Le Cycliste, juin-juillet 1919, p. 79-83 Source Archives départementales de la Loire cote PER1328_13
Pendant la guerre je n’ai pas randonné, quoique j’aie pédalé beaucoup tant par hygiène que pour me transporter là où j’avais à faire. Mais aujourd’hui toute préoccupation, toute angoisse d’ordre général ou particulier ayant disparu, rien ne s’oppose à ce que je retrouve des charmes à l’excursion, voire à la randonnée et que j’aille revoir tous les merveilleux sites que la collection du Cycliste, relue pendant la guerre, me remettait sans cesse sous les yeux.
J’ai, pour débuter, choisi le col du Rousset où je n’étais pas allé depuis bien longtemps et je n’ai pas eu de peine — tant le Vercors est apprécie des cyclotouristes — à trouver trois bons compagnons de route, à défaut de ceux que la mort, les blessures on les changements radicaux survenus dans leur existence, m’ont enlevés.
À onze heures et quelques minutes, le 14 juin, nous démarrons donc, L... et moi (la semaine anglaise a du bon) et nous attaquons la montée du col des Grands Bois. En 53 minutes nous sommes au col, 20 minutes après à Bourg-Argental et je nous voyais déjà à An-dance en 2 h. 10 et à Tournon (75 kilomètres) en trois heures, tout comme en 1905, quand je posai le jalon Saint-Etienne-col du Rousset, 160 kilomètres, en huit heures. Mais il fallut bientôt déchanter. A Saint-Cyr, un clou dans le pneu de L... nous immobilise 20 minutes et cet accident permet à Emile C..., que nous devions rencontrer à Bourg-Argental, de nous rejoindre au moment même où nous repartions.
À Andance (54 kilomètres) un joli vent du nord active l’allure ; soudain ma chaîne s’étale sur la route. Je la ramasse avec une flasque en moins. C..., heureusement, a des maillons de rechange ; une scierie est tout près et nous pouvons, avec des outils rudimentaires, réparer convenablement ; ci : 25 minutes perdues. Nous pédalons de plus belle, L... et. moi, pour rattraper le retard car notre quatrième compagnon, Ch., de Grenoble, nous attend à Pont-en-Royans de 17 à 18 heures. Émile C... veut en prendre à son aise et nous engage à ne pas nous occuper de lui. Il rejoindrait toujours, ici ou là.
Un soleil de plomb, des routes poussiéreuses, un air sec, nous sommes sucés par tous les pores ; nous n’en restons pas moins nu-tête, nouvelle coiffure adoptée à l’E. S., simple, commode, hygiénique et, par ce temps de vie chère, économique.
En sortant de Tain, ablutions abondantes à une fontaine que je connais de longue date ; de Tain à Romans, la fournaise ; on moissonne déjà dans la plaine. Le tacot départemental passe d’un bord à l’autre de la route par des lignes obliques très dangereuses dont il faut se méfier. Nous savions que la route de Bourg-de-Péage est dans un état déplorable. Nous restons donc à Romans sur la rive droite de l’Isère et nous nous engageons sur la route Valence-Grenoble, large, bien ombragée, assez roulante, mais face au vent qui va ralentir singulièrement notre allure.
Nous allions faire le tour par La Sône, quand, à Saint-Laitier où nous nous réablutionnons copieusement, on nous engage à ne pas allonger ainsi notre itinéraire et à nous diriger directement sur Saint-Nazaire en suivant un petit chemin que nous trouverons à 2 ou 3 kilomètres plus loin. Ce chemin d’ailleurs très mauvais, aboutit à un pont à péage, le seul qui reste peut-être encore en France.
Il est 17 heures ; l’étape transport est terminée. Elle a été assez vivement menée en dépit des circonstances adverses.
A Saint-Nazaire nous entrons dans la partie excursion proprement dite, et mon compagnon, qui vient pour la première fois rendre visite au Vercors, est déjà émerveillé du pittoresque qui entoure l’arrivée à Saint-Nazaire. Ce frêle pont suspendu au confluent de l’Isère et de la Bourne, ces berges hautes en terre rouge que rongent les deux torrents, le vert intense qui tapisse les collines voisines et, plus loin, les tons gris et blanchâtres des roc, hors à pic qui barrent la route du Vercors, tout près l’aqueduc massif derrière lequel apparaissent les maisons blanches de Saint-Nazaire, enfin, dominant de très haut ce merveilleux tableau, les lignes indécises des Alpes dauphinoises, il y a la un coin de nature que je ne me lasse jamais d’admirer.
Cependant à Pont-en-Royans nous attend déjà notre quatrième compagnon ; il convient de se hâter et nous repédalons de plus belle sur une route bien abîmée par un charroi énorme dont nous croiserons quelques spécimens sous forme de fardiers automobiles à six roues, charges d’énormes arbres longs de 20 mètres, plus hauts qu’un premier étage, plus larges presque que les rues où ils passent. Quand un de ces monstres traverse un village, les habitants n’ont qu’à rentrer chez eux et les passants doivent se coller contre les murs. Et ne voila-t-il pas qu’à deux ou trois kilomètres de Pont-en-Royans, au moment même où j’appuie pour enlever en vitesse une petite montée, ma chaîne se casse une deuxième fois. Je continue à pied tandis que L... prend les devants et j’entre à Pont-en-Royans à 18 heures précisés. Nous n’étions pas en retard, mais c’était de justesse.
Notre ami Ch. nous attendait. Il était venu de Grenoble parles gorges d’Engins et celles de la Bourne et dans un moment d’inattention, en pleine descente à 30 à l’heure, il avait permis à sa roue directrice de déraper dans une ornière pleine de sable ; une formidable culbute en était suivie dont il portait les traces, épaule contusionnée et cuir chevelu entamé, mais le moral restait bon, chose essentielle.
Nous allions repartir, quand Emile C.. apparaît, frais et dispos, mais désirant tout de même se restaurer un peu ; si bien que nous ne nous remettons en selle qu’à 19 heures. Cette fois ma chaîne a été solidement réparée par un bon ouvrier et elle ne me causera pas d’autre ennui.
On cause en pédalant et l’on a toujours beaucoup de choses à se raconter entre cyclotouristes. Incidents de routes, régions explorées, bagages, pneumatiques, machines, etc. A propos de machines, les nôtres sont assez distinctes. Ch. monte une six vitesses par moyeu BSA et deux chaînes, de 2 mètres à 7 m. 60, bonne marque anglaise ; L... ne dispose sur son léger routier que des trois vitesses de son moyeu, 3 m. 30, 4 m. 40 et 5 m. 85 ; Émile C .. est le plus polyxé des quatre ; sa poly est armée d’un moyeu à trois vitesses et d’un whippet à trois pignons ; il possède donc une échelle de neuf développements qui commence au-dessous de 2 mètres et finit au-dessus de 8 mètres ; j’ai ma vieille flottante de 1912 à trois vitesses, 3 m. 35, 4 m. 75 et 6 mètres sur cadre de course sur route et moyeu roue libre et frein à contrepédale.
Ch. et L... ont des pneus très souples à toile apparente. Émile C... et moi nous sommes moins bien partagés sous ce rapport et aux moindres descentes faites en roue libre, nous sommes promptement distancés par nos compagnons. Je roule pourtant un peu mieux, parce que de mes deux pneus l’un est très souple et l’autre semblable à ceux de C. . Nous avons très bien pu constater ainsi l’influence des pneus sur le roulement, dont tant de cyclistes se doutent encore si peu.
Que je suis donc maladroit ! Si j’étais seul j’accuserais la route ; mais je vois mes compagnons naviguer à travers sable, pierres et ornières, dans la boue visqueuse des tunnels avec une aisance et une sûreté que j’admire, alors que je suis débarqué plus de dix fois avant d’atteindre les Baraques. Malgré cela, j’ai le temps d’admirer Petits et Grands Goulets.
C’est en mai 1888 que je suivis pour la première fois cette route merveilleuse, que j’admirai pour la première fois la hardiesse de conception et d’exécution de ces galeries taillées dans le roc et surplombant l’abîme.
Je viens de relire dans Le Cycliste de juin 1888, le récit de celte excursion lointaine, combien différente de celle d’aujourd’hui. Certes, l’on eût été mal venu à nous accuser de dévorer l’espace. Il nous avait fallu une après-midi pour aller de Tain à Pont-en-Royans et il nous fallut la journée suivante pour aller à Grenoble par les Goulets. Chose bizarre, j’arrivai toujours le dernier et l’on n’allait cependant pas bien vite. Je me demande ce que j’aurais pensé, à celle époque, d’un cycliste qui m’aurait affirmé aller aisément de Saint-Étienne à Nice en 24 heures et prédit que je pourrais, 25 ans plus tard, y aller moi-même en une étape !
Cependant les cyclotouristes n’étaient pas rares comme aujourd’hui. En pleines gorges de la Bourne nous en rencontrâmes une centaine parmi lesquels un groupe de vingt Lyonnais qui en prenaient encore plus que nous à leur aise, car ils s’étaient fait hisser en voiture de Grenoble à Villard-de-Lans et descendaient tout simplement à Pont-en-Royans, quelques-uns à bicyclette, la plupart à bicycle ou en tricycle. Notre groupe de cinq comptait quatre tricycles et une bicyclette.
Les temps sont changés. Nous avons maintenant des machines aussi parfaites que possible, permettant d’aller vite, loin et longtemps, même on montagne.... et nous n’avons plus de cyclotouristes !
De fait, pendant cette dernière excursion, nous n’en avons pas rencontre un seul. A quoi tient cette rareté par trop excessive ? Nous voici donc aux Baraques à 20 heures et quart. Je me suis bien lesté à Pont-en-Royans de 400 grammes de pommes de terre tirées du sac ; mais quand je propose de continuer, mes trois compagnons protestent. On décide de dîner là et de finir l’étape au clair de lune. Mauvaise affaire pour moi qui déjà maladroit en plein jour, suis pitoyable la nuit quand il s’agit de louvoyer parmi les trous, le sable et les ornières d’une route étroite et inconnue.
Au premier hôtel, à droite, il n’y a pas un morceau de pain, mais au second hôtel, à gauche, nous trouvons un excellent et copieux menu à un prix modéré, 4 francs vin compris ; potage abondant, œufs brouillés, pommes de terre dauphinoises, rosbif, salade et dessert. Avec çà on peut attaquer le col du Rousset qui d’ailleurs, n’est, pas méchant. Il est 21 heures et demie, la lune est naturellement absente, mais la route se laisse voir ou plutôt deviner. J’ouvre la marche. Je ne dirai pas combien de fois j’ai dû mettre pied à terre précipitamment à la joie de mes compagnons qui, ne pouvant se rattraper sur le paysage, s’amusaient aux bagatelles, peu respectueux pour leur doyen. Nous voici pourtant à Saint-Agnan, brillamment éclairé ; un peu plus loin devant un obstacle soudain, je vire brusquement et me trouve entre les cornes d’un énorme ruminant qui ne s’en fait pas un pouce, pendant que je roule avec ma bicyclette dans le fossé. Que diable font-ils sur les routes, à 23 heures, ces animaux-là ?
Après le Rousset, très éclairé aussi, nous nous trouvons en présence de deux routes, la nouvelle qui se dégage à droite, et l’ancienne qui s’enlève à gauche par deux vifs lacets que je connais de vieille date pour y avoir fait une belle chute. On délibéra et on consulta même la carte à la lueur d’une bougie. Cette nouvelle route mal indiquée, semble se diriger vers La Chapelle ou vers Vassieux ; je conseille de prendre l’ancienne, à gauche, et je file toujours en tête sur un sol qui d’hectomètre en hectomètre devient de plus en plus chaotique, à tel point que je finis par ne plus savoir entre quoi se faufilent mes roues. Tous, nous mettons pied à terre pour franchir des troncs d’arbre, d’énormes pierres, des tas de sable, bref une route déclassée. Nous aurions dû prendre à droite et nous aurions roulé sur un sol très convenable ; nous nous en apercevons quand par un angle aigu nous débouchons enfin sur la nouvelle route.
Cette erreur augmente notre retard d’une bonne demi-heure, mais nous n’en sommes plus à cela près. Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous allons sûrement, trouver close la porte du refuge.
À l’entrée du tunnel, la lune enfin — mieux vaut tard que jamais — nous inonde de sa pâle clarté ; le coup d’œil est saisissant et, somme toute, cette promenade nocturne dans un site que nous n’avons jamais vu qu’en plein jour, nous a laissé un souvenir agréable. On allume un falot et à la queue leu-leu, à pied, nous pataugeons dans la boue visqueuse ; seul Émile C. pédale sans déraper sur le sol glissant avec une tranquille assurance que j’admire. Je n’ai fait qu’une fois ces 600 mètres à bicyclette et j’ai bien juré qu’on ne m’y reprendrait plus. C’était en août 1905, le jour où je plantai ce jalon Saint-Étienne au col du Rousset en 8 heures, que Thorsonnax consolida et compléta en 1907 par Saint-Étienne-col du Rousset et retour (320 kilomètres) en 17 heures, tout arrêt inclus
Ah ! nous en sommes loin aujourd’hui de ce record ! Nous sommes partis à onze heures et il est minuit exactement quand nous débouchons du tunnel.
Heureuse surprise ! Au refuge tout le monde est debout et j’ai le grand plaisir de revoir en bonne santé le cantonnier et sa femme, de bien anciennes connaissances qui datent de mes débuts de cyclotouriste, car le col du Rousset fut un des premiers buts des randonnées de l’E. S. J’ai retrouvé aussi cette divine clairette que mes compagnons — sauf cependant l’incorruptible végétarien Emile C... — goûtèrent, volontiers et trouvèrent délicieuse. Du pur jus de raisins muscats non fermenté ou si peu, qu’on peut l’accepter comme vin sans alcool.
À minuit, par un beau clair de lune, on a de là-haut sur la vallée de la Drôme et sur les hautes montagnes qui l’entourent et dont les arêtes s’estompent dans une buée lumineuse, une vue assez imprécise ; on ne sait trop devant quoi l’on se trouve et, chez ceux qui viennent là pour la première fois, l’impression est moins saisissante qu’en plein jour.
L’hôtelière se plaint : depuis deux ans, l’hippomobile qui reliait chaque jour Die à La Chapelle est supprimé ; plus de ravitaillement possible si ce n’est accidentellement par des camions automobiles ; les touristes passent toujours assez nombreux surtout en auto, mais on ne peut leur offrir des menus convenables ; les autoïstes surtout sont d’une exigence ! Ils ne se contentent pas, comme les cyclistes, des mets simples et copieux qu’on peut leur fournir si loin de toute agglomération, ils veulent de la viande fraîche, de la viande de boucherie. Ces gros ventres sont gourmands de pourritures, similia similibus ! On ne peut jamais les satisfaire, conclut l’hôtelière, et mon mari a dû souvent leur répondre d’aller chercher eux-mêmes à Die ou à La Chapelle cette viande dont ils ne peuvent se passer et que nous la leur préparerions à leur fantaisie.
J’ai déjà entendu de pareilles plaintes formulées par d’autres hôteliers des hautes altitudes. Chauffards et chauffardes s’étonneront bientôt de ne pas retrouver au col du Rousset ou du Parpaillon le luxe des palaces de la Côte d’Azur.
Quelques heures de bon sommeil nous firent oublier nos tribulations de la veille et, après un solide déjeuner, où l’on vida un second flacon de clairette, par pure gourmandise, nous partîmes frais et dispos. Notre programme initial était de rentrer par les vallées de la Drôme, de l’Eyrieux et par Saint-Agrève ; mais Emile C... nous fit observer qu’il serait bien plus intéressant pour notre nouveau compagnon L..., de traverser la forêt de Lente et de voir la route de Combe-Laval.
Nous nous rangeâmes tous à cet avis judicieux et nous courûmes, dare-dare, par Vassieux, nous placer au col de Lachaux, devant l’objectif de Ch., sous un soleil..., je ne vous dis que çà !
Jusqu’à Vassieux descente continue, le plus souvent sous bois, charmant ; huit heures sonnent quand nous traversons le village. Bas les vestes et hardiment à l’assaut du Pot-des-Anguilles. Avec 3 m. 35, L .. et moi, nous trouvâmes la rampe un peu dure ; C... et Ch. mieux partagés, disposaient de 2 mètres à 2 m. 50 et ne s’en firent pas un pouce. Quelle riche suée éliminatrice et combien vite furent volatilisées les deux bouteilles de clairette ! Voilà les joies saines, les satisfactions incomparables du cyclotourisme. Quel bien-être du corps, quel délassement de l’esprit succèdent à un effort poussé un peu loin, sans dépasser toutefois les limites raisonnables !
Au moment où j’écris, je revis encore cette minute d’indicible contentement, où, mettant pied à terre après ce rude travail d’élévation, je m’absorbai dans la contemplation de la curieuse plaine de Vassieux, encadrée de forêts, dominée par les hauts sommets du Vercors, ne ressemblant à rien de ce qu’on voit ailleurs.
À neuf heures nous entrâmes dans la forêt, moins touffue qu’autrefois, parce que depuis cinq ans, ici comme partout, on a coupé beaucoup, mais toujours fraîche, ombreuse, idyllique. Les sentiers forestiers sont cyclables et quelques poteaux indicateurs empêchent qu’on ne s’égare, alors qu’en 1900 quand je vins là pour la première fois, entrer dans la forêt de Lente était facile, mais en sortir c’était autre chose ! On s’attarda un peu à la grotte du Brudour, on en prit toujours à son aise, si bien qu’il nous fallut deux heures pour aller du col de Vassieux à la corniche de Combe-Laval, plus impressionnante que tout ce que l’on peut voir dans cet admirable Vercors si riche en beautés naturelles. Nous y croisâmes la première auto rencontrée depuis le matin et la seconde passa quand nous barbotions dans la fontaine de l’Echarasson. La circulation n’a pas été intense ce jour-là dans ces parages si dignes cependant d’attirer les touristes. La longue descente jusqu’à Saint-Jean-en-Royans qui fut faite lentement à cause de l’état du sol, mit les freins à une rude épreuve ; mon frein dans le moyeu resta serré constamment et se comporta bien jusqu’au bout, au grand étonnement de Ch. qui ne jure que par les freins anglais à action radiale. Emile C.... qui préfère les jantes en acier aux jantes en bois et qui, par une poignée spéciale peut tenir son frein constamment serré, eut la désagréable surprise de trouver à Saint-Jean-en-Royans sa chambre à air surchauffée et se dégonflant à tout propos, tantôt vite, tantôt lentement comme il advient, en pareil cas. Quand une chambre à air est restée longtemps au contact d’une jante métallique devenue brûlante par l’application soutenue du frein, les pastilles des réparations antérieures, la jonction même des deux bouts tendent à se décoller partiellement et l’air fuit par une fissure qui s’obture d’elle-même quand on examine la chambre à l’air ou dans l’eau. On remonte son pneu persuadé que tout va bien et dix minutes ou deux heures après on est de nouveau à plat. On recommence et ça dura ainsi pour l’infortuné Emile C... toute la soirée et même le lendemain. En pareille occurrence il n’y a qu’à remplacer la chambre, puis à loisir chez soi, suivre toutes les anciennes réparations de très près. Avec des jantes en bois, on échappe à ce désagrément.
Après un déjeuner quelconque dont le menu répondait mal à mes habitudes alimentaires, (ce qui me joua le soir même un bien mauvais tour) nous quittâmes, L... et moi, Saint-Jean-en-Royans à 14 heures, abandonnant nécessairement à son infortune Emile C... et souhaitant à Ch. un heureux retour à Grenoble.
Le train fut assez soutenu puisque à 16 heures et quart nous étions par Saint-Nazaire, Saint-Lattier et Romans, en train de nous doucher à la fontaine de Tain qui nous avait vus la veille ; le soleil nous avait rôtis aussi copieusement le dimanche que le samedi. Traverser cette vallée du Rhône au milieu du jour en été, c’est entrer dans un four. On ne m’y reprendra pas de longtemps ; avec cela qu’elle, n’a rien, absolument rien d’agréable ni d’intéressant et qu’on a toujours hâte d’en sortir.
Entre Tournon et Andance, je commençai à avoir faim ; nous nous arrêtâmes un instant pour manger quelques cerises, en attendant la collation plus substantielle que nous avons toujours l’habitude de prendre à Andance avant d’attaquer les 1.100 mètres d’élévation qui nous séparent là du col des Grands Bois. Malheureusement cette collation fut insuffisante.
Pas de lait dans lequel j’aurais trempé quelques centaines de grammes de pain, et, faute de sucre, ni café ni mélange eau et vin pouvant pour cette trempette suppléer le lait. Je dus me contenter de pain et de fromage secs autant l’un que l’autre, et je ne pus manger suffisamment. Aussi fus-je un peu terne au début de la montée. Peu à peu néanmoins les forces revinrent à mesure que le pain et le fromage s’assimilaient et me fournissaient des calories et si j’avais pu trouver un bol de lait tout eût été pour le mieux. Mais trouver du lait dans des villages où les vaches encombrent la route, c’est tout aussi impossible que d’aller dans la lune. Ni à Davézieux. ni à Boulieu, ni à Saint-Marcel, pas plus chez les paysans que chez les aubergistes, je ne pus en obtenir une tasse. J’aurais, je l’avoue, obtenu plus facilement, de l’absinthe ! On vous regarde même de travers quand dans une salle enfumée où des hommes et des femmes avinés s’alcoolisent, on ose demander un verre de lait.
J’en trouvai enfin dans un hôtel à Bourg-Argental où je fus bientôt rejoint par L..., qu’une crevaison avait retardé et par Émile C... qui, partie par le train, partie par la route, en regonflant son pneu de temps en temps, nous avait suivis et rattrapés. Et sans autre incident, par une belle nuit tiède et claire, nous réintégrâmes nos domiciles respectifs, C. au Bessat, L... à Saint-Étienne et moi à la République, entre 23 et 24 heures ; il nous avait fallu 17 heures pour revenir du col du Rousset, juste le temps qu’autrefois Thorsonnax mettait pour y aller et en revenir !
Mais nous n’avons plus à démontrer que grâce à la poly on peut aller vite et loin ; ceux-là seuls refusent d’admettre cette vérité, qui nieraient la lumière en plein midi. Nous démontrons maintenant que, grâce toujours à la poly, on peut à tout âge excursionner agréablement, sans aucune fatigue ; et, pendant une longue journée, pédaler le long de sites tous plus intéressants et variés les uns que les autres.
Vélocio
Nous croyons utile de rappeler que pour tirer le meilleur profit d’un récit d’excursion, il faut suivre pas à pas le narrateur sur une carte à assez grande échelle, par exemple la carte de 1/300.000’ du ministère de la guerre, et noter, au fur et a mesure, les détails intéressants (état des routes. hôtels, curiosités, etc.) qui vous seront utiles si vous vous décidez, quelque jour, de voyager dans la même région.
