Pour la route (Novembre 1894)

vendredi 3 août 2018, par velovi


Par L. Baudry de Saunier, Touring-Club de France, Novembre 1894 (A5,N11),Source gallica.bnf.fr / BnF

Le Salon du Cycle va ouvrir dans un mois. Tout le rez-de-chaussée du Palais de l’Industrie sera couvert de machines, de pneumatiques, de tubes, de rayons et de billes ; nous entrerons dans un océan de métal qui battra le fût des colonnes ! Le gros succès de l’an dernier a exigé ainsi que notre exposition française quittât le petit local de l’avenue Wagram pour l’immense verrière des Champs-Elysées !

Réjouissons-nous du triomphe, si définitif aujourd’hui de notre sport, qu’il ne permet plus aux élégants de Paris de s’étonner si nos petits chevaux, à la robe de nickel et d’émail, vainqueurs nouveaux du monde, s’alignent sur le terrain consacré d’ordinaire aux foulées brillantes des vrais grands chevaux, bien démodés, du Concours hippique !

* * *

Gaudeamusl Ce sera évidemment pour nous une sorte de revanche sur les cochers de fiacre !

Oui. Mais dans cette houle métallique, que trouvera à pêcher le touriste ? Telle est la question que se poseront infailliblement devant les vagues les membres du T. C. F. ! Le cycliste qui fait ses délices de la route, trouvera-t-il enfin au prochain Salon du Cycle ce qu’il cherche depuis de longues années ? La vraie monture de route.

Ah ! la vraie monture de route ! J’ai toujours eu mon franc parler avec les fabricants, parce qu’ils me savent leur ami et connaissent mes goûts pour la vérité. Je puis donc leur répéter ici ce que je leur ai dit tant de fois dans l’intimité : qu’ils n’ont aucune idée des besoins du touriste.

Sur leurs selles, morceaux de cuir tendus sur deux tringles tordues, l’assiette la plus complaisante geint, se démène et tire son propriétaire par le fond de sa culotte pour le faire descendre.

Lorsque la côte arrive, leur bicyclette devient subitement dure à un point tel, qu’on se demande toujours si un gamin ne vous tire pas en arrière par le veston. Il faut, parbleu, grimper des côtes à 6 % et parfois davantage, avec une multiplication constante de 1 m. 60 minimum. Quelle mécanique savante !

Si la descente commence, leur bicyclette s’affole si vite, qu’on se demande toujours comment la glissade finira, sur les roues ou sur la tête. La multiplication de 1 m. 60, disproportionnée avec les forces du cavalier, ne lui permet pas plus de retenir maintenant sa roue motrice, qu’elle ne lui permettait tout à l’heure de l’entraîner, et alors au petit bonheur !

Serrez le frein ! lui crierez-vous. Ouais ! De frein, il n’en a généralement pas. On lui a vendu ainsi estropiée sa machine, en lui racontant que « ça ne se portait plus » ! Et puis, s’il en avait un.

Comme on lui a démontré que d’ordinaire, ce qui est juste, le sabot arrachait l’enveloppe du pneumatique, il ne s’en servirait pas, dût-il sauter pardessus une vache. Enfin, pour être franc, êtes-vous certain que, s’il en avait un, son frein fonctionnerait ? Je suis certain du contraire : il y a toujours un écrou desserré, ou un levier trop court, ou de l’humidité sur le caoutchouc qui fait que, même la main crispée sur le frein, vous sentez la roue directrice ronfler à quarante à l’heure !

Autant vaudrait essayer de faire frein avec votre langue !

J’en passe, des inconvénients de la fabrication actuelle, et des meilleurs !

En réalité, il faut que le tourisme à bicyclette chloroformise les hommes pour que certains endurent sans se plaindre le martyre de la route sur les effrayants instruments de supplice à deux roues qu’on leur voit souvent !

Mais, sans prendre, pour noircir la cause, ces exemples douloureux, il faut convenir d’une conclusion : il n’existe pas encore de vraie machine de route. Ce qu’on nous sert sous cette étiquette, c’est une aggravation de la machine de piste, et rien autre. Un tube plus épais qu’un autre de 1/10 de millimètre différencie le roadster du racer.

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Une telle situation ne peut durer davantage.

Voici bientôt, ma foi, cinq années que la fabrication moût la même farine ! Assez.

Chers constructeurs, assez travaillé pour les trois cents coureurs des vélodromes français !

Assez employé dans vos ateliers d’araignées pour tisser les rayons de vos roues ! Mettez-vous à l’œuvre maintenant pour les trois cent mille vélocipédistes des routes !

Je ne demande pas l’avènement de la brouette.

Je demande l’avènement de la bicyclette solide, de la bicyclette dont le frein soit fait pour serrer la roue, dont la selle soit faite pour qu’on s’assoie dessus, dont la multiplication variable permette d’un bout à l’autre de la route une dépense de forces constante.

La récompense à cela ? Rien autre que la fortune pour les constructeurs. Voulez-vous parier avec moi que l’homme qui, au prochain Salon du Cycle, exposerait un appareil pratique de changement de multiplication, prend sur-le-champ, et sans la moindre publicité, mille commandes dans ses huit jours ?

Cherchez, constructeurs, cherchez !. Mais pardon. je me souviens à temps que Cassandre est morte sans avoir jamais été écoutée, et pourtant la fille de Priam ne prêchait pas le monde vélocipédique !

Alors, vous me permettrez de mettre ici le dernier point de mon bavardage, sans espoir !

L. BAUDRY DE SAUNIER.

1894/11 (A5,N11).


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