère de leur naissance. Elles restent les ineffables maîtresses d’un moment. Elles passent comme passe la rose, qui jonche le sol de ses pétales. ”  »
Vélocio, «  Excursions du “Cycliste” À la Trappe d’Aiguebelle  », Le Cycliste, Nov.-Déc. 1927, p.94-99, Source Archives Départementales de la Loire, cote IJ871/3

POT POURRI, 1928

«  J’ai une foi inébranlable dans l’avenir du cyclotourisme. J’y ai trouvé, et beaucoup d’autres avec moi, nous y trouvons encore de tels avantages d’ordre moral autant que physique, de telles joies, de tels délassements, qu’il paraît impossible que les générations futures, en dépit de tous les moyens mécaniques de se déplacer que l’on invente ou perfectionne tous les jours, ne veuillent les goûter à leur tour. Moins exclusivement peut-être que nous, qui n’avions quand l’amour de la nature nous prit et nous éleva aux jouissances les plus pures, que la bicyclette pour nous transporter rapidement dans son merveilleux domaine, mais aussi intensément, tous les êtres humains, à un moment donné de leur existence, éprouveront le besoin de vivre comme nous avons vécu.  »
Vélocio, « Pot pourri », Le Cycliste, Juillet-Août 1926, p.74-77, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_15

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