Paysages

Le paysage et sa perception ont une histoire culturelle, marquée par la peinture, la fenêtre et le jardin en Europe. Le processus d’artialisation qu’Alain Roger a développé à partir d’une expression de Montaigne vient montrer l’importance du prisme artistique, des schèmes du spectateur, actif dans la construction de ses perceptions. L’artialisation in visu du paysage s’est transformée au 19e siècle avec le romantisme et l’impressionnisme.
Les touristes de la fin du 19e comparaient déjà leurs récits de voyage avec ceux des siècles précédents. Leur perception de la nature avait bien changé, en même temps que le rythme et la sûreté de leur moyen de transport. Elle différait aussi du paysan plus préoccupé par le rendement des terres que par les montagnes incultes.
Les premières associations européennes de «  touring  » furent l’œuvre de cyclistes aisés, plutôt urbains, qui se différenciaient du cyclisme sportif. En leur sein, des touristes à bicyclette firent face à des reproches concernant la longueur de leurs périples de «  grand tourisme  », qui ne laissait guère le temps de visiter villes et monuments. Elle tendait à les rapprocher des étapes sportives des mangeurs de route, avec le risque de contempler seulement les cailloux... En opposition, Maurice Martin évoquait un tourisme «  panoramique  », marqué par la succession des lieux traversés.
Une décennie plus tard, le même reproche d’anti-tourisme fut fait à Paul de Vivie, alors qu’il se transformait en randonneur pour démontrer les possibilités de la bicyclette polymultipliée. Outre le peu de temps libre disponible, il répondait par l’aiguisement des perceptions procuré par l’activité physique, dans une succession d’images  :

«  Les paysages s’imprégneraient encore mieux dans le cerveau, en randonnée je dirai, quand on pédale vite. On me reproche parfois d’aller trop rapidement, de ne pas voir. Ceux-là ignorent que l’acuité des sens est augmentée dans une proportion considérable par l’intensité de l’action. L’abondante évaporation qui se produit par l’ascension d’une longue côte désobstrue les pores de la peau et dégage les sens de la gangue qui les alourdit ordi­nairement. La perception devient plus nette, les sensations plus promptes, plus nombreuses, plus vives, le sang qui circule avec plus de fougue fait vivre plus vite, et sur les plus sensibles des cerveaux, les images extérieures s’impriment, se développent, se fixent avec une merveilleuse rapidité et une facilité étonnante. À un tel point, qu’il me suffit aujourd’hui, de vouloir, pour les revoir aussi nettes que je les vis il y a un lustre  »
Source Rabault, Anthologie du “Cycliste”, Mars-Avril 1972, Cahier no 16, p.241

Et décrivant ce randonneur  :

«  Pour lui, la bicyclette est l’essentiel. Il consent à se donner toute la peine qu’on voudra, à la condition que sa monture lui permette de parcourir de longues distances, de voir se dérouler autour de lui, comme au cinématographe, les sites les plus variés. En vrai, le randonneur est doublé d’un cyclotouriste. Si nous prenons notre propre activité, sur les 20 000 kilomètres totalisés en moyenne chaque année, les trois quarts sont faits en touriste et le quart en randonneur.  »
Source Rabault, Anthologie du “Cycliste”, Mars-Avril 1972, Cahier no 16, p.241

Il n’était par ailleurs ni photographe ni peintre (bien qu’il encouragea et traita de la pratique de la photo à vélo dans sa revue). Il avait une culture classique, le goût de la lecture et de l’écriture, qu’il satisfaisait à travers ses récits. Jeune, il versifiait romantiquement, avec Lamartine et Hugo comme modèle. Dans sa première excursion à la Goule Noire, il associait à l’ambiance de ce lieu les contes fantastiques de Poe et Hoffman, en 1912 un gouffre à l’enfer de Dante. Il cite en 1904 l’oeuvre d’Honoré d’Urfé :

« Un dernier ravin à franchir et nous voici à Saint-Marcel-d’Urfé. Ce nom suffit à poétiser toute cette contrée qui parait sauvage et rude en cette saison, mais qui, en été, a des allures pastorales dignes de l’Astrée. »
Vélocio, « Excursion du 12 février », Le Cycliste, 1904, p.35-36, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328

Dans l’ensemble de ses récits se trouvent toutefois peu de références artistiques quant aux paysages. D’autre part sa myopie lui jouait parfois des tours quant à la reconnaissance des montagnes, même s’il portait des lorgnons ou des lunettes (sauf à la fin de la vie).
Bucolique, couleurs, sublime et pittoresque traversaient modérément ses descriptions, de brèves envolées revenant bien souvent rapidement à la réalité de la route. Il ne demandait pas non plus à ses contributeurs des «  descriptions à la Chateaubriand  », mais des récits comme des fils d’Arianne. Il appréciait cependant le style de certains conteurs de voyages à bicyclette, comme D’Espinassous.
Chaix et Rabault relevaient cette description pour démontrer qu’il savait tout de même voir  :

EXCURSION PASCALE, 1905 

«  Sous les rayons du soleil couchant, cette terre rouge parsemée de maisons blanches, d’oliviers poussiéreux, de prés d’un vert intense, dominée par la colline éventrée aux flancs rougeâtres, elle-même écrasée par la masse grise du mont Sainte-Victoire, tout cela formait un tableau d’un coloris extraordinaire que nous ne nous lassions pas de contempler... Nous nous rapprochions du mont Aurélien, et le profil de la Sainte-Baume se distingue au loin. À ce moment, par un étrange jeu de lumière, la teinte grise du rocher de Sainte-Victoire se mue en violet et l’on dirait que la montagne s’est couverte d’un manteau de velours, tant est douce à l’œil cette nouvelle coloration.  »
Vélocio, «  Excursion pascale  », Le Cycliste, avril 1905, p.66-74, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_8

On pourra trouver aussi cette description dans le Massif central  :

EXCURSIONS DUCYCLISTE”, MARS 1904

«  Ce coin de nature est digne de tenter les pinceaux des meilleurs peintres. En novembre dernier je l’avais admiré sous les tons nuancés à l’infini dont les feuilles se parent avant de mourir, aujourd’hui, la masse sombre des sapins sous laquelle on entrevoit des tapis de neige, les silhouettes légères et fines des bouleaux et des chênes, les rochers couverts de mousse ou ruisselants d’eau, sur tout cela le grand soleil de midi forçant déjà quelques fleurs à éclore et quelques insectes à naître, c’est autre chose assurément, mais c’est bien beau tout de même.  »
Vélocio, «  Excursions du “Cycliste”, mars 1904  », Le Cycliste, mars 1904, p. 50-54, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328

Ou encore cet arrêt et ce regret dans le Vercors  :

LE COL DU ROUSSET À 8 HEURES DE SAINTTIENNE, 1905

«  La descente vers Die ne me plaît pas  ; dès qu’on est engagé dans les lacets, la vue devient très bornée et la vallée de la Drôme n’a rien d’ensorcelant, tandis que la descente de la Vernaison jusqu’à Pont-en-Royans est toujours très intéressante. Sur le Vercors, le ciel s’obstinait à rester couvert, mais dès que je fus à Pont-en-Royans, le temps se mit carrément au beau. En quittant Saint-Nazaire à cinq heures, j’eus sous les yeux, grâce à un heureux concours de circonstances, un tableau merveilleux par sa couleur  : ce recoin de nature qu’on s’accorde à trouver charmant même sous la pluie fut à cette heure où le soleil s’inclinait déjà sur l’horizon, splendide, éblouissant. La Bourne verte, les terres empourprées, les toits rouges, les murs blancs et gris, les prés d’un vert cru et les bois lointains sombres et, plus lointaine encore la ligne indécise des montagnes violettes... ce fut une magique apparition. J’en fus saisi au point de mettre pied à terre et de m’absorber quelques minutes dans la contemplation de ce chef-d’œuvre de la nature.
Je connais nombre de cyclistes qui pour rien au monde ne voudraient refaire une route déjà faite deux ou trois fois. C’est en vain qu’on leur dit que la nature sait se parer de séductions infinies et toujours différentes pour ceux qui l’apprécient et qu’il est bien rare de revoir deux fois absolument conforme un paysage quelconque. Ce n’est pas à ces cyclistes que sont destinées les surprises comme celle qui m’attendait ce jour-là à ce point précis où j’avais déjà passé au moins une douzaine de fois sans y voir autre chose qu’un joli site.
Je m’éloignai avec le regret de n’être pas peintre pour rendre ce que j’avais sous les yeux   ; mais quelle palette serait assez riche pour fixer sur la toile l’extraordinaire coloris que le concours fortuit du soleil et des nuages, de l’ombre et de la lumière, donnait, à cette heure précise, à tout ce que je pouvais embrasser d’un regard.  »
Vélocio, «  Le Col du Rousset à 8 heures de Saint-Étienne  », Le Cycliste, août 1905, p. 142-146, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_8

Plus original, Paul de Vivie, qui s’alimentait en roulant en prenant soin d’ensaliver ses aliments, conseillait aussi de mâcher le paysage, et s’en expliquait  :

«  Ayant écrit qu’un paysage demande à être mâché, cette métaphore a paru insolite à un lecteur du Cycliste. Elle nous semble pourtant fort juste. On déguste le bon vin en l’éparpillant dans la bouche, sur le palais, par petits coups de langue, afin d’en humer le parfum, d’en sentir le velours, d’en percevoir le bouquet. C’est là une façon de le mâcher. Par ailleurs, on dit aussi volontiers, que les yeux se repaissent d’un spectacle, d’un paysage. On boit des yeux, on mange des yeux  ; on peut donc, de même, admettre qu’on peut mâcher.  »
Source Rabault, Anthologie du “Cycliste”, Juillet-Août 1973, Cahier no 17, p.260

À vélo, même en allant vite, chaque paysage est dégusté de nombreuses minutes avec des variations d’angle et de lumière. Cette expression parait encore judicieusement choisie.
On retrouve une sensation voisine d’absorption du paysage dans le voyage alpestre de l’été 1903 (avec la source du Rhône au menu)  :

SIX JOURS EN SUISSE ET EN ITALIE, 1903

«  À ma droite, la vue s’étend sur un énorme entassement de montagnes enchevêtrées les unes dans tes autres et, par dessus les plus rapprochées, quelques champs de neige apparaissent dans le lointain, vivement éclairés par les premiers rayons du soleil qui ne m’atteignent pas encore.
Je me suis arrêté pour contempler plus à loisir ce panorama que l’éclairage du matin pare de séductions momentanées qui disparaîtront avec les clairs et les obscurs que la lutte entre la nuit et le jour crée autour de chaque sommet.
À contempler longuement de tels spectacles, on finit par s’hypnotiser et une étrange hallucination s’empare de moi. Je me sens grandi démesurément, il me semble que toute cette nature que je vois entre en moi et que je suis assez vaste pour l’absorber.
Alpes, sommets, glaciers, torrents, forêts, qu’êtes-vous, sinon les esclaves de l’homme, roi de la création, maître de l’univers capable, s’il le voulait un jour, de vous niveler, de vous anéantir  ?
Il m’apparaît très nettement aujourd’hui que j’allais un peu loin, ce matin-là, dans l’expression de la puissance humaine, et j’attribue cet écart d’imagination à la vacuité de mon estomac qui attendait le déjeuner avec impatience.
Pauvres de nous  ! Que nous sommes, au contraire, peu de chose devant les forces que nous disons aveugles et qui sont peut-être intelligentes de la Nature. Si, à ce moment même, une pierre détachée d’un de ces sommets que je voulais avaler d’un seul trait m’était tombée sur le crâne, mon accès d’orgueil aurait été guéri radicalement en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.
Je me remets en selle sous l’empire de cette hallucination mégalomane et je me souviens vaguement que je m’imaginais pédaler sur les étoiles, allant d’une planète à l’autre plus aisément que Santos-Dumont dans son aéronef.
Fâcheux que je ne puisse me souvenir des conversations que j’entretins avec les habitants de Mars et de Jupiter.  »
Vélocio, « Six jours en Suisse et en Italie », Le Cycliste, 1903, p.141-146, p.173-179, p. 186-195

Voici des fragments de paysage au fil de la vallée du Rhône. Leur succession évoquera peut-être ce «  tourisme panoramique  », cette « fréquentation assidue de l’espace » qui lient le paysage au rythme du corps.
Enfin, plus prosaïquement, on remarquera (avec regrets) que les rives du fleuve, les lônes, les saulaies, les forêts alluviales et la batellerie sont peu ou pas présentes, alors que tout au long de la carrière cyclotouristique de Vélocio le Rhône mobilisait d’imposants bateaux à vapeur pour la remontée ou en décize, et de multiples activités dans les villages qu’il faisait vivre.

VERS LADITERRANÉE 1899

«  En quittant Barbentane la route à gauche va longer la Montagnette, amas de roches nues et parfois bizarrement découpées, succession de collines pelées où les moutons contents de peu trouvent difficilement de quoi vivre, quelques oliviers poussiéreux, et, çà et là, dans certains creux où l’eau sans doute s’amasse, des bouquets de cinq ou six arbres verts, coupant, seuls, la monotonie du paysage  ; à droite des champs de vignes pour la plupart inondés en ce moment, remède préventif contre différentes maladies, s’étendent à perte de vue et continueront à s’étendre jusqu’à Arles. L’eau fournie abondamment par les canaux dérivés de la Durance que j’ai traversée quelques kilomètres au-dessus d’Avignon sur un pont qui n’en finit pas, circule de tous les côtés au point d’inonder la route de temps en temps. À Tarascon, où, enfant, j’ai vécu quelques années je me promène un instant au hasard par les étroites rues de la ville, je vais jusqu’au pont de Beaucaire, au pied du château du roi René, à l’église Sainte-Marthe, je m’imprègne de l’air que j’ai respiré autrefois et mes souvenirs se ravivent  : je reviens enfin derrière les casernes de cavalerie prendre la route d’Arles au bout de laquelle m’attend une cordiale hospitalité de famille et le déjeuner dont le besoin commence à se faire sentir. Les routes sont toujours plus belles et bien que rien ne me presse je file comme le vent sans éprouver la moindre fatigue  ; je longe à peu de distance la chaîne des Alpines et de loin j’aperçois la ville ruinée et le château des Baux dont P. d’Allabille garde un douloureux souvenir, car il s’y cassa le poignet alors que, lancé à la poursuite de la caravane du docteur Vélo, il s’était attardé à visiter ces ruines d’une cité autrefois florissante, dit-on.  »
[…]
«  Le soleil est déjà très bas et je le vois presque atteindre la ligne bleue étincelante que forme à l’horizon la Méditerranée qui m’apparaît enfin. J’ai au cœur, depuis longtemps, depuis mon enfance, l’amour de cette mer, sur lequel est venu se greffer plus tard l’amour de la montagne, de sorte que je serai parfaitement heureux le jour où je pourrai vivre entre ces deux splendeurs de la nature, avec, pour trait d’union, la bicyclette. J’étais donc venu revoir la Méditerranée et j’en saluai avec émotion la première apparition lointaine, puis je piquai droit sur les Martigues.  »
Vélocio, «  Vers la Méditerranée », Le Cycliste, 1899 et 1900, p.216-22, p.243-246, p.36-41, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328_6 et Le Cycliste, Décembre 1957, Rétrospective «  Cyclo-Alpinisme à la Sainte-Baume  »

UN RAID DE 600 KM À BICYCLETTE, 1900

«  La chaîne de la Sainte-Baume se dresse bientôt à notre gauche et mon compagnon a d’assez bons yeux pour distinguer la chapelle du Saint-Pilon pendant que ma myopie me permet à peine d’admirer les dentelures des Alpines et les champs d’amandiers en fleurs que nous traversons.  »
Vélocio, «  Un raid de 600 km à bicyclette », Le Cycliste, 1900, p.66 à 72, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328_7

DE SAINTTIENNE À CANNES ET RETOUR PAR LES MAURES ET L’ESTÉREL, 1900

«  Je m’aperçois en ce moment d’une étrange erreur que je fis un mois auparavant lorsque, allant d’Orgon à Salon, je crus voir se dresser à ma gauche la montagne de la Sainte-Baume sur laquelle mon compagnon apercevait même la chapelle du Saint-Pilon. Ah  ! la Sainte-Baume est bien loin de là, et ce que, pauvre myope, je prenais pour elle, était une chaîne de collines à peine élevées de 350 à 400 mètres, au pied desquelles vient cette fois passer notre route. Je ne me hasarderai plus à mettre des noms sur les montagnes que j’apercevrai en passant  ; je serais exposé à prendre le mont Ventoux pour le mont Blanc. Nous l’avons vu tout le matin depuis Avignon, se dresser au nord avec son manteau de neige, ce Ventoux, dont le Midi est si fier et qu’il faudra bien que j’escalade avant la fin de l’armée  ; il s’élève à plus de 1.900 mètres et c’est quelque chose cela  !  »
Vélocio, «  De Saint-Étienne à Cannes et retour par les Maures et l’Estérel », Le Cycliste, 1900, p.105 à 114, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328_7

PLAINE OU MONTAGNE ?, 1900

«  Quant au plaisir des yeux, je vous assure qu’à descendre le Rhône on n’en est pas privé un seul instant. Tout à fait dans le lointain les blancs sommets des grandes Alpes vous regardent par-dessus les montagnes intermédiaires qui tantôt s’éloignent du fleuve et tantôt s’en rapprochent. De temps en temps on franchit quelque éminence, on côtoie des collines couronnées de ruines, on traverse l’Isère, la Drôme, la Durance, qui valent la peine qu’on se dérange pour les voir. Du côté des Cévennes, le panorama, toujours pittoresque, change incessamment. Comme on va beaucoup plus vite qu’en montagne, on traverse fréquemment des villes, des villages, des hameaux, autant de sujets de distraction. Peut-être m’objectera-t-on que les plaines dont je parle sont privilégiées et qu’il en est d’autres mortellement ennuyeuses. Je ne les connais pas, mais je serais bien surpris qu’on ne leur puisse réellement trouver aucun agrément. Après cela, n’avons-nous pas lu le récit d’un homme qui, ayant traversé les petites Alpes de part en part, de Grenoble à Antibes, a trouvé ce trajet, sauf quelques rares sites, mortellement ennuyeux  ! Pour voyager avec fruit et rapporter d’une excursion des souvenirs agréables, il faut savoir se laisser impressionner  ; sinon l’on est comme un photographe qui mettrait dans son objectif de simples plaques de verre non préparées à recevoir et à retenir les images qu’il désire emporter  ; on revient bredouille. Préparons-nous donc et armons-nous de façon à venir aussi bien à bout de la plaine que de la montagne et nous trouverons plaisir et profit à fréquenter l’une et l’autre.  »
Vivie (de), Paul, «  Plaine ou montagne  ? », Revue mensuelle du Touring-Club de France, 1900, p. 193-195

MON RAID PASCAL, 1903

«  J’ai, depuis Bédarrides, une très belle vue du Ventoux, derrière lequel le soleil va bientôt se lever. Le belvédère provençal se détache avec un relief saisissant sur un ciel splendidement nuancé. Je traverse Cavaillon à peine éveillé et j’entre dans la vallée de la Durance que je dois remonter jusqu’à Peyrolles.  »
Vélocio, «  Mon Raid Pascal  », Le Cycliste, Avril 1903, p. 65-77

NOËL, 1904

«  Après Remoulins, on entre dans une région vallonnée où la route est remarquablement belle et roulante pendant 40 kilomètres. On aperçoit le pont du Gard et l’on peut même, par un léger détour, aller passer au pied de ce gigantesque témoin de la splendeur romaine, puis on remonte un joli ruisseau, parfois à sec malheureusement, jusqu’à Valliguières, et l’on atteint un premier sommet après quelques lacets courts et raides. À Pouzilhac un château moyenâgeux à tourelles et mâchicoulis fait impression sur tous ceux qui passent là pour la première fois  : un vrai décor de théâtre. On reste quelque temps sur les sommets d’où l’on domine de loin la vallée du Rhône, la vue s’étendant jusqu’au Ventoux, couvert de neige à cette époque, mais bientôt, une descente rapide et tortueuse vous entraîne à Connaux où l’on trouve d’excellentes brioches à la courge et des pois chiches délicieux  ; l’eau y est bonne aussi et abondante  ; un bon petit pays à l’usage des végétariens qui pourraient y vivre sans doute avec de très petites rentes. De Connaux à Bagnols-sur-Cèze, ondulations modérées et vue modérée aussi. Bagnols est une petite ville coquette à en juger par ses promenades, son pont, par ses habitants même. On s’élève de nouveau jusqu’à un dernier col, d’où l’on domine la vallée du Rhône jusqu’au goulet de Donzère, et me voici à Pont-Saint-Esprit à midi. Je fais une courte halte auprès d’une fontaine et un appel aux provisions de bouche dont mon sac est bondé.  »
Vélocio, «  Randonnées hivernales (Noël)  », Le Cycliste, 1904, p.32-36, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_8

NOËL AU SOLEIL, 1905

«  À Loriol, le soleil avait reparu, et quand je fus au pied du Ventoux, je pus apercevoir jusqu’à son sommet strié de neige ce formidable escarpement que les Alpes ont jeté, telle une sentinelle avancée, au milieu de la plaine.  »
Vélocio, «  Noël au soleil  », Le Cycliste, décembre 1905, Page 224 à 230, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_8

RANDONNÉE PASCALE, 1923

«  Quelle terre désolée que cette garrigue qui s’étend à droite et à gauche de la route et dont on a un premier échantillon en grimpant à Donzère. Que ne peut-on y amener les eaux du Rhône, comme on a amené dans la Crau les eaux de la Durance qui ont fertilisé les terrains les plus réfractaires à la culture.  »
Vélocio, «  Randonnée Pascale  », Le Cycliste, juillet-août, 1923, p.73-75 Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_14

EXCURSION DU CYCLISTE 31 MAI 1ER JUIN 1925

«  Les 160 km. que je viens de cycler me sont si connus, si familiers, qu’ils n’ont rien de palpitant pour moi, mais quelqu’un qui les ferait pour la première fois, en touriste, non en randonneur, serait très agréablement distrait par la variété du paysage. Nos grands bois et la descente vers le Rhône ont de quoi retenir l’attention pendant toute la matinée, surtout si, au lieu de descendre par le plus court, du col à Bourg-Argental, on fait le détour par Saint-Sauveur et qu’on gagne ensuite les bords du fleuve par Annonay et la si jolie route qui suit la Cance et en épouse tous les méandres. La vallée du Rhône jusqu’à Tournon, resserrée entre les collines, n’est à aucun moment monotone et les 18 km. de Tain à Valence, peu intéressants si l’on ne considère que les alentours immédiats, le deviennent quand on porte au loin ses regards, à gauche vers le Vercors, à droite vers la chaîne des collines de la basse Ardèche  ; le passage de l’Isère dont les eaux bourbeuses et rapides nous rappellent que les Alpes ne sont pas loin, présente aussi de l’intérêt. Après Valence, la route est quelconque jusqu’à Beaumont, mais elle devient riante et boisée avant Montmeyran et arrive dans la vallée de la Drôme par une descente douce, entre des mamelons verdoyants, qui me fait toujours plaisir.  »
Vélocio, «  Excursions du “Cycliste”  », Le Cycliste, mai-juin 1925, p. 50-52, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_14

EXCURSIONS DUCYCLISTE”, 3, 4 ETAVRIL 1926

«  Nous avions touché Andance à 7 h. 15 et, à 8 h. 15, nous franchissions le Rhône entre Tournon et Tain, où les autos deviennent soudain innombrables. Ni pendant la montée, ni pendant la descente du col des Grands-Bois nous n’en avions souffert et nous avions pu admirer à loisir les effets de lumière du soleil levant éclairant successivement les sommets des montagnes, puis des collines et enfin pénétrant dans les creux où la route serpente. Les arbres en fleur étaient si nombreux qu’on eût dit qu’il avait neigé dans les vallons, et le vent du midi qui s’élevait et qui allait nous gêner tout le jour, nous apportait des bouffées d’air tiède et parfumé.  »
«  Nous allions ce jour-là un peu vite, c’est certain  ; cela ne m’avait pas empêché d’admirer le site qui s’était déroulé sous mes yeux, et je m’étais promis d’y retourner. En s’éloignant de Malaucène, la route s’élève au-dessus d’une combe verdoyante et cultivée avec soin  ; partout où l’on peut irriguer, la garrigue stérile se transforme vite en grasses prairies  ; ainsi s’est transformée la Crau depuis que les eaux de la Durance la fécondent. Je laisse bientôt la route de Carpentras s’enfuir à droite et j’atteins un sommet où je suis cloué d’étonnement par le paysage tourmenté qui m’entoure  ; à gauche, des masses rocheuses font comme une ceinture défensive autour du Ventoux dont la tête domine depuis Vaison toute la région  ; à droite, des collines éventrées laissent voir des terres et des roches polychromes où le rouge, le vert, le jaune, le gris, toutes les teintes possibles sont représentées. Puis je traverse des bois de pins et je n’aperçois au loin la plaine du Comtat que par échappée, parfois même un toit caché dans la verdure m’apparaît à travers les arbres et me fait songer à la vie des champs, calme et reposante.  »
Vélocio, «  Excursions du “Cycliste”, 3,4 et 5 Avril 1926  », Le Cycliste, 1926, p. 24-28, Source Archives départementales de la Loire, cote IJ871/3

EXCURSIONS DUCYCLISTE”, JANVIERVRIER 1929

«  Nous avions passé sur la rive gauche à St-Vallier et la route de ce côté m’étant moins familière, je m’étais comporté en touriste plus qu’en randonneur  ; il y a, çà et là, des coins charmants où le Rhône effleurant la route, contournant des îlots boisés et grondant autour de rochers épars, met de l’imprévu et du pittoresque. Un cycliste s’y attarde sans s’en apercevoir, parce que, automatiquement, cadence et pression diminuent dès que l’attention est vivement sollicitée. Heureux les autoïstes et motoïstes qui, les yeux rivés sur la chaussée, ne voient, après l’aiguille de leur compteur, que le véhicule qu’ils vont doubler ou celui qui vient de les doubler. Leur vitesse est toujours constante et ils arrivent, à l’heure dite, à moins que les pannes ne les arrêtent, ce qui semble être assez souvent le cas, car j’ai parfois été dépassé deux ou trois fois sur cent kilomètres par la même voiture. Mais je reconnais que ces pannes sont de plus en plus rares, et d’ailleurs les cyclistes n’en sont pas affranchis.  »
«  Loriol traversé, je mets beaucoup d’eau dans mon vin  ; désormais, sûr d’arriver avant la nuit, je fis avec ma deuxième vitesse de 5 mètres la faible montée par laquelle on s’éloigne de cette petite ville, et j’attendis un peu plus loin mes compagnons. Le paysage devenait plus intéressant, le soleil s’était décidé à se faire voir et, malgré une vapeur fumeuse qui embrumait les lointains, on avait de jolies échappées à gauche sur les collines de la Drôme mollement arrondies et souvent couronnées de quelques ruines, à droite sur les premiers contreforts anguleux des Cévennes, éventrés par les usines du Teil et laissant voir aussi des vestiges de châteaux moyenâgeux. Toute cette région était nouvelle pour mes amis à qui je servais de cicerone.  »
«  Roussas est un site très pittoresque  : ruines d’un vieux manoir couronnant un rocher escarpé, sous lesquelles se groupent quelques maisons  ; sur un rocher voisin, s’élève une chapelle but d’un pèlerinage célèbre dans la région. Vallaurie n’a rien de remarquable  : quant au val des Nymphes, sorte de cirque où jaillissent de nombreuses fontaines, on m’a conseillé d’y revenir au printemps, les nymphes ne s’y laissant jamais voir en hiver. En revenant à la Trappe par le même sentier, qui me plut autant au retour et qu’à l’aller, j’eus sous les yeux un spectacle tout à fait imprévu  : le plateau sur lequel j’avais erré le matin était devenu une montagne très haute dont la crête rigoureusement horizontale était bordée de légers nuages blancs très mobiles. Simple effet de lumière, évidemment, dont rien ne m’empêchait de jouir comme d’une réalité. Aussi me suis-je souvent arrêté, surpris devant des panoramas de nuages qui ressemblaient à s’y méprendre à des montagnes couvertes de neiges éblouissantes. Même quand la nature nous trompe et que nous le savons, elle nous séduit par les sensations qu’elle éveille en l’âme et nous force à l’admirer.  »

«  Mon sentier est charmant, c’est entendu, mais il ne faudrait pas trop s’y oublier à regarder la lune, car on risquerait, à certains passages, de prendre un bain dans le ruisseau qui souvent le côtoie.  »
Vélocio, «  Excursions du “Cycliste”  », Le Cycliste, janvier-février 1929, p. 5-10, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_15

EXCURSIONS DUCYCLISTE”, MARS AVRIL 1929

«  Je grignote, tout en pédalant, un morceau de pain entre Andance et Sarras où je passe sur la rive gauche. Roses et blanches, les fleurs des pêchers et des cerisiers me récréent déjà les yeux. La nature s’éveille de la torpeur hivernale qui, de l’autre côté de la montagne, l’étreint encore  ; le soleil est déjà haut, les oiseaux chantent  ; ici, décidément, c’est le printemps. Je pédale joyeusement, espérant être bientôt rattrapé par deux compagnons qui devaient se joindre à moi avant Valence et y déjeuner devant la gare, à 9 h. Mais j’arrive seul à Valence à 8 h. 50 et j’en repars seul à 9 h. ¼.  »
Vélocio, «  Excursions du “Cycliste” », Le Cycliste, Mars Avril 1929, p.30, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_15

RANDONNÉE D’AUTOMNE, 1929

«  Les 44 km. qui séparent Valence de Montélimar sont faciles et amusants par les légers vallonnements qu’on y trouve, surtout après Loriol et qui se terminent par des descentes faibles en ligne droite, que l’on négocie avec mistral dans le dos à des allures vertigineuses  ; ils m’ont toujours plu beaucoup, d’autant plus que le paysage, toujours après Loriol, retient agréablement les yeux.  »
Vélocio, «  Randonnée d’automne  », Le Cycliste, 1929, p.100-102, Source Archives Départementales de la Loire, cote IJ871/4

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