La Photographie & la Bicyclette

samedi 14 octobre 2017, par velovi

Par J. Ducom, Touring-Club de france, Mars 1896, Source gallica.bnf.fr / BnF

Lorsque entraînés par nos bicyclettes, nous traversons d’une façon si agréable les jolis sites qui se déroulent si fréquemment le long des belles routes de notre pays, combien de fois n’avons nous pas été tentés de fixer, par la photographie, le souvenir de ces charmants paysages.

Que de plaisir n’éprouve-t-on pas en effet, une fois de retour au logis, à les contempler à nouveau ou à en faire admirer les beautés aux personnes à qui on en fait la description.

Avant que les routes qui conduisent ou qui avoisinent les endroits pittoresques ne soient si assiduement fréquentées par les cyclistes, il existait déjà une classe de touristes qui se plaisait à passer de longues heures en compagnie de leur passe-temps favori.

Ces touristes, c’étaient les amateurs-photographes. Oh ! Alors, ils étaient encore bien modestes. Longtemps à l’avance ils préparaient leur expédition, ils consultaient force itinéraires et combinaient leur voyage presque comme une longue expédition.

Leurs appareils lourds et encombrants ne leur permettaient de rapporter le plus souvent que six photographies et les procédés qu’ils étaient obligés d’employer les forçaient à posséder toute une science qui faisait d’eux encore de véritables praticiens.

Confiants dans l’art qui faisait le but de leur excursion ils partaient à la recherche du paysage à faire, du coin inédit à croquer, et lorsqu’ils revenaient après avoir glané tout le long de leur route, les clichés les plus beaux, combien encore étaient agréables les heures qu’ils consacraient chez eux à faire réapparaître sur leurs plaques sensibles ce qu’ils avaient su fixer sur celles-ci.

Les amateurs photographes ont donc fait partie des premiers de la grande phalange que sont aujourd’hui les touristes dans notre pays. C’est pour cette raison que le Touring-Club de France leur a déjà si souvent témoigné toute sa sollicitude. Qu’il nous soit permis en cette occasion de lui en témoigner toute la gratitude que les amateurs photographes lui doivent.

Je n’insisterai pas ici sur l’emploi que peut faire le touriste et surtout le touriste photographe de la bicyclette, ce sujet a été traité trop souvent de main de maître dans cette revue ; mais qu’il soit permis à un amateur photographe convaincu de guider ses nouveaux collègues en bicyclette dans un art qu’il a pratiqué avec passion depuis déjà longtemps.

Aujourd’hui l’art du photographe est devenu à la portée de tous.

Les instruments et les procédés se sont tellement simplifiés que maintenant il est on ne peut plus facile pour tous d’obtenir des images irréprochables. Il est cependant nécessaire, pour arriver à de bons résultats, de posséder sur cet art quelques idées justes et pratiques ; elles seront utiles pour se guider dans l’achat d’un appareil, le développement des images, la manière de prendre celles-ci et de les tirer.

C’est donc sur ces matières que nous allons insister.

Aujourd’hui, on ne fait presque plus de photographie à l’aide de chambres démontables et pliantes qui se placent sur un pied : les chambres détectives ont obtenu depuis déjà longtemps toutes les faveurs des photographes amateurs.

Ce dernier genre d’instrument peut se diviser en deux catégories : 1° Les chambres dites pliantes ; 2° Les chambres à magasin.

Les premières comme leur nom l’indique, peuvent se plier ; on place dessus au moment d’opérer des châssis qui peuvent renfermer soit une ou deux glaces chacun.

Les chambres construites de la sorte possèdent l’avantage de tenir fort peu de place, on peut les dissimuler complètement dans les poches du vêtement : la chambre d’un côté, les châssis de l’autre, le tout est on ne peut plus facile à transporter.

Nous devons dire toutefois que ces instruments ont le défaut de ne pas toujours être prêts à fonctionner : il faut au moment où l’on veut s’en servir, les sortir de la poche, les monter, puis enfin opérer. Toutes ses manipulations demandent du temps et souvent le sujet que l’on veut faire est déjà bien loin lorsque l’on est prêt à opérer.

Ce défaut est-il aussi réel qu’on se l’imagine à première vue ? A notre avis évidemment non. Il ne faut pas croire en effet que l’on peut obtenir une bonne photographie en opérant aussi rapidement. Comme le chasseur qui se prépare à l’affût, on ne peut guère compter obtenir de bonnes épreuves que lorsqu’on a bien pris toutes ses précautions pour cela. Il est vrai qu’avec des chambres pliantes on pourra manquer certaines bonnes occasions mais on en sera certainement bien dédommagé au point de vue du transport ; surtout dans le cas spécial qui nous occupe.

Les Détectives qui ne peuvent pas se plier sont encore plus répandues que celles que nous venons d’indiquer.

Ces chambres sont construites de façon à être toujours prêtes à fonctionner mais aussi elles ne se démontent pas. Ces instruments sont beaucoup plus encombrants : ils constituent des boîtes plus ou moins volumineuses dont il est impossible de réduire le volume et cela d’autant moins que dans l’intérieur se trouve un magasin de plaques.

Chacune d’elles se présente successivement devant l’objectif grâce à un mécanisme plus ou moins ingénieux.

Qu’il nous soit permis de faire remarquer en passant, à propos de ces mécanismes que souvent ils sont encore bien capricieux : mais enfin avec de la bonne volonté et en les secouant un peu on arrive encore à bien les faire fonctionner.

Le dernier cri en ce genre d’appareils, c’est la jumelle photographique. Il est juste de dire que ces petits instruments sont d’un usage on ne peut plus agréable ; sous un volume relativement restreint ils renferment un grand nombre de plaques et toutes sortes de commodités ; ils sont facilement transportables, leur manipulation est réduite à la plus grande simplicité et comme leur construction est en général très soignée, ils donnent entre les mains de tous de forts beaux résultats.

Nous croyons donc que c’est parmi les modèles déjà si variés qui existent de ces jumelles que le photographe cycliste trouvera aujourd’hui l’instrument qui se prêtera le plus agréablement à ses besoins ; si toutefois comme nous le disions précédemment il ne préfère pas la chambre qu’il peut dissimuler complètement dans ses poches.

Maintenant quelle dimension de plaque faudra-t-il choisir pour pouvoir rapporter des images suffisamment intéressantes ? Si l’on veut bien employer une chambre pliante, il est évident que l’on pourra obtenir de bien plus grandes épreuves.

On construit actuellement des chambres 13 X 18 de ce système qui avec leurs châssis peuvent très bien être emportées à bicyclette ; une fois dans le sac, le tout n’est pas encore par trop encombrant. Il existe des chambres 9X12 que l’on peut facilement mettre dans la poche ; le 6 1/2 x 9 est aujourd’hui très employé. Les chambres à magasin ou les jumelles ne peuvent guère être employées en une dimension plus grande que le 9 X 12 ou le 6 1/2 x 9 ; sans cela leur volume devient exagéré et elles ne sont plus facilement transportables.

Il existe encore des modèles de jumelles d’un format plus réduit, 6 1/2 X 6 et 4 1/ 2 X 4 1/2. À notre avis ces deux grandeurs ne doivent être employées que lorsque les instruments sont stéréoscopiques, car sans cela les images sont peu lisibles et manquent souvent d’intérêt.

Nous venons de parler de photographie stéréoscopique : qu’il nous soit permis en passant de dire combien est agréable ce genre de reproduction double.

Avec des images relativement petites c’est bien celui qui donne partout l’illusion la plus parfaite de la nature.

Grâce à son emploi on peut revoir les objets en relief et aux différents plans ; tout comme nous sommes habitués à les voir dans la réalité. Les manipulations que nécessite la photographie stéréoscopique ne sont pas plus difficiles que les autres ; même, le tirage des épreuves positives se fait beaucoup plus facilement sur verre.

Si l’on veut faire de la photographie stéréoscopique, il ne faudra pas cependant se servir d’un appareil par trop petit ; sans cela lorsque l’on regarde les vues prises avec au travers d’un steréoscope muni de verres grossissants, le grain de gélatine qui forme l’image apparaît et nuit beaucoup à l’effet artistique de la vue. La grandeur 6 1/2 X 6 est croyons-nous la plus petite dimension pour chaque plaque que l’on puisse employer.

Si l’on ne fait pas de trop grandes courses à bicyclette l’instrument photographique pourra être porté en bandoulière ou dans les poches si ses dimensions le permettent ; mais pour une longue course il deviendrait, ainsi porté, vite insupportable ; il faut dans ce cas l’attacher à la machine : autant que possible de façon à ce que les trépidations de celle-ci ne se communiquent pas trop à lui : derrière la selle ou sur le guidon sont encore peut-être les places les plus protégées que l’on puisse trouver.

Si l’on emploie des appareils où les plaques sont maintenues par des taquets, il faudra s’assurer que ceux-ci ne sont pas trop libres, car sans cela les trépidations aidant, les plaques pourraient au bout de peu de temps sortir des châssis au moment de les exposer.

Il sera également de bonne précaution d’entourer l’appareil photographique d’une étoffe dont le tissu sera le plus fin et le plus serré possible afin de le protéger de la poussière de la route. Sans cette précaution, la poussière s’infiltre dans toutes les fentes de la chambre et des châssis, et au développement les clichés sont criblés de petits trous.

La question du choix d’un objectif est délicate, mais aujourd’hui elle est d’autant plus simplifiée que les instruments se vendent presque toujours complets, y compris l’objectif.

Comme le constructeur a tout intérêt à fournir à son client de bons instruments, on peut s’en rapporter à lui.

Il sera bon, cependant d’exiger un essai en sa présence, car dans une même fabrication tous les objectifs ne peuvent pas être aussi parfaits les uns que les autres.

Tous les opticiens font maintenant de bons objectifs, et les constructeurs français deviennent de plus en plus capables de rivaliser avec les maisons étrangères.

Un bon objectif simple ou rectiligne ne peut jamais couvrir d’une façon parfaite toute la surface de l’image, les bords de celle-ci seront toujours relativement flous, tandis que les objectifs anastigmatiques peuvent donner une image nette sur toute la surface qu’ils éclairent. Il est donc avantageux de les employer de préférence à tout autre.

Pour faire de la bonne photographie, il n’est pas seulement nécessaire de prendre un bon instrument, il faut encore savoir convenablement l’employer.

Les prospectus où les marchands indiquent certainement d’une façon suffisante la manipulation, mais il est encore certaines données au point de vue de l’éclairage, de la manière d’opérer, etc., etc., qu’il ne faut pas ignorer.

Les chambres modernes devant être employées sans pied, c’est de la manière instantanée que l’on opérera le plus souvent. On peut opérer ainsi lorsque les objets que l’on veut photographier sont éclairés par le plein soleil et qu’ils sont de couleur claire. Ainsi, des masses de verdure faites de près ne donnent jamais de bien bons résultats en photographie instantanée ; au contraire, de grandes vues panoramiques, des monuments de couleur claire donnent presque toujours de bonnes épreuves instantanées.

Il est bon, comme on le recommande souvent aux débutants, d’opérer toujours en ayant le soleil derrière soi.

Il est évident qu’en opérant de la sorte les objets à photographier sont beaucoup mieux éclairés et réfléchissent par conséquent plus de lumière sur la plaque sensible, mais il ne faudra pas être par trop esclave de cette recommandation ; un jour fuyant fera par exemple beaucoup mieux valoir toutes les saillies d’un monument et dans les montagnes ou au bord de la mer on pourra obtenir de très beaux effets en opérant absolument du côté où se trouve le soleil.

Le maximum de lumière que l’on pourra avoir sera obtenu lorsque le soleil paraîtra dans le ciel bleu et que celui-ci sera traversé par de gros nuages blancs qui formeront autant de puissants réflecteurs. Au bord de la mer on dispose également d’une grande quantité de lumière, le plein soleil n’y est donc pas toujours absolument nécessaire pour obtenir de bons instantanés.

En été, on peut opérer à presque toutes les heures de la journée si le temps est clair, mais en hiver, il n’est possible d’obtenir de bonnes épreuves que de 11h. à 3 heures de l’après midi. Depuis la fin de novembre jusqu’au commencement de février, il est préférable de ne plus faire de photographie instantanée si ce n’est pourtant par les temps de neige.

Le portrait doit se faire toujours à l’ombre et de la façon posée, une à deux secondes sont généralement suffisantes. On doit éviter d’éclairer son modèle d’une façon trop crue ou par de la lumière venant d’en haut, comme par exemple dans une cour entourée de hauts bâtiments, on n’aurait, la plus part du temps, en opérant de la sorte, que des figures grimaçantes ou dures d’expression.

Il ne faudra pas non plus chercher à posséder un obturateur par trop rapide ; cette pratique a plus d’inconvénients qu’on ne le suppose généralement. Si l’on peut faire varier la vitesse de l’obturation, cela sera beaucoup plus pratique, car, suivant le temps et les circonstances, il est bon de pouvoir faire varier le temps de pose en proportion de l’éclairage. On a toujours avantage à poser le plus possible.

Comme, dans beaucoup d’autres circonstances, l’amateur photographe pourra développer dans cet art tout son talent et son goût personnel. Il pourra y faire œuvre d’artiste, car, quoique l’on en dise, la photographie est bien un amusement des plus artistiques pour celui qui s’y livre.

Pour changer l’appareil photographique de plaques sensibles et pour effectuer les quelques manipulations qui nécessitent une pièce où ne pénètre pas du tout la lumière blanche, on trouvera toujours chez soi un local apte à remplir cet emploi : le plus petit endroit est bon pour cette opération pourvu que l’on n’y étouffe pas trop.

Le soir, toute pièce peut devenir un laboratoire noir ; dans ce cas, il faut bien se méfier de la lumière extérieure provenant de la lune ou des lampes et des becs de gaz du voisinage.

En voyage, il est préférable de ne pas développer ses plaques ; si, cependant, on reste longtemps dans le même endroit et si l’on y dispose d’une installation spéciale on pourra tout de même le faire mais dans ce cas seulement.

Il est également bon de se défier des laboratoires que l’on trouve aujourd’hui un peu partout à sa disposition ; il est difficile, en effet, de bien connaître les produits que l’on y trouve, la lumière, etc., etc.

Il faudra se contenter, dans ce cas, d’y changer ses plaques et de bien les conserver pour les développer à son retour avec tous les soins désirables. Il n’y a aucun danger à opérer de la sorte, les plaques bien emballées peuvent n’être révélées que six mois après, si cela est nécessaire. Il faudra éviter absolument de les envelopper avec des papiers imprimés, sans cela, tous les caractères se développent en même temps que l’image.

Le meilleur emballage que l’on puisse leur donner, est encore celui qu’elles ont dans la boîte où on les vend.

À l’hôtel, toute chambre, le soir, peut servir pour changer les plaques, si il y entre trop de lumière provenant de la rue ou des couloirs et que l’on ne dispose pas de rideaux suffisants pour faire l’obscurité parfaite, on se couche et sous les couvertures il est encore, au bout de peu de temps, très facile de faire le changement de l’appareil en plaçant les plaques du bon côté. On reconnaîtra avec un peu d’expérience le côté sensible de la plaque que l’on doit toujours placer du côté où elle doit être impressionnée. Le côte sensible de la plaque est à la vue plus mat que le dos de la plaque ; au touché, il est un peu rêche, tandis que le verre de la plaque qui est en dessous est plus gras, plus glissant. Il faudra éviter de toucher par trop à la couche sensible avec les doigts, sans cela, et surtout lorsqu’il fait chaud ou humide, on peut très facilement la tacher.

La lumière que l’on pourra tolérer dans la pièce qui servira de laboratoire sera fournie par une lanterne spéciale. Celle-ci sera éclairée par une petite lampe à huile ou à pétrole ; pour le voyage une bougie sera préférable ; les deux verres placés l’un contre l’autre seront l’un jaune dépoli et l’autre vert cathédrale.

Il est évident que la lumière ainsi obtenue voile les plaques, peut-être même un peu plus que toutes les autres qui le font du reste aussi, mais comme cette lumière est infiniment plus agréable à employer on pourra le faire sans crainte puisque pratiquement elle peut l’être.

Au moment où les plaques seront manipulées sèches il faudra un peu plus les protéger de la lumière car elles sont beaucoup plus sensibles dans cet état que lorsqu’elles sont dans les bains.

Comme matériel de laboratoire en plus de la lanterne on devra posséder un ou deux verres gradués, plusieurs flacons propres et environ quatre cuvettes assorties à la grandeur des plaques employées. Une servira au développement des clichés, elle devra être exactement de la grandeur des plaques à développer ou munie de compartiments pour pouvoir placer dedans plusieurs plaques à la fois.

Une autre cuvette servira à fixer les clichés au sortir du développement ; elle devra être suffisamment grande pour pouvoir y fixer plusieurs plaques en même temps.

Les deux autres cuvettes seront utilisées pour les lavages ou les différentes petites opérations que l’on aura encore à faire en photographie.

Une grande quantité d’eau provenant d’une canalisation, d’un réservoir, d’une fontaine à se laver les mains, etc., etc., sera de toute nécessité, une cuve étanche un seau, une grande terrine seront indispensables pour recevoir les eaux de lavage. Si l’on peut disposer ce récipient de façon à pouvoir placer à l’aide de supports à claires voies, directement dessus la cuvette à développer les clichés, on évitera en opérant ainsi bien des taches et des clichés voilés.

En effet les amateurs opèrent souvent sur une table sans avoir la prévoyance de l’essuyer. Des parties de bains et de fixage s’y rencontrent, s’y oxydent et tout ceci fait que rien ne marche plus. Pour ces raisons on fera bien encore de ne jamais placer le bain de fixage sur la table ou l’on développe.

Pour obtenir de belles épreuves photographiques il faudra, une fois que les plaques sensibles auront été exposées convenablement et rapportées en bon état à la maison révéler l’image qu’elles ont su captiver grâce à leur merveilleuse sensibilité. Mais cette image n’est qu’à l’état latent, c’est-à-dire invisible. Il faudra donc pour la faire apparaître et en obtenir une bonne image positive exécuter encore certaines manipulations. Nous allons les décrire.

J. Ducom (A suivre). Membre du T. C. F.

1896/03


Voir en ligne : Gallica