La machine de voyage (Avril 1895)

samedi 12 août 2017, par velovi

Par L. Baudry de Saunier, Touring-Club de France, Avril 1895, Source gallica.bnf.fr / BnF

L’expression de « tourisme » ne comporte guère d’idée de temps, le tourisme étant assurément un « état d’âme » indifférent à la durée et à la distance. Tel s’en va dans la compagne voisine s’asseoir tout bêtement à l’ombre des bois, qui peut être un touriste de race ; alors que tel autre grimpe aux montagnes de la frontière, qui peut n’être qu’un homme atteint d’incontinence de locomotion.

L’expression de « voyage » implique, au contraire, forcément une idée de temps et de distance, une mesure en deçà de laquelle il n’y a que « déplacement », « ballade » même pour employer le terme cycliste. Sortir un jour ou deux à bicyclette, même à 200 kilomètres de chez soi, n’est pas, à proprement parler, « voyager ».

Il est donc bien entendu qu’en inscrivant ce titre de Machine de voyage, je ne veux m’adresser qu’aux réels amis de la nature belle, qu’à ceux qui ne font pas de la vélocipédie un fanatisme, mais une raison ; qui n’aiment l’instrument vélocipédique que parce qu’il leur permet de satisfaire leur passion des excursions, sans dépasser leurs moyens physiques ou pécuniaires ; à ceux qui abandonneraient immédiatement le cyclisme si un autre mode de transport plus pratique leur était révélé ; à ceux, en un mot, qui ne sacrifient pas à la forfanterie cycliste.

De telles précautions oratoires me sont ainsi nécessaires, aujourd’hui où la mode veut qu’on traverse, qu’on transperce, à l’allure de vingt-cinq kilomètres à l’heure, les plus délicieuses contrées de France, et qu’on chevauche dans les gorges les plus pittoresques, le nez sur la marque du guidon !

Vous qui voulez VOYAGER à votre aise complète, je vous en donne avec insistance le conseil, délaissez la bicyclette, et prenez un tricycle. Oui, trois roues. Et ne me traitez pas de rétrograde !

Qu’a-t-on, en bonne justice, à reprocher au tricycle ?

Qu’il est lourd ? Un bon tricycle de route, avec carter, pèse 16 kilogs. S’il en pesait 18, où serait le mal ? Vous figurez-vous que 2 kilogs seront plus sensibles à vos jambes de voyageur que la plume de pigeon ramassée sur la route que vous venez de piquer à votre chapeau ? Consultez les mathématiques et consultez l’expérience. Vous conclurez.

Qu’il est lent ? Un tricycle est lent quand il est monté par un impotent. Voulez-vous une preuve de sa rapidité possible ? Rappelez-vous que, sur un tricycle de route de 15 kilogs, le coureur anglais Mills a battu de plus de 7 heures le temps des bicyclettes sur une distance de 1,426 kilomètres (traversée de l’Angleterre, Land’s End à John O’Groats en 3 jours 16 h. 47’ , en juin 1893). — Soyez donc une moitié, un quart, même un huitième de Mills, et sur votre tricycle vous rencontrerez peu de bicyclettes qui vous battent au train ! Encore une fois, d’ailleurs, si vous vous mettez en chemin avec l’idée préconçue de dévorer les étapes, ne lisez pas cet article ; devenez pilier de la « Brasserie de l’Espérance », et bon appétit ! Mais je vous plains !

Le tricycle moderne est donc presque aussi léger et aussi rapide que la bicyclette, au point de vue tourisme. Le seul reproche qu’on semble pouvoir lui adresser, est qu’il ne passe pas, comme elle, par tous les chemins.

Encore ce reproche n’est-il pas grave, si l’on considère que la largeur de voie du tricycle moderne ne dépasse pas 0 m. 80. Or, combien d’hommes, à bicyclette, se maintiendraient, pendant seulement trois à quatre kilomètres, sur une largeur de terrain de 0 m. 90, si à droite et à gauche un fossé les invitait à la chute ?

Enfin, les sentiers sont-ils route habituelle aux cyclistes ; et le pavé, ennemi commun aux deux et aux trois roues, n’est-il pas beaucoup plus fréquent que l’étroitesse du passage ? Or, en présence de cet ennemi, le tricycle, aux pneumatiques toujours moins gonflés que ceux de la bicyclette, et par conséquent mieux suspendu qu’elle, rachète dix fois par jour l’infériorité très rare qu’il peut avoir sur sa rivale de par l’écartement de ses deux roues motrices.

En dernier lieu, pour vider à fond le sac aux reproches et les examiner un à un, je citerai celui-ci, reproche artistique, reproche des sens si l’on veut : le tricycle ne procure pas, comme la bicyclette, la sensation agréable de l’équilibre, du balancement de droite et de gauche, etc. — Un cycliste qui a pratiqué l’une et l’autre machine, répondrai-je, ne laissera jamais passer, sans la relever, une pareille assertion. Le tricycle ne procure pas les sensations agréables de la bicyclette, non ; mais il en procure de tout autres. Son équilibre spécial et sa marche « plus glissante », si je puis dire, sont des plaisirs bien personnels au tricycle et que, pour ce qui est de mon goût, je préfère à ceux de la bicyclette..

Je passerai sous silence ce reproche de la dernière heure : le tricycle est plus cher que la bicyclette. Oui, de 100 à 150 francs peut-être. Mais il est clair que je ne vante le tricycle qu’aux touristes qui ont le moyen de s’en procurer un ; par la même raison que je ne fais l’apologie de la bicyclette qu’à ceux qui ont leurs deux jambes et leurs deux bras et au moins 100 francs pour acheter un « clou » !

* * *

Le tricycle, égal au moins à la bicyclette pour les qualités relatives de légèreté, de vitesse, de roulement et de plaisir qu’un cycliste doit demander à sa monture, distance de beaucoup l’instrument à deux roues dès qu’un réel « voyage » est proposé.

Sur un tricycle, vous resterez toujours plus aisément dix heures en selle s’il le faut, que sur une bicyclette. Les efforts de traction étant sensiblement égaux pour l’une ou l’autre machine, les trois roues présentent l’énorme avantage de ne pas exiger du cavalier d’efforts d’équilibre, c’est-à-dire de travail incessant des muscles du tronc.

De plus, la possibilité où est le tricycliste de ralentir son allure au pas d’un petit enfant même, lui permet souvent de monter une côte très lentement, de s’arrêter au milieu pour reprendre haleine, alors que le bicycliste ne peut diminuer son train à un point extrême sans se livrer à une acrobatie fatigante, qu’il hésitera toujours à descendre de machine, et arrivera râlant au haut de la côte.

Enfin, sur trois roues, jamais le voyageur n’est obligé de mettre pied à terre. Un encombrement se présente-t-il ? Le voyageur s’arrête et attend sur ses trois pattes. La pluie ? Il déroule son manteau et le jette sur ses épaules. Sur ses trois roues il consulte sa carte, prend une note, allume au besoin une cigarette. Sur ses trois roues, il ne craint ni le pavé gras des villages, ni la poussière épaisse des routes en été, ces fondrières de crotte ou de sable dans lesquelles la bicyclette s’abat piteusement. Peut-on faire une seule objection à ce pompeux étalage de la supériorité du tricycle ?

Si nous examinons maintenant les qualités de « porteur » du tricycle, nous voyons que, lui seul, est une machine cycliste qui permette un paquetage. Alors que le moindre appoint de poids, s’il est mal réparti, dérange l’équilibre de la bicyclette jusqu’à la rendre dangereuse ou même indirigeable, au contraire, la charge des bagages du voyageur assure, consolide l’équilibre du tricycle.

Chargez l’arrière d’une bicyclette : vous ne pouvez plus l’enfourcher ; chargez l’arrière d’un tricycle : ses deux roues motrices s’écartent comme pour vous inviter à placer encore du bagage entre elles ! Chargez l’avant d’une bicyclette : le guidon devient fou et votre bicyclette zigzague comme si elle avait bu trop d’huile ; chargez le guidon d’un tricycle : votre direction en est pour ainsi dire confirmée, l’instrument file droit sans dévier d’un pouce.

* * *

Le défaut de place ici m’oblige à ne présenter ainsi que d’une façon sommaire les arguments qui militent en faveur de l’adoption exclusive du tricycle pour les « voyages » cyclistes. J’espère cependant que le simple énoncé des incomparables qualités du trois roues est à lui seul assez éloquent pour convaincre les sincères amis du vrai tourisme.

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L. BAUDRY DE SAUNIER.


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