La traditionnelle randonnée pascale vers le Midi a rendu célèbre Paul de Vivie ! La première eut lieu en 1900, jusqu’à Cannes. Ce fut Les Baux en 1901, Martigues en 1902, Marseille en 1904 et 1905, Toulon en 1906, Cannes en 1907, Nice en 1911 et 1912, la Sainte-Baume en 1913.
La vallée du Rhône, la route des Alpes ou le côté ardéchois étaient empruntés, avec des parcours variés. Les retours se faisaient parfois à vélo, parfois en train, parfois les deux.
Après la première guerre mondiale, il ne s’agissait plus de faire des démonstrations en faveur de la polymultipliée et du « moteur à pomme », plutôt de choisir une destination pour entretenir des amitiés. En 1921, ce fut les Beaux, en 1923 Maillane, en 1924 les Baux avec invitation aux lecteurs du Cycliste, en 1925 les Saintes-Maries-de-la-Mer, en 1926 le Ventoux. En 1927, plus de cent cyclotouristes vinrent aux Baux. En 1928, Vélocio rebroussa chemin à cause de la pluie, sans parvenir à la Sainte-Baume. En 1929 il s’arrêta à Maillane, alors qu’un meeting était organisé plus officiellement à Toulon.
La randonnée pascale est toujours un rendez-vous aujourd’hui pour les clubs cyclo-touristes et leur fédération nationale (FFCT).
DE SAINT-ÉTIENNE À CANNES ET RETOUR PAR LES MAURES ET L’ESTÉREL, 1900
« Pour un beau voyage, c’est un beau voyage que nous avons fait là pendant les fêtes de Pâques, et les quatre jours que nous y consacrâmes ne pouvaient certes pas être mieux employés.
Si, malgré la longueur des étapes et la violence du mistral, nous avons pu exécuter de point en point notre programme, c’est, je me hâte de le dire, grâce au régime végétarien, aux multiples développements, et peut-être bien aussi, au moins pour l’un de nous, grâce à la roue libre. »
Vélocio, « De Saint-Étienne à Cannes et retour par les Maures et l’Estérel », Le Cycliste, 1900, p.105 à 114, Source Archives Départementales de la Loire, Per1328_7
Voici le programme de la seconde excursion pascale :
EXCURSION PASCALE DES 29, 30 ET 31 MARS, 1902
« Départ de La Digonnière, octroi, le samedi à 16 heures précises : Col des Grands-Bois, Boulieu, Andance, Valence, Loriol (114 kil., coucher) ; départ le dimanche à 4 heures : Montélimar, Orange, Avignon (218 kil., jonction avec le groupe marseillais de 9 h. 1/2 à 10 heures) ; Pont-de-Bonpas, Orgon, Salon, Rognac, Marseille (323 kil., arrivée à 16 heures, visite de la ville, coucher) ; départ le lundi à 4 heures pour l’Estaque, Carri-le-Rouet, Martigues, Istres, les Baux, traversée des Alpines, Tarascon, Remoulins, Pont-Saint-Esprit, et rentrée le mardi matin, soit à 1 h. 19 par le train, soit avant midi par la route. Dépense probable : 20 francs. »
Vélocio, « Excursion pascale du 29, 30 et 31 mars », Le Cycliste, 1902, p.47-51
De la randonnée pascale 1903 jusqu’à Cannes, Nice, Monaco et Roquebrune, en voici le retour contre le mistral, caractéristique de la vallée du Rhône.
MON RAID PASCAL, 1903
« À la bifurcation après Cuges, je me sépare de mon compagnon M. B. qui, rentrant à Marseille, se dirige vers Aubagne : il voulait m’accompagner jusqu’à Aix, mais le mistral lui en a ôté l’envie. Je me hâte de mon côté vers Gemenos pour y déjeuner ; il est midi. Le bourg est un peu en dehors de la route d’Aix, de là part un chemin véloçable par lequel il est facile d’aller au Plan d’Aups et à la Sainte-Baume sans être obligé de franchir la montagne en portant sa machine sur le dos comme je le fis en 1899, en partant de Riboux. À 13 heures et quart, je suis derechef en tête-à-tête avec le mistral ; quel brutal ! Sa force s’est accrue et ira croissant jusqu’au soir. Je ne vois pas grand’chose du pays que je traverse. Roquevaire, cependant, m’a laissé une bonne impression, il ne manque que de l’eau dans le lit du ruisseau qui passe là, au pied de quelques rochers, pour que ce coin de nature ait du cachet. Après Roquevaire, il ne me reste plus qu’un souvenir confus de montées assez dures et longues qui amènent à un premier sommet d’où une rapide descente me fait perdre une bonne partie de l’altitude conquise à laquelle je regrimpe presque aussitôt. J’ai troqué, cela va sans dire, mon développement de 4 mètres contre celui de 3 mètres, ce qui ne m’empêche pas de trouver bien durs çà et là certains raidillons, l’un entre autres au moment où je laisse à droite la route de Marseille à Saint-Maximin.
Enfin, j’ai fini de monter et je puis avec 5m,70 relever un peu mon allure : le ciel qui s’était assombri se dégage et le soleil luit par intervalles.
À 16 heures j’entre à Aix et je me dirige tout droit vers la gare ; j’en ai assez, j’en ai trop de cet odieux mistral ; je prendrai le premier train pour Avignon et tout sera dit. La gare est encore pavoisée, on abat les mâts tricolores ; le monde officiel a passé par là ; une foule de voyageurs encombre les guichets ; j’avise un employé et je m’aperçois en ouvrant la bouche que je suis affligé d’une aphonie complète. Ce satané mistral m’a emporté la voix. Je pouvais encore parler à Gemenos, à Aix je suis muet ou à peu près, car c’est à voix basse, en parlant à l’oreille, que je puis, au milieu du brouhaha, réussir à me faire comprendre. Le premier train pour Avignon part à 5 h. 45 ! Ah ! zut ! Attendre 2 heures, j’aime mieux pédaler.
Et je repars à 16 h. et quart. Montée assez forte en sortant de la ville ; un cycliste précédant deux jeunes filles dont l’air vif a rougi les joues, me croise et semble me jeter un regard de commisération que je n’ai pas volé ! Tous les trois se laissent couler en roue libre cependant que j’appuie sérieusement. Au sommet de la côte, une fontaine m’invite à me rafraîchir ; j’en profite pour disposer, à portée de la main, les dattes qui me restent et qui m’aideront à attendre le repas du soir.
Du point où je suis, le voyageur qui se dirige du côté de Lambesc aperçoit devant lui une ligne blanche d’une longueur désespérante : c’est la route que je dois suivre ; toute en montées et en descentes et dans l’axe même du mistral. C’est à vous donner envie de lâcher pied et de redescendre à Aix !
Je me pique heureusement de philosophie et j’éprouve, en outre, une certaine satisfaction à surmonter les obstacles que le hasard m’oppose. Je pousse donc avec obstination et, comme j’aperçois tout à fait au loin un point noir qui m’a l’air d’aller dans la même direction que moi, je me demande à quel moment je le rattraperai et je me distrais en me posant, de diverses manières, le problème classique des deux trains qui se suivent à des vitesses différentes.
Quelques autos, quelques voitures, quelques piétons ; je vais tête baissée ; de temps en temps je pense aux Cimbres et aux Teutons, aux Romains, aux Sarrazins, à tous ceux qui venus de lointains pays eurent à lutter contre le mistral sur ce plateau ondulé. Et, petit à petit, j’avance, je gagne du terrain sur le point noir devenu diligence que je dépasse avant d’arriver à Saint-Cannat.
De Saint-Cannat à Lambesc il m’a semblé qu’on descendait plus qu’on ne montait, et dans Lambesc même une forte pente me permet de jouir de la roue libre J’aborde ensuite une côte assez longue, mais si bien abritée du vent que je l’enlève à grande vitesse.
En arrivant au sommet, je paie cet instant de bien-être par une culbute ridicule. Le mistral m’attaque à l’improviste et me désarçonne ; un mistral froid comme glace : le soleil venait de se coucher et il allait geler ferme cette nuit dans tout le Midi. Je me blinde de papier, je me roule dans mon manteau, j’attache mon béret et je consolide mon bagage, car la violence du vent devient inouïe. Un cyclotouriste que je viens de rencontrer avait dû faire la montée en roue libre et moi qui descends, il faut que je pédale !
À Port Royal, il fait presque nuit ; 45 kilomètres me séparent encore d’Avignon où je comptais prendre l’express de 2 heures du matin. Depuis Saint-Cannat j’ai repris, comme petit développement, 4 mètres, afin d’activer l’allure autant que possible, car c’est en vain qu’en plaine j’essaie de me servir de 5m,70.
Bref, après des péripéties amusantes seulement pour ceux qui n’en sont pas les victimes, j’arrive à Orgon à 20 heures bien sonnées.
Cette fois, je crois bien que je tiens enfin cette fatigue anormale que je me suis trop flatté de ne jamais connaître. J’en ai... jusque-là ! et je me demande si j’aurai bien la force de me remettre en route après le repas que je vais prendre. Encore, si j’avais trouvé une bonne assiettée de légumes, du riz et des pommes ! Rien de tout cela, mais du bœuf, de l’agneau et du civet ! ! Il fallut me contenter d’un bouillon, de deux œufs, de quelques biscuits et d’une orange, pas même de la salade. Pour être végétarien en voyage, il faut avoir un estomac complaisant et facile à satisfaire.
Un cyclotouriste anglais venait d’échouer au même hôtel ; nous causâmes autant que mon enrouement, me le permit. Il était enchanté, il avait fait 162 kilomètres de Valence à Orgon avec le vent dans le dos, sans la moindre fatigue ; le lendemain il irait à Marseille ; il était parti de Paris et le temps l’avait constamment favorisé.
Partisan des machines légères monomultipliées, voyageant sans autre bagage qu’une pèlerine caoutchouc dans laquelle il roulait deux mouchoirs, sa brosse à dents et une paire de bas, il dut s’esclaffer in petto en voyant mon lourd camion à quadruples couples de pignons encombré de sacs et de paquets. Je n’avais pas le temps de le convertir à la polymultiplication car, sitôt mon modeste repas terminé, un irrésistible besoin de dormir se fit sentir et j’allai me coucher, renvoyant au lendemain la fin de mon voyage qui, par le fait, se termina à Orgon.
Le lendemain, en effet, je me contentai d’aller par la route, toujours avec le mistral contre moi, jusqu’à Orange (45 kilom.), d’où l’express de 9 heures m’amena à Vienne à 13 heures et demie avec une heure de retard.
Le temps était beau, le vent s’était apaisé et je rentrais un peu mollement en 3 heures, par la route de Vienne à Saint-Étienne (52 kilom.). J’avais, en 4 jours francs, parcouru environ 950 kilomètres sans autre fatigue anormale qu’une extinction de voix qui n’eut pas de conséquence fâcheuse. Mes dépenses totales s’élevaient à 31 fr. 50 dont 8 fr. 55 pour le trajet Orange – Vienne en chemin de fer. Pas trop cher pour un si beau voyage ! »
Vélocio, « Mon Raid Pascal », Le Cycliste, Avril 1903, p. 65-77
EXCURSIONS DES 3 ET 4 AVRIL 1904
(Fêtes de Pâques)
« Givors, Valence, Orange, Pont-de-Bonpas, Salon, le Rove, Marseille, l’Estaque, Carry-le-Rouet, Martigues, Istres, Arles, Remoulins, Pont-du-Gard, Pont-Saint-Esprit, Pierrelatte. 540 kilomètres.
Le temps me fait défaut pour donner, si ce n’est de façon très succincte, le compte rendu de la merveilleuse randonnée qu’à l’occasion des fêtes de Pâques nous venons de faire dans le Midi. Un temps superbe nous a constamment favorisés et nous avons pu égrener en deux jours, tantôt vite, tantôt lentement, suivant le plus ou le moins d’intérêt qu’offraient les régions traversées, 540 kilomètres, sans la moindre fatigue anormale.
Partis de Givors samedi, à 20 heures, en une forte étape de nuit nous arrivions par Valence, Pont-de-Bonpas et Le Rove dimanche à midi en vue de Marseille dont 14 kilomètres d’affreuse route par l’Estaque nous séparaient encore. Un accident de pneumatique et l’obligation d’aller à pied en maints endroits firent que nous ne touchâmes le Vieux-Port et l’hospitalière demeure de Pascal, maître ès-bouillabaisse, aiolis, brandades et autres spécialités, qu’à 14 heures.
On consacra l’après-midi à Notre-Dame de la Garde, à la Corniche, au Prado et à la Cannebière. Nous rencontrons maints Stéphanois, mais, chose bizarre, le suave assent marseillais fleurit déjà sur leurs lèvres, comme sur les nôtres d’ailleurs. Zou, mai, té moun bon, anen vè, toutes les locutions massiliotes nous sont familières. »
Vélocio, « Excursions des 3 et 4 avril », Le Cycliste, mai 1904, p.65-69, Source Archives départementales de la Loire, cote PER1328_8
Jusqu’à la première guerre mondiale, les randonnées se firent de plus en longue, avec une volonté de démonstration et d’expérience, jusqu’aux étapes de 40 heures, pour démontrer les avantages de la polymultipliée et du végétarisme. Cela face en particulier à la monomultipliée des coureurs, qui à la place de changer de vitesses en marche, retournaient leur roue arrière ou changeaient de vélo. Le but était aussi de mettre à la portée de toutes les bourses le voyage.
EXCURSION PASCALE 1905
« À Pâques, nous avons coutume, à l’École Stéphanoise, depuis 1900, d’aller nous promener sur la côte d’Azur. La montagne nous est encore trop interdite par la neige et par la boue pour que nous nous y hasardions, et le passage du col des Grands Bois à 1245 mètres suffit pour nous donner un avant-goût des surprises qui nous attendraient au col du Lautaret, par exemple, où quelques-uns eurent, cette année, la velléité de nous entraîner. Tentative qui ne résista pas à l’aspect embrumé des lointains alpestres alors-que, du côté de la mer, le ciel s’azurait, l’horizon souriait et le vent nous poussait. »
« Il m’arriva ce jour-là, après déjeuner, d’être atteint pendant une heure ou deux de la maladie du sommeil d’une façon si impérieuse que je fus sur le point d’être forcé de m’arrêter et de dormir un instant sur le bord de la route. J’avais mangé deux paquets de radis roses, sans me méfier des propriétés soporifiques de ce hors-d’œuvre dont la pelure contient, paraît-il, une substance opiacée ; la vertu dormitive de cette substance aurait bien pu m’être fatale et c’est pour cela que j’attire l’attention sur cet incident minuscule. Rien n’est dangereux en effet de s’endormir ou simplement de s’assoupir quand on est à bicyclette, surtout à une descente et sur une route déserte où la crainte de collision ne vous tient pas sur vos gardes, une chute dans ces conditions est forcément dangereuse, car on ne se garantit pas avec les mains et l’on tombe brutalement sur la tête.
Je ne me suis laissé choir ainsi qu’une fois en revenant du Ventoux, après deux nuits blanches, sans conséquence grave, parce que le hasard me fit tomber dans l’herbe ; mais voici que le même accident vient d’arriver coup sur coup à deux de mes amis que le hasard a conduits sur des tas de pierres où des passants les ont recueillis dormant toujours, à demi-assommés par le choc et couverts de sang, car la tête avait porté et l’épiderme était sérieusement entamé. La caractéristique de ces chutes-là, c’est que les bras et les mains qui écopent toujours d’habitude sont indemnes, preuve évidente qu’on était déjà inconscient quand la chute a eu lieu.
Donc, quand vous vous sentirez sollicité par une impérieuse envie de dormir, n’y résister pas ; mettez pied à terre et dormez ; il suffit d’un quart d’heure de repos pour vous remettre d’aplomb ; seulement, si le besoin de sommeil est le résultat de la fatigue plutôt que celui d’une digestion laborieuse ou de l’ingestion d’une substance soporifique, vous risquerez de rester endormi plus d’un quart d’heure si vous n’avez personne auprès de vous pour vous réveiller ; mais nous toucherions alors à la fatigue anormale à laquelle on ne doit jamais arriver »
Vélocio, « Excursion pascale », Le Cycliste, avril 1905, p.66-74, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_8
RANDONNÉE PASCALE, 1909
« Sur le sable fin de la plage, je prends un bain de jambes en mangeant quelques oranges. Tel est le bonheur simple que je suis venu chercher à grands coups de pédale et il ne m’en faut pas plus pour être heureux, des bois, des rochers, la grande mer bleue, calme ici mais qui moutonne au large, du soleil à profusion, une brise caressante. Je ressens une indicible sensation de bien-être physique et moral. Plaisirs peu coûteux et hygiéniques, à la portée de tous, des plus modestes travailleurs et des oisifs opulents »
[…]
« Que l’on ferait bien mieux lorsqu’on prétend faire partie des classes dirigeantes de se conformer à la maxime de Socrate et de vivre de telle façon que le plus pauvre des travailleurs puisse vivre de même. C’est à quoi nous nous appliquons constamment à l’École stéphanoise, et j’ose dire qu’au point de vue du prix de revient, nos randonnées ne sauraient effrayer les ouvriers et employés les moins fortunés. Voici un de nos nouveaux adeptes, le jeune Panel, qui, pour dix francs, a pu s’offrir en deux jours un beau voyage de 600 kilomètres.
Pour arriver où je suis en ce moment, en face de Bandol, dans l’eau jusqu’à mi-jambes et suçant des oranges, j’ai dépensé sept francs tout juste et ne me suis privé de rien. »
[…]
« Quand vous vous mettrez en vedette, si peu que ce soit, et que vous risquerez d’avoir des imitateurs, souvenez-vous de la maxime socratique, vivez simplement, sans ostentation, à peu de frais, afin que votre idéal de vie reste à la portée des plus humbles. »
[…]
« À pédaler seul, pendant des journées, on ne s’ennuie vraiment pas quand, après des questions d’ordre purement mécanique, telles que la polymultiplication qui m’occupa longtemps, on aborde les questions d’alimentation, d’hygiène, de morale, d’économie sociale et politique ! »
Vélocio, « Excursion pascale », Le Cycliste, 1909, p.98 à 101, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_10
CURE DE PRINTEMPS, 1910
Une étape de 540 kilomètres.
« L’an dernier, au cours du récit de ma randonnée pascale, je suis resté en carafe, pour parler l’argot moderne, et plus exactement en pleine eau, à Bandol, en train de philosopher.
Je m’y suis oublié parce que, sans doute, je m’y trouvais bien ; d’ailleurs, je n’avais plus qu’à flâner le long de routes connues depuis longtemps par mes récits antérieurs et il ne me restait qu’à résumer brièvement la fin de mon excursion, de dire comment après le supplice de la traversée de Marseille et de l’Estaque, auquel je jurai de ne plus m’exposer, je ne trouvai pas de lit à Carry-le-Rouet et, forcé d’aller à Sausset, j’eus la bonne fortune d’y rencontrer deux abonnés du Cycliste avec qui je passai une soirée des plus agréables ; de dire comment le lendemain j’échappai, sans le vouloir, à la poursuite d’un autre abonné du Cycliste qui, me sachant dans ces parages, tantôt me suivit, tantôt me précéda jusqu’en Arles où il perdit mes traces ; comment enfin j’arrivai, malgré un vent du nord carabiné, à midi à Remoulins où, ce jour-là et à la même heure, à quelques minutes près, passèrent deux autres cyclotouristes stéphanois, sans se douter le moins du monde qu’ils fussent si près les uns des autres. Je déjeunai peu après à Valliguières où un chien fit un accroc à ma culotte et je remontai par la rive droite, péniblement à cause du vent, jusqu’au Pouzin où je me joignis à un groupe des plus sympathiques pour terminer mon excursion.
Cette année j’avais résolu, histoire de m’entraîner en vue de la fameuse étape Luchon-Bayonne, d’aller, en une étape, de Saint-Étienne à Nice par la montagne, mais la neige survenant à l’improviste quelques jours avant mon départ me détourna du col de Cabre et des Basses-Alpes et me rejeta une fois de plus dans la vallée du Rhône... que je commence à connaître !
Je devais avoir des compagnons, mais, au dernier moment, tous firent défaut, naturellement, et je partis seul le jeudi saint à 10 heures de Saint-Étienne. »
Vélocio, « Cure de printemps », Le Cycliste, Avril 1910, p. 63 à 72, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_11
RANDONNÉE PASCALE DU CYCLISTE, 1911
Une étape de 592 kilomètres
« D’abord favorisée par le temps, la randonnée expérimentale a été quelque peu contrariée par une série d’accidents de pneumatiques et par le vent contraire, qui me retardèrent de trois heures. Si bien que, lorsque je fis halte à St-André-de-Méonilles, après 39 heures passées sur la route, je n’avais couvert que 592 km. au lieu des 700 prévus.
L’an prochain, je tenterai de faire mieux, j’aurai soin de ne pas m’embarquer avec des valves Dunlop, dont le tube de caoutchouc-obturateur cédant tout à coup, sans motif apparent, m’obligea après maints essais infructueux, à démonter, seul sur la route, une fois la roue arrière, une fois la roue directrice de ma bicyclette, pour changer les chambres à air ; or, je manque malheureusement d’adresse en ce genre d’exercice dans de telles conditions, et je perdis un temps précieux.
Au rendez-vous à la Digonnière, à la sortie de Saint-Étienne, nous nous trouvâmes trois, et nous partîmes à 3 h. 35, sans trop de hâte comme il convient en début d’une longue étape. Au Col du Grand-Bois, à 4 h. 50, on se sépara, et j’arrivai à Andance à 6 h. 10. Mais trois kilomètres plus loin, une première panne m’immobilisa une heure et demie sur la route. À Tain, un autre compagnon m’attendait et me happe au passage. On file à grande allure, vent favorable.
Valence, 9 h ; quinze minutes d’arrêt. Nous croquons des bananes et je me procure une chambre à air dont je prévois le besoin. À Livron, nous sommes quatre, mais à Loriol, à 10 h., je prends congé de mes compagnons et seul, désormais, je vais tâcher de rattraper mon retard, pour ne pas faire trop attendre d’autres amis, qui doivent m’accompagner d’Aix à Nice. Je traverse Montélimar à 11 h. ; courte halte à Donzère, et me voici à Orange, il est 14 h. 55. J’aurais dû, d’après mon horaire, m’y trouver à midi.
Entre Orange et Montélimar, mon passage a été contrôlé, à mon insu, par un chauffeur stéphanois qui remontait la vallée du Rhône.
Avant Courthézon, à 6 km. d’Orange, une seconde panne m’immobilise ; elle s’aggrave par trop de précipitation, se complique d’une crevaison, bref, m’arrête deux heures : c’est à désespérer... ! ! Je déjeune pendant qu’on répare et tout redevient rose. Je télégraphie à Aix mon retard, et quitte Courthézon à 15 h. 15. Sorgues, le Pont de Bonpas, Orgon, Pont-Royal défilent rondement ; à Lambesc, légère collation et j’entre à Aix à 19 h. 15 exactement ; 90 km. franchis en 4 heures, tous arrêts compris. Tout va bien maintenant, j’ai payé mon tribut à la malchance, et je n’aurai plus le moindre ennui. »
[...]
« À 18 h. 30, je termine mon étape, de 592 km., à St-André-de-Méouilles (aujourd’hui St-André-les-Alpes), sans ressentir de fatigue anormale. Je fis honneur au menu de l’Hôtel Trotabas, recommandé, et, le hasard m’ayant placé à côté de cyclistes, nous causâmes jusqu’à 21 h. Je me contentai de leur dire que je venais de Nice ce qui leur parut même phénoménal ; l’on m’aurait certainement pris pour un fou si j’avais dit d’où je venais réellement...
Et pourtant, la folie n’est-elle pas, plutôt, en ceux qui, ayant reçu de la nature un excellent moteur, en ont fait, peu à peu, par une mauvaise alimentation et une néfaste utilisation, un misérable tacot incapable d’un travail soutenu de quelques heures. Ils ont, il est vrai, la ressource de le remplacer par un moteur mécanique ; mais quand ils auront irrémédiablement compromis leur santé, pourront-ils, aussi la remplacer par une santé mécanique ?
Ces longues randonnées ne sont pas seulement agréables, elles sont utiles. Elles démontrent la supériorité de la bicyclette, en tant que moyen de transport individuel sur tous les autres modes de locomotion. Elles démontrent aussi, la supériorité du moteur humain sur tous les autres moteurs. Quel est, en effet, celui capable de vous transporter pendant 600 km. pour trois ou quatre francs, somme à laquelle se sont élevées, au maximum, mes dépenses supplémentaires d’alimentation pendant ces 40 heures.
Pour obtenir ces résultats, il faut, évidemment, que le moteur humain soit tenu en bon état, que l’estomac, surtout, fonctionne bien et ne reçoive que des aliments aptes à une rapide et facile transformation en calories. Il faut, aussi, que l’on ait un outil convenable, qu’on sache s’en servir et qu’on ne dépense jamais plus d’énergie que n’en exigent les résistances à vaincre.
Des cyclistes, même bien outillés qui, dès le départ, exagéreraient leurs efforts, soit en se servant de développements trop grands, soit en augmentant inconsidérément leur allure, comme s’ils n’avaient à fournir qu’une course de 100 km., ces cyclistes-là seraient vite fatigués et obligés de s’arrêter bien avant la fin de l’étape.
Par contre, pratiqué rationnellement, le cyclisme n’exige qu’un travail modéré qu’il est fort possible de prolonger, de temps à autre, comme tout autre travail modéré, pendant quarante heures consécutives, sans aucun inconvénient, je dirai même, jusqu’à preuve du contraire, avec quelque profit pour la santé. »
Vélocio, « Randonnée pascale du Cycliste », Le Cycliste, 1911, p. 110-112, SourceArchives départementales de la Loire, cote PER1328_11
RANDONNÉE PASCALE, 1912
« Nous avons pu enfin, à deux, nous offrir une étape de 40 heures, de 46 heures même, et la terminer dans le train, c’est-à-dire, sans souffrir outre mesure du manque de sommeil. Mon compagnon n’envisageait ces longues étapes qu’avec quelque crainte et, doutant de son endurance, ne se croyait pas capable de pédaler aussi longtemps sans discontinuer. Or, il s’en est tiré beaucoup mieux que moi-même et s’il eut été seul et qu’il n’ait eu en vue que la longueur de l’étape et non pas son agrément, nul doute qu’il n’eut couvert, pendant les 46 heures, près de 800 kilomètres. Tandis que nous n’en avons fait, ensemble, que 585, un peu moins que je n’en fis, seul, l’an dernier. Mais il faut bien se mettre dans l’esprit, qu’à deux, on sera toujours retardé, à trois davantage, et à quatre encore plus. On nous a dit : Pédaler est un travail si éreintant qu’on ne peut s’y livrer plus de dix heures consécutives, sous peine d’être anéanti. Nous répondons : Pédaler est, au contraire, un travail si peu fatiguant, qu’on peut s’y livrer, de temps à autre, sans crainte de surfatigue, jusqu’au moment où s’impose le besoin de dormir, c’est-à-dire pendant, au moins, 40 heures. Et nous le prouvons ; et nous assurons, avec plus de force que jamais, qu’à la condition d’y avoir du plaisir et de savoir s’alimenter ; à la condition, aussi, de ne jamais, par un sot amour-propre, vouloir aller plus vite qu’on ne le peut, nous assurons à tous les cyclistes que les randonnées de 40 heures ne sont qu’amusement et délassement hygiénique. Mais il convient qu’on ne se joigne à des compagnons déjà entraînés, qu’après s’être rendu compte, par des tentatives solitaires, de ses propres forces, c’est-à-dire, de l’allure à laquelle on peut prétendre (allure qui, à machines égales, varie avec chaque individu) et de l’effort qu’on est capable de soutenir pendant 40 heures. Cela fait, restez toujours en dedans de vos moyens ; ne vous croyez pas obligé de répondre aux provocations tacites des pédards qui vous dépassent, ou de suivre, quand même, des compagnons qui ont, dans les muscles, plus de force et dans les poumons, plus de vitesse. Surtout, n’oubliez pas de manger avant d’avoir faim, et de boire, avant d’avoir soif, sans vous inquiéter de ce que penseront vos amis, des exigences de votre estomac ; faites comme si vous étiez seul. Que vous arriviez un peu plus tard, cela n’a pas d’importance ; le principal est que vous arriviez en bon état, sans fatigue anormale. C’est pourquoi, il vaut mieux, tout bien considéré, partir avec des compagnons moins vigoureux, moins entraînés, et se contenter de les suivre. Et si ces compagnons se confient à vous pour que vous les habituiez aux longues randonnées, n’allez pas les en dégoûter en les vannant dès les premiers cent kilomètres ; donnez-leur au contraire, l’exemple de la modération ; apprenez-leur à se servir intelligemment de la polymultiplication ; rappelez-leur qu’on gagne, toujours plus qu’on ne perd, à abaisser son développement, car beaucoup ont une tendance marquée à garder, trop longtemps, la grande multiplication qu’une circonstance favorable leur aura fait prendre. Mettons un point à ce bien long préambule qui n’aura, peut-être, pas été inutile, et contons notre randonnée. »
[…]
« J’avoue, que, pour moi, la ration fut, cette fois, trop forte. Après l’étape de quarante heures, j’aime mieux me mettre au lit que me remettre en selle. Ch..., mon compagnon, dans la force de l’âge, à 35 ans, qui doutait en partant de sa résistance au sommeil, passa cette seconde nuit aussi facilement que la première ; il en aurait peut-être passé trois, comme Gustave-Adolphe qui, dit-on, pouvait résister au sommeil pendant cinq jours et cinq nuits consécutifs. »
Vélocio, « Randonnée pascale », Le Cycliste, 1912, 72-80, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_12
Après la guerre, les randonnées pascales reprirent, dans de nouvelles conditions. La qualité des routes s’était un temps dégradée. Paul de Vivie avait une décennie de plus, le temps n’était plus pour lui aux démonstrations. Les rendez-vous des randonnées pascales se transformèrent en meetings, réunissant à chaque fois pas plus de vingt personnes (en 1924 aux Baux, en 1925 aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en 1926 au Ventoux). En 1927, une centaine de cyclotouriste cette fois se déplacèrent aux Baux. C’était le début des rendez-vous de grande envergure pour Pâques, mais aussi le dernier pour Vélocio. En 1928, l’orage l’arrêta, en 1929, il ne descendit pas jusqu’au meeting annoncé, s’arrêtant là aussi chez ses amis les Roumanille à Maillane.
VALLÉE DU RHÔNE – LES BEAUX, 1921
« Mens sana in corpore sano : Voilà le but. Pour l’atteindre, deux moyens parmi sans doute beaucoup d’autres : le cyclotourisme qui élève l’âme, tient l’esprit en éveil, exerce l’intelligence et fortifie le corps ; puis, une formule « Ni vin, ni viande, ni tabac », qui soustrait l’organisme à l’empoisonnement à jet continu auquel nous condamnent nos préjugés ou nos mauvaises habitudes. Grâce à cette formule, j’ai pu fêter cette année mon soixante-neuvième printemps en effectuant une randonnée pascale qui ne le cède en rien à celles d’avant guerre si l’on tient compte des contingences nouvelles. Nous partons à 2 heures, sous les rayons de la lune qui nous permet d’économiser notre carbure. Dès que nous sommes sur le plateau de la République, nous nous trouvons aux prises avec ces contingences nouvelles ; la route est dans un état inénarrable, ornières, trous et cailloux épars, puis, dès l’entrée dans le grand bois, boue épaisse, à demi gelée, labourée par les camions et formant de véritables sillons. Pendant trois kilomètres, il faut aller à pied péniblement et lentement. Même à la descente, bien que le sol soit meilleur, il faut être prudent ; des parties de route sont en cours de rechargement, d’autres sont fraîchement réparées et l’on n’ose pas laisser courir comme autrefois. Bref, nous ne sommes à Andance qu’à 5 h. 45, en retard d’une bonne heure sur notre temps habituel. Le jour commence à poindre, le ciel est brouillé, pas un souffle, il est bien difficile de pronostiquer le temps qu’il fera dans la journée. La route, d’abord mauvaise, s’améliore ensuite, devient ici pire, là meilleure qu’elle ne le fut jamais, et il en sera ainsi constamment, à tel point que je ne saurais dire si le bon l’emporte sur le mauvais ou si c’est le contraire. En tout cas, ces alternatives coupent l’élan et l’on ne peut plus atteindre qu’à de rares intervalles ces allures de 35 à 40 km. à l’heure qui, avec vent favorable, mettaient Avignon à 10 heures de Saint-Étienne. Et ne voilà-t-il pas que, pour aviver nos regrets, le vent s’élève derrière nous et va crescendo, si bien que lorsque nous nous arrêtons, à 8 heures, à Beauchastel, pour le petit déjeuner, il soulève déjà des tourbillons de poussière ! Nous resterons jusqu’au Pouzin sur la rive droite où la route est, nous a-t-on affirmé, meilleure que sur la rive gauche que nous empruntions autrefois à Tain ou à Valence. La rive droite est en outre, moins monotone, et les quelques kilomètres de plus que nous ferons ainsi sont bien compensés par l’attrait d’un paysage plus varié. Tout est fleurs et feuillage de véritables forêts de pêchers nains alignés au cordeau et taillés de même étalent leurs étoiles roses à côté des étoiles blanches des gros cerisiers, moins soigneusement peignés. L’eau manque malheureusement, les torrents sont à sec et le Rhône est très bas. Nous le franchissons au Pouzin et, par un petit chemin mal entretenu qui nous oblige à des prodiges d’équilibre pour éviter les galets roulants dont il est chargé, nous allons trouver à Saulce la grande voie romaine de Lyon à Arles dont nous avons fait une de nos routes nationales les plus fréquentées. Ce premier contact n’a rien de plaisant et nous regrettons de n’avoir pas continué à suivre la route Lyon – Beaucaire. La violence du vent augmente et nous annonce pour la soirée un véritable mistral, fléau du Midi, nous n’en pouvons guère profiter, forcés que nous sommes de louvoyer entre les trous et de rechercher, tantôt à droite, tantôt à gauche, les meilleurs passages. Mais, soudain, quelques kilomètres de route toute neuve se déroulent devant nos roues et me permettent de donner à mon compagnon qui en doutait un échantillon des vitesses qu’en pareil cas nous pouvions soutenir autrefois sans la moindre fatigue, pendant des centaines de kilomètres. Nous voilà donc filant à 40 à l’heure, pas longtemps, hélas ! Nous contournons Montélimar et nous nous hâtons vers Donzère où nous ferons, auprès d’une fontaine que je connais de vieille date, un second petit repas tiré du sac. Par chance, la route est assez bonne à la descente pour nous y laisser pousser par le vent sans avoir à freiner constamment, et nous y atteignons dans les lignes droites la vitesse limite qui, dans ces conditions, doit osciller entre 50 et 60 à l’heure. Sensation très agréable que de se sentir ainsi emporté dans un tourbillon de poussière. À 11 heures, nous sommes à Donzère, n’ayant couvert, en 9 heures, que 160 kilomètres. Ce même temps, autrefois, nous mettait bien au delà d’Orange, dont 38 kilomètres nous séparent encore ; vingt minutes après, nous repartons et, avant Piolenc, un premier accident de pneu nous immobilise une demi-heure, tant et si bien que nous ne traversons Orange qu’à 14 heures. Je n’étais pas, depuis dix ans, descendu aussi bas dans la vallée du Rhône, et mon compagnon y venait pour la première fois. Ces sites, qui m’étaient jadis si familiers, avaient donc cette fois pour moi quelque chose de nouveau qui me les faisait presque goûter davantage, et nous ne nous lassions pas, quand l’état de la route nous laissait quelque répit, de nous communiquer nos impressions devant un horizon si différent de celui auquel nos yeux sont habitués. Les arbres blancs de poussière, les haies de cyprès et de roseaux abritant les primeurs qui sont une des grandes richesses du Midi, les oliviers au tronc tourmenté, les collines pelées, brûlées, arides, où poussent çà et là quelques maigres broussailles, quelques pins que fouaille impitoyablement le mistral. Il faut être à pied ou à bicyclette pour se pénétrer de la poésie d’une région, pour entrer en communion intime avec la nature ; il faut être soi-même brutalisé par le mistral, pour comprendre la terreur, l’effarement de tous ces arbustes, grands et petits, qui gardent, même quand le vent s’est apaisé, l’attitude de la fuite vers le Midi, vers quelque terre promise où ils pourraient croître et vivre en paix. Au Pontet, une erreur de direction nous amène presque aux portes d’Avignon d’où nous nous hâtons vers le Pont de Bonpas. Nous y mettons pied à terre à 15 h. 20 minutes, en retard d’une heure et demie sur nos prévisions. Un repas simple, mais substantiel, olives noires, omelette et fromage, nous réconforte et nous reprenons la route à 16 heures. Nous venons de couvrir 236 kilomètres et nous ne sommes qu’à 20 ou 25 kilomètres des Baux, but de notre excursion. En quelques coups de pédale, nous voici à Noves, curieuse petite ville autrefois fortifiée, qui laisse voir encore des portes et des murailles à créneaux et à mâchicoulis ; nous traversons Saint-Rémy à 17 heures et nous attaquons tranquillement la rampe de 5 à 6 kilomètres par laquelle on franchit les Alpilles ou Alpines, massif de rochers abrupts étrangement jetés là par je ne sais quelle bizarrerie de la nature. Quand la mer couvrait toute la Provence, les Alpines furent un de ces îlots rocailleux comme on en trouve encore au large des côtes méditerranéennes ; l’altitude maximal n’est que de 386 mètres, mais comme on part de 40 mètres, il ne faut pas moins s’élever autant que de Saint-Étienne à Planfoy. »
Vélocio, « Vallée du Rhône – Les Beaux », Le Cycliste, Mars-avril 1921, p.18-20 Source Archives Départementales de la Loire, cote IJ871/3
MEETINGS, JANVIER FÉVRIER 1926
« La randonnée pascale du « Cycliste » aura pour but, le 4 avril prochain, le mont Ventoux, géant de la Provence, sentinelle avancée des Alpes, qui voit mourir le Rhône que la Furka a vu naître, le Rhône, le seul grand fleuve peut-être, qui, de sa source à son embouchure, reste sous l’aiguillon des grands pics et ne connaisse pas le repos dans les vastes plaines.
Le programme est simple : on ira, le samedi, passer la nuit aussi près que possible du Ventoux, à Orange peut-être ; de grand matin, le dimanche, on filera vers Bedoin où l’on déjeunera solidement, sans oublier la confiture de la région si riche en calories ; on attaquera ensuite les 22 km. de rampe et l’on reviendra à Malaucène, d’où l’on rentrera le lundi par Vaison, la ville aux ruines romaines dont la visite s’impose. On s’aiderait un peu du « grand frère » à l’aller ou au retour, qu’il n’y aurait pas lieu d’en être surpris. Nous ne sommes plus aux temps héroïques ! »
Vélocio, « Meetings », Le Cycliste, 1911, p.1, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328-15
RANDONNÉE PASCALE, 1928
« Mon retour à Saint-Étienne, que l’aide constante du vent rendit facile, n’a pas d’histoire. À midi, le dimanche de Pâques, je déjeunai à Maillane chez mes amis Roumanille et passai la nuit à Pierrelatte à l’hôtel Terminus, après 170 km. ; il m’en restait autant à faire pour le lundi ; je pris à Montélimar mon café au lait, je déjeunai à 11 heures à Sarras à l’hôtel du Commerce et je franchis le col des Grands-Bois à 17 heures, après avoir musardé dans la délicieuse vallée de la Cance qui, grossie par les pluies des jours précédents, grondait au fond de sa gorge étroite, comme un torrent alpestre. La petite route qui la suit et la domine parfois d’assez haut est très bonne en ce moment. Elle ne laisse pas cependant d’être dangereuse par son étroitesse, quelques ornières imprévues et ses nombreux tournants derrière lesquels on risque toujours de se trouver nez à nez avec une auto. La prudence y est donc de rigueur. Bien qu’elle allonge un peu le chemin du retour, tout comme après Bourg-Argental, le détour par Saint-Sauveur, on s’y attarde avec plaisir ; car, après avoir subi le charme de la riante garrigue provençale, on ne goûte que mieux la séduction plus austère de nos montagnes. »
Vélocio, « Randonnée pascale », Le Cycliste, mars-avril 1928, p. 31-33, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_15
EXCURSIONS DU “CYCLISTE”, MARS AVRIL 1929
« Outre les raisons qui me poussent chaque année, à Pâques, vers le Midi où je vais respirer l’air natal, où m’attendent des amitiés vieilles de vingt ans et qui ont succédé à d’autres amitiés encore plus vieilles, dont, sous les oliviers, je retrouve les ombres avec lesquelles en pédalant, seul le plus souvent, j’aime à converser ; outre ces raisons essentielles, j’en avais une particulière cette année et de quelque importance. La grippe m’avait, en février, consigné pendant quinze jours dans ma chambre, la neige, obstruant les routes m’avait auparavant (et ceci explique cela) obligé de cesser mes quotidiennes sorties à bicyclette pendant quinze autres jours, si bien que les fêtes de Pâques me surprenaient, le 31 mars, un peu désemparé, sans l’entraînement préalable des excursions dominicales du début de l’an. Il s’agissait donc pour moi de savoir si je pourrais sans fatigue anormale descendre dans le Midi à une allure convenable dont la tradition n’eût pas à rougir et qui justifiât une fois de plus la prétention souvent formulée que la bicyclette est le meilleur moyen de se transporter à la fois rapidement, économiquement, commodément et hygiéniquement. L’auto et l’avion l’emportent sur le premier point, mais combien ils restent loin derrière sur les trois autres points. La marche à pied l’emporte certainement sur le point de la commodité, car le piéton passe partout et n’a besoin que d’un bâton ; sous le rapport de l’hygiène, elle vient, de l’avis général, à égalité, mais je crois la bicyclette supérieure pour la facilité avec laquelle elle procure, quand besoin est, la suée bienfaisante, et dose le degré de l’effort ; mais la marche à pied est plus lente et augmente par conséquent les frais de voyage. Une randonnée de Saint-Étienne à la mer nous coûte à peine deux centimes par kilomètre, elle coûtera trois fois plus à un piéton, sans compter la perte du temps qui, jointe à l’usure des souliers, compense et au delà l’usure des pneus et l’amortissement, du prix de la bicyclette. Donc, la bicyclette, à la condition qu’elle ne traîne pas trop sur les routes et qu’elle puisse aisément couvrir ses 200 km. dans la journée, l’emporte sur tous les autres moyens de locomotion.
Pourrais-je le démontrer encore une fois en entrant dans ma 77e année sans entraînement et quelque peu diminué par l’assaut du microbe grippal dont j’ignore le nom, mais que mon organisme végétarien avait vigoureusement combattu et anéanti ? Telle était la question que j’avais à résoudre »
[…]
« Grillot, et Marre, qui connaissent le moteur humain sur le bout du doigt, en leur qualité de futurs médecins, ont dû manœuvrer leurs neuf vitesses de façon à descendre de leur tandem, après 54 heures de travail, sans fatigue anormale, et j’espère qu’ils nous donneront quelques indications sur la façon dont il faut jouer d’un tandem polyxé pour en obtenir un si beau résultat que, me dit-on, des tandémistes stéphanois espèrent déjà dépasser. La mode sera, dorénavant, aux démonstrations de ce genre : jusqu’où peut aller la résistance d’un cycliste pédalant sans discontinuer ? En Angleterre, on va reprendre la traditionnelle épreuve de Land’s End to John O’ Groats, qui vit autrefois triompher la polyxion sous la forme du Three Speed Hub anglais et il se pourrait bien que le dérailleur français, qui se répand de plus en plus chez nos voisins et alliés, triomphât à son tour et à bref délai du moyeu à trois vitesses. Je l’ai écrit il y a longtemps et je le répète : je voudrais voir s’instituer en France une épreuve semblable dont l’itinéraire (traversée de la France, de Menton à Brest) débuterait par la route des Alpes. Quel est le randonneur qui établira le premier record de ce parcours de quelque 1.500 km., où une mono ne brillerait sans doute pas ? Nous devons avoir à cœur de démontrer que la bicyclette à grand rendement, que nous distinguons ici de la bicyclette utilitaire ou de promenade, n’est pas uniquement destinée à tourner autour d’une piste ou à faire sur route des courses de vitesse plus ou moins truquées, mais quelle est aussi un moyen, pour tout être bien portant, de se transporter rapidement, à peu de frais, disons mieux, à point de frais, d’un bout à l’autre de la France. »
[…]
« À quatre heures, le lundi de Pâques, nous étions de nouveau sur la route, R... et sa nièce en tandem, et moi à bicyclette ; mais nous n’allions pas pédaler de conserve. Le tandem se rendait au meeting de la F. F. S. C., qui groupait ce jour-là à Toulon des centaines de cyclotouristes, parmi lesquels j’aurais été heureux de me trouver, si, pour bien des motifs, je n’avais pas été obligé de rentrer le soir même à Saint-Étienne ; j’avais donc dû décliner l’aimable invitation de M. Bernard, l’animateur de cette fête.
J’ai dit, à bien des reprises, tout le bien que je pense de ces réunions entre cyclistes et les heureux résultats qu’on est en droit d’en attendre pour le développement en France du cyclotourisme. Je n’y reviendrai donc pas ici, si ce n’est pour en féliciter les organisateurs et les engager à multiplier sur tout le territoire les occasions trop rares que nous avons de nous rencontrer entre hommes ayant les mêmes goûts, les mêmes joies et cette même passion pour la vie au grand air, qui les fait traiter de fous dans leur entourage et parfois même dans leur famille ! »
Vélocio, « Excursions du “Cycliste” », Le Cycliste, Mars Avril 1929, p.30, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_15
