C’est, je crois, la première fois qu’il nous arrive de remplir un programme, d’effectuer de point en point une excursion préparée, projetée, annoncée, tantôt le temps, tantôt notre caprice, deux choses également changeantes. nous mettaient des bâtons dans les roues, et nous allions à gauche, après avoir décidé longtemps d’avance d’aller à droite. Mais cette fois, nous nous sommes tenu parole et nous avons fait les Petits et Grands Goulets, en vélocipède ; nous ne les referons pas de sitôt, à moins qu’on ne refasse d’abord la route.
Nous devions être une douzaine au moins et nous nous sommes trouvés cinq au départ, ce qui est excessivement beau ; quatre tricyclistes. Pl...., D... André et moi ; M. S.... étrennait une superbe bicyclette Nurrey Machinists, à bandes de caoutchouc épaisses d’un pouce, tête à billes, etc...
De Saint-Étienne à Tain, trois transbordements successifs de nos pauvres machines qui, si elles avaient pu se faire comprendre, n’auraient certainement pas manqué de protester contre la façon ignominieuse dont nous les faisions voyager.
Enfin, qu’il suffise de savoir que nous débarquons sans encombre à Tain, le samedi 11 mai, veille de la Pentecôte, à quatre heures du soir, avides de dévorer l’espace.
Une forte averse avait, pendant le trajet, affaibli l’effort du vent et abattu la poussière ; l’atmosphère, quoique lourde encore et charger d’électricité, était moins énervante, et bien que le ciel fût toujours semé de nuages menaçants et que des ondes fussent à craindre, nous nous mettons en marche, sous la conduite de M S... qui a déjà fait en tricycle le parcours que nous entreprenons.
La route de Tain à Romans ( 18 kilomètres) n’est pas aussi belle que nous nous plaisions a l’espérer ; mal entretenue, elle nous fatigue un peu et nous ouvre l’appétit à tel point que D... fait la proposition, acceptée de tous avec empressement, de prendre à Romans, ou plutôt de l’autre côté du pont, à Bourg-de-Péage, un acompte sur le dîner qui nous attend à Pont-en-Royans.
Nous ne reprenons la route qu’à 6 heures ; elle est meilleure, quoique les traces d’un orage récent s’y laissent voir à chaque tour de roue ; nos machines sont bientôt tachetées de boue blanche, mais nous roulons énergiquement.
Nous côtoyons un instant les rives de l’Isère, qui bientôt, s’enfuyant à gauche jusqu’à Saint-Lattier, ne se laissera revoir qu’à Saint-Nazaire, où les eaux de la Bourne se jettent dans son lit. Le paysage attire de plus en plus notre attention ; nous nous éloignons de la plaine monotone, et, par une pente insensible, nous entrons dans les sinuosités pittoresques de la montagne.
Les pédales tournent sans peine et nous causons agréablement de choses et autres pendant que les arbres et les maisons courent rapidement à nos côtés et que le soleil couchant, se dégageant soudain des nuages qui l’ont caché presque tout le jour, jette de vifs rayons sur la campagne.
Soudain, au sommet d’une légère rampe, au moment où, mettant les pieds au repos, nous nous laissons aller mollement, nous nous arrêtons, saisis d’admiration ; nous nous arrêtons en pleine descente, ce qui, pour un véloceman, est bien le comble de l’enthousiasme.
Nous avons, sous les yeux, un spectacle magique, un décor féerique, un coin de nature dont le plus habile peintre du monde ne pourrait parvenir à donner même une faible idée.
Le fond du tableau est formé par les maisons inégales et étagées du village de Saint-Nazaire et par les arches élancées d’un aqueduc, entre lesquelles se précipite, en grondant, un torrent, la Bourne, que nous voyons ici pour la première fois et dont nous allons remonter en partie le cours, découvrant à chaque pas des sites imprévus et variés.
Au point où nous sommes, les eaux vertes, opalines de la Bourne, roulent, écumantes, d’un côté sur des rochers d’un rouge éclatant, de l’autre sous des bouquets d’arbres touffus ; ce mélange de couleurs surprend l’oeil et le charme par sa bizarrerie.
Éclairant de lueurs étranges, vagues, fuyantes, indécises, cet admirable tableau, l’ombre crépusculaire descend peu à peu sur nous et, du zénith, le pâle croissant de la lune nous envoie déjà sa mélancolique clarté.
Il doit être 7 h. 12 ; nous nous arrachons difficilement à la contemplation où nous a plongés cette merveilleuse apparition, et pour ne pas nous laisser gagner par l’obscurité, nous activons l’allure jusqu’à Pont-en-Royans (28 kilomètres de Romans), où nous n’entrons cependant qu’à nuit tombée. André et S... qui sont arrivés les premiers, ont déjà découvert l’hôtel de la Truite-Fraîche, où nous devons nous restaurer. Remiser nos machines, changer de vêtements et nous mettre à table : c’est fait en un clin d’œil ; malgré l’acompte pris à Bourg-de-Péage, nous avons les dents longues et l’estomac crie famine.
*
Oh ! le joli petit vin blanc. Comme il pétille dans le verre ! Et comme il caresse, en passant. Les gosiers secs qu’il désaltère !
A la fin de ce premier repas, qui se prolonge assez avant dans la nuit, nous n’étions pas gris ; oh non ! nous n’allons jamais jusque-là ; mais nous étions gais, très gais même ; le nez d’André luisait dès la troisième bouteille ; à la cinquième, il étincelait ; à la huitième il aurait pu servir de phare ; mes yeux, paraît-il, c’est André qui me l’affirme, brillaient comme des lampions, et PI... chantait vaillamment une chanson gagasse, D... qui a le vin triste, parlait d’aller se coucher ; seul S... n’ayant pas goûté à ce petit vin blanc traître et perfide, était toujours dans son assiette.
S’oublier ainsi à fêter le cru de Pont-en-Royans la veille d’une journée de marche pénible en montagne, c’était au moins maladroit, et pour ma part, je ne tardai pas à m’en repentir.
En quittant, le dimanche matin, l’hôtel de la Truite-Fraîche, j’étais d’une faiblesse extrême ; le vin blanc avait fait comme les pommes de terre de P. D... à la course du Mézenc ; je n’avais pu lui faire comprendre que les fleuves descendent et ne remontent pas vers leur source ; il avait tenu à s’en aller par où il était entré, et la tasse de thé que j’avais prise à déjeuner pour ramener un peu de calme dans mon intérieur n’était pas faite pour me donner beaucoup de jarret.
Aussi me trouvais-je bientôt le dernier et le vague brouillard que j’avais devant les yeux m’empêcha de jouir de l’admirable panorama que nous laissions derrière nous en nous éloignant de Pont-en-Royans.
II avait plu fortement pendant la nuit ; la boue était gluante et rendait la montée très pénible.
Nous arrivons bientôt aux Petits-Goulets ; ce sont des tunnels de 50 à 70 mètres, sous lesquels passe la route ; ils laissent entre eux des intervalles par où l’on peut plonger ses regards au fond d’un ravin escarpé où grondent les eaux de la Vernaison. Le ciel est gris, les montagnes sont couronnées de brouillards ; je suis morose et dans de fâcheuses dispositions pour bien apprécier les beautés de la nature ; pourtant la pente est peu roide et, à la sortie des Petits-Goulets, nous descendons pendant quelques kilomètres jusqu’au pont jeté sur le torrent, à peu de distance du hameau d’Echevis. Après le pont, la montée recommence, faible d’abord et faisable en machine, mais soudain plus prononcée, elle serpente sur le flanc d’une montagne, avec une pente moyenne de 8 à 10 % ; c’en est trop pour mes forces. Je mets pied à terre ainsi que D... et P.D... qui sont restés avec moi, pendant que S... et André prenaient la tête, et nous poussons nos tricycles cinq kilomètres durant jusqu’à la Baraque, où j’arrive absolument exténué et décidé à revenir sur mes pas. On m’assure que j’ai traversé les Grands-Goulets ; je ne m’en suis pas aperçu, et il faudra que j’y retourne pour constater si toutes les merveilles qu’y ont vues mes compagnons de route y existent réellement.
Après nous être mis au sec et nous être réchauffés à un bon feu de bois qu’on allume à notre intention, cela va déjà mieux, le bon dîner qu’on nous sert à l’Hôtel du Midi finit de me remettre, et à midi, je me sens un peu plus dispos et prêt à continuer le voyage.
De la Baraque à Saint-Martin-en-Vercors, la route est à peu près plane et le paysage n’a rien de remarquable ; nous montons ensuite pendant trois kilomètres pour arriver à Saint-Julien, d’où une longue descente sur un chemin rocailleux et mal entretenu nous conduit au pont de la Goule-Noire.
Nous rentrons dans le pittoresque ; à gauche, au beau milieu d’une combe verdoyante, arrosée par la Bourne, se cache dans un nid le village de la Balme ; ce point de vue est assurément ce que nous avons vu de plus beau pendant toute l’excursion. Le contraste est saisissant entre ce vallon tranquille, ces prés verts, parsemés de bouquets d’arbres, ce ruisseau coulant paisiblement entre les prairies, ces maisons blanches, coquettes, groupées autour d’un clocher et les solitudes farouches, les rocs anguleux, les cascades échevelées des gorges qui s’ouvrent à notre droite et dans lesquelles nous allons nous engager.
Presque au-dessous du pont où nous sommes un instant arrêtés, s’ouvre, au pied de la montagne, une vaste bouche pleine d’ombre d’où s’échappe sans bruit, presque sinistrement, une masse d’eau sombre qui ne tarit jamais et qui, se mêlant a la Bourne, double le volume de ce torrent. Cela s’appelle la Goule-Noire. Le nom et la chose impressionnent également et font rêver aux contes fantastiques d’Hoffmann et d’Edgar Poe.
Quand nous repartons, nous sommes en face de la contre-partie de la descente que nous venons de savourer et ce n’est pas tout à fait la même chose. Nous remontons la gorge de la Bourne, assourdis par le vacarme des cascades se brisant incessamment sur les rochers ; cela finit par rendre les idées singulièrement confuses ; joignez à cela un sol terriblement raboteux, empierré, boueux et inégal et vous comprendrez que le métier de vélo-touriste n’est pas toujours rose. Il faut croire cependant que beaucoup lui trouvent des charmes, car nous avons rencontré entre la Baraque et Villard-de-Lans, au moins une centaine d’excursionnistes soit a pied, soit en vélocipède.
Resté, comme d’habitude, ce jour-là, à l’arrière-garde, je m’étais assis un moment sur les bords du torrent enveloppé de mon imperméable, je m’était fait avec mon capuchon une tête d’ermite de la thébaïde et je me reposais, en regardant couler l’eau, une distraction innocente et permise.
Tout a coup derrière moi un coup de trompe retentit ; je me retourne précipitamment et j’aperçois, tournant un coin du sentier en descendant rondement, un, deux, trois velocemen, puis un groupe et encore d’autres groupes ; voilà ma Thébaïde singulièrement animée.
Une vingtaine de cyclistes lyonnais faisaient en sens inverse la même excursion que nous ; nous ne pouvions donc manquer de nous rencontrer ; ils avaient couché à Grenoble, dîné a Villard-de-Lans où des voitures les avaient amenés de Sassenage et ils allaient coucher à pont-en-Royans ; j’estime qu’ils ont dû y arriver un peu tard, à moins qu’ils n’aient évité le détour par les Goulets et suivi la Bourne.
A la sortie des gorges commence le plateau supérieur que le Villard-de-Lans domine ; il est fertile et boisé ; la route un peu meilleure nous permet de pédaler plus rapidement et de rejoindre André et S... qui nous ont devancés de quelques minutes sans nous en demander l’autorisation, ce qui met PI... fort en colère ; aussi n’est-il pas plus tôt assis à côté d’André aux pieds de gazelle, qu’il lui explique sans périphrase son sentiment : « Tu sais, toi, tu peux c...laquer, je t’ai assez vu ; tu n’es qu’un lâcheur." André, contrit, s’avoue coupable ; Pl... s’attendrit et l’on s’embrasse, mais Pl.. ne donnera plus de bâtons de sucre d’orge à André.
Du Villard-de-Lans (ait. 1 .090 m.) à Sassenage (ait. 205 m.l, c’est une véritable scie ; on ne peut aller vite sur le plateau parce que la route est pitoyable, puis, à partir d’Engins, ce n’est plus un chemin, mais un sentier de mulet qui descend presque a pic ; après quelques kilomètres nos freins sont brûlants et il n’est que prudent de mettre pied à terre et de conduire les machines à la main presque jusqu’à Sassenage, d’où un morceau de route superbe de 6 kilomètres, nous amène à l’hôtel Primat ; il nous fallait bien cela pour nous aider a digérer les longs et indigestes kilomètres que nous venions de parcourir depuis Pont-en-Royans
J’arrive le dernier, à 8 heures, à Grenoble et à 9 heures j"étais déjà dans les bras de Morphee.
Vous pouvez croire que je n’ai pas bu de vin blanc ce soir-là.
Notre excursion a mal fini : le lundi matin une pluie battante jusqu’à 8 heures et demie, met les routes autour de Grenoble dans un état déplorable, nous hésitons longtemps avant de partir, mais à 9 heures, le baromètre se mettant à monter, nous prenons la direction de Chambéry, par la rive droite de l’Isère. Nous trimons péniblement pendant 8 ou 10 kilomètres jusqu’au delà de Meylan ; vent, boue, côtes rapides, nous avons tout contre nous.
Aucun de nous n’ose dire sa façon de penser ; mais au fond, nous en avons tous assez. Tout à coup un tandem est signalé arrivant en sens contraire ; ce sont des confrères de Saint-Chamond qui viennent justement de Chambéry ; ils nous apprennent que la route est impraticable jusqu’au Touvet tellement il a plu de ces côtés.
Nous rebroussons chemin avec un ensemble parfait jusqu’à la gare et nous rentrons à Saint-Étienne par le train.
Pour notre prochaine excursion nous avons, en route, formé le projet de faire le tour du lac de Genève. Espérons que cette fois le temps ne nous contrariera pas.
Velocio.
