Vélocio, Mon raid pascal, Le Cycliste, 1903
Il ne s’agit pas précisément, cette fois, d’une excursion ; car l’itinéraire projeté comportait une partie transport, hors de proportion avec la partie excursion.
Depuis longtemps, je me promettais de compléter ma connaissance des routes du littoral et de pousser de Saint-Etienne jusqu’à Menton par la route évidemment la plus courte, c’est à-dire par Die, Digne et Puget-Théniers à l’aller ; au retour, la Turbie, la Nouvelle Corniche du T. C. F. et le littoral jusqu’à Toulon devaient constituer l’excursion proprement dite.
Les fêtes de Pâques tombant cette année à la mi-avril et en pleine lune, je ne pouvais espérer mieux ; aussi ma décision fut-elle bientôt prise, dès que je vis le baromètre remonter, après une série de bourrasques, dont la seule conséquence fut de me détourner de la haute montagne et de me faire chercher une autre voie, plus longue sans doute, mais libre de la neige et de la boue qui m’attendaient au col de Cabre.
Deux amis qui devaient m’accompagner jusqu’à Orange furent retardés par un accident, et je partis seul, samedi 11 avril, à 13 heures. Le vent soufflait du Nord et m’était favorable.
Première demi journée : 11 avril
Départ de Saint-Etienne (central), à 13 heures. — Col de la République, Andance (54 kit.), 15 h. ’35.— Tournon Valence (92 kil.), 17 heures. — Montélimar, Pierrelatte, Orange (190kil.) 20 h. 45.
J’ai pris mon ordinaire machine de tourisme : guidon à deux positions, selle oscillante, cinq développements dont deux interchangeables en marche par deux chaînes, roue libre partout, un frein sur jante AR et un frein à patin sur pneus AV, gros pneus, poids en ordre de marche 29 kilos. Tel est son signalement. Elle date de 1900 et semble se porter très bien encore, bien qu’elle m’ait servi dans la plupart de mes plus longs voyages tra los montes. C’est à ce vieux clou que je puis abandonner à n’importe quel coin de rue sans crainte qu’on me le vole, tant il est d’apparence hétéroclite et peu séduisant, que je me confie le plus volontiers dès qu’il s’agit d’aller loin et longtemps ou d’affronter les routes scabreuses.
Je pars sur les développements 7m,25 et 4 mètres et je regretterai souvent dans la soirée de n’avoir pas au moins 8 mètres pour profiter de l’aide momentanée du vent.
Dès la sortie de la ville, je me trouve en nombreuse compagnie ; les cyclotouristes stéphanois s’envolaient par groupes vers le pays du soleil ; il devait encore en partir le lendemain, et je n’exagère pas en évaluant à plus de vingt les cyclistes ou cyclettistes qui s’échelonnèrent pendant les fêtes sur la route de Saint-Etienne à Marseille.
L., mon compagnon habituel, cette fois m’a fait faux-bond : je l’aperçois^ cependant, donnant la chasse à une motocyclette qui, la povre, se laisse bientôt dépasser par moi ; trois cyclistes réparent déjà un de ces minuscules pneus de 32 que les aspérités boivent au lieu d’être bues par eux ; je passe tranquillement à 12 à l’heure (50 tours), deux d’entre eux s’élancent, tel Fischer fonçant sur l’obstacle, et me lâchent en un clin d’œil... pas pour longtemps, puisque sans hâter mon allure, je les dépasse définitivement ainsi que la motocyclette qu’un suprême effort avait ramenée devant moi et que la panne arrête. Les montées longues de quelques kilomètres sont de bien rudes adversaires pour ces véhicules joujoux.
J’aperçois enfin, à peu de distance, deux de mes collaborateurs les plus goûtés des lecteurs du Cycliste, Mad Symour et Ch. R. qui, avant même que ces lignes soient sur le marbre, auront uni leurs destinées et achèveront leur premier voyage en tandem. Ils vont passer les fêtes en famille ; nous pédalons de compagnie jusqu’à Bourg-Argental. où je me résigne enfin à m’enfuir seul à toutes pédales vers le but que je me suis fixé.
Je voudrais être à Orange d’assez bonne heure pour y faire une bonne nuit ; je m’intéresse peu à des régions que je traverse pour la dixième ou quinzième fois ; je me transporte.
D’ailleurs, aucun incident et peu de rencontres. Mon allure, contrôlée fréquemment., est en rase campagne de 30 à l’heure, je ralentis en traversant les villes et les villages et j’aborde prudemment les tournants. Bien m’en a pris à Pont-d’Isère où un quadricycle serrant à sa gauche la corde de très près, ne me laisse après une brusque embardée qu’un très étroit passage. Il n’aurait pas fallu avoir à ce moment les yeux sur le paysage !
Plus loin, avant Montélimar, je rencontre un tricycle à pétrole remorquant péniblement une voiturette, Philémon et Baucis. Cette pauvre Baucis effondrée derrière un coupe-vent de fortune fait de châles bariolés tendus sur des bâtons. Ça marche bien à douze à l’heure en laissant un sillage malodorant dont je me dégage en tournant momentanément à 90 tours (38 à l’heure). Je conserverais bien cette allure-là tant le vent accentue son concours à mesure que le soir approche si j’avais 8 mètres ou 8ra,5o de développement, mais tourner à plus de 70/70 tours pendant longtemps est au-dessus de mes aptitudes, quand bien même la résistance de la pédale deviendrait nulle. Pour tourner vite, il me faut au contraire sentir sur la pédale une certaine résistance, faute de quoi je m’exaspère à trépigner
dans le vide et je laisse filer en roue libre, pratiquant ainsi, malgré moi, la méthode dite des planements, détestable au point de vue du rendement optime, mais très agréable pour la promenade.
Entre Livron et Montélimar j’absorbe, tout en pédalant. 200 grammes de dattes, là-dessus je bois un verre d’eau et je n’aurai pas besoin d’autre chose pour arriver à Orange. J’ai dans mon sac pour parer à toute éventualité. 1.500 grammes de pâté aux pommes.
La montée de Donzère s’enlève rapidement et j’y vois encore assez pour négocier la descente, entre chien et loup, à la vitesse limite, c’est tout ce que j’ambitionnais. Rien ne m’est désagréable comme de descendre lentement à cause de la nuit une côte aussi entraînante et sans mauvais tournants. Après Donzère, je ralentis ; la lune est déjà haute, mais des nuages la couvrent parfois.
La première fois, en 1899, que, parti à midi et même à onze heures de Saint-Etienne pour une randonnée dans la vallée du Rhône, la nuit m’arrêta, c’est à Donzère que je fis halte après 8 h. 45 de marche : aujourd’hui pour effectuer ce même parcours (150 kilomètres), il ne m’a fallu que 6 heures, et pourtant la traversée des grands bois à pied dans la neige m’a fait perdre quelques minutes.
Par contre, en 1899 j’avais eu deux accidents de pneumatiques qui m’avaient retenu trois quarts d’heure à Valence. Les autres conditions : route, vent et développement étant égales et ma bicyclette pesant 7 ou 8 kilos de plus que celle de 1899 : je conclus qu’il y a progrès sensible et je l’attribue à l’heureuse évolution de l’organisme sous l’influence du régime végétarien. L’endurance augmente ; malheureusement, le demi-siècle est là qui va lui faire faire machine en arrière.
Avant Pierrelatte, j’allume ma lanterne ; une contravention toute récente m’a mis la puce à l’oreille, et je tiens à être en règle avec l’autorité ; je tourne Pierrelatte, dont la traversée m’est toujours désagréable depuis un jour où, dérapant sur les mauvais pavés de sa rue étroite, j’y ramassai une pelle de première grandeur ; puis, derechef, sur la grand’route solitaire, je me hâte ; sans précipitation, car je n’ose, dès qu’il fait nuit, maintenir les vives allures, vers l’arc de triomphe de Marius. La lune se hâte aussi vers le cône d’ombre qui doit l’engloutir cette nuit et jette sur le sol, en traits noirs, les torsions frénétiques des branches sous les violentes poussées du mistral. Depuis la croisière de Bollène un train me poursuit : arriverai-je avant lui au passage à niveau de Mondragon ? Je m’imagine que les deux compagnons que j’ai laissés derrière moi sont dans ce train et vont en passant inspecter la route. Il serait bien que je puisse répondre : présent. J’en suis pour mes frais d’imagination ; le train me brûle la politesse. Mondragon, Mornas.
Piolenc, trois petits villages noyés d’ombre, se succèdent à courts intervalles et ma vitesse se ralentit encore. Un coude soudain de la route vers le Nord-Ouest me permet de juger de la force du vent et de l’agrément qu’on aurait à remonter la vallée au lieu de la descendre. Avec 7m,25, il faut se coucher à plat ventre sur le guidon faire jouer la selle oscillante et saisir les poignées basses du double guidon, pour franchir ce passage.
A cette occasion et en bien d’autres, je me remémore quelques-unes des assertions ultra-théoriques dont M. Carlo Bourlet a émaillé son rapport sur le concours de bicyclettes de tourisme du 18 août 1902.
A propos des doubles guidons il y est écrit page 26 : « Quelques machines étaient munies de guidons à deux étages. Les avantages qiion peut en retirer pour le tourisme ne semblent pas compensés par la complication qui en résulte. »
Et tout d’abord qu’entendez-vous par complication ? Un simple changement de forme, une augmentation de quelque deux cents grammes, ou bien une articulation nouvelle, l’introduction d’un boulon de serrage, d’une crémaillère, dans une pièce telle qu’un guidon, dont la qualité première est d’être solide, rigide, indéformable ?
A mon avis, la complication c’est l’articulation des guidons mobiles auxquels M. Bourlet ne fait pas le reproche d’être compliqués et qu’il juge au contraire très pratiques. Un changement de forme peut être inesthétique, une augmentation de poids peut être inutile, mais ni l’un ni l’autre, ne constitue une complication
Un théoricien pur a tôt fait de donner son avis sur des choses qu’il ne connaît pas : sa réputation exige qu’il ne soit jamais pris au dépourvu et, selon son caractère, il hasarde une explication on tranche net là question ; alors que nous, modestes praticiens, nous allons à droite et à gauche, nous essayons, no us tâtonnons, nous oscillons dans tous les sens, avant de conclure contre ceci et en faveur de cela. Ah ! certes oui, on peut nous accuser d’être ondoyants et divers et de ne jamais nous prononcer de façon nette et décisive. Et par hasard, ne serions-nous pas les véritables théoriciens ? Que signifie en effet théorie ?
Théorie vient de θεωρέω, considérer ; un théoricien considère les faits, les rapproche, les groupe, les analyse, les soumet au raisonnement et à l’expérience, mais il ne conclut pas, et surtout il ne préjuge pas ; il ne s’efforce pas de créer un courant favorable ou défavorable à des idées ou à des applications d’idées nouvelles, telles que (pour rester dans notre sujet) le pneumatique, la roue libre, la polymultiplication, la selle oscillante et le guidon à deux étages.
J’ai essayé la plupart des guidons mobiles et je n’y ai pas trouvé d’avantages réels, faute de pouvoir instantanément et sans mettre pied à terre changer de positions toutes et quantes fois j’en avais envie. C’est pourquoi j’ai imaginé, pour mon usage personnel, un guidon à deux étages qui me.donne trois positions bien distinctes :
1° La position normale de promenade que j’utilise toujours à la descente et très souvent en plaine : dans cette position, le buste est droit et peut être rejeté en arrière pendant les descentes.
2° La position avancée, dans laquelle je saisis paumes en l’air, c’est-à-dire les mains placées en supination, le tube des guidons au point d’intersection. J’aime beaucoup cette position quand il s’agit d’aller vite en plaine ou d’enlever, en chaussant les pédales sans faire osciller la selle, les montées moyennes ; le buste est fortement incliné en avant et fait, avec l’horizontale, un angle de 45/50°, tandis que dans la 1re position cet angle est de 70 à 80°.
3° La position basse. Je saisis alors les poignées basses et chausse entièrement les pédales ; la selle oscillante étant abaissée à toucher le tube horizontal, je suis alors dans les meilleures dispositions pour lutter contre le Vent et pour enlever les montées dures ; le buste est très incliné et fait un angle de 40 à 45° avec l’horizontale. Les coureurs exagèrent encore cette inclinaison et arrivent, ainsi que j’en ai vu plusieurs au concours de Tarbes, à la position littéralement horizontale ; ils n’en luttent que mieux, évidemment, contre la résistance de l’air et du vent, mais ce serait bien fatigant pour moi de pédaler ainsi des heures durant. Je ne conserve jamais très longtemps la position basse.
Je me sers de la tige de selle oscillante Cadet depuis six ans et des guidons à deux étages depuis deux ans ; je ne saurais me passer de l’un ni de l’autre pour les excursions où il s’agit de fournir le meilleur rendement. Il est bien entendu que pour les promenades où rien, distance, vitesse de marche et difficultés du terrain, ne sort de l’honnête moyenne, je m’en passe sans peine.
Ainsi, le temps passe sur la route quand on est seul à discuter avec soi-même et les kilomètres se dévident sans qu’on s’en aperçoive.
Au loin, brillent maintenant les premiers feux d’Orange ; la masse noire de l’arc de triomphe se dresse devant moi à 20 h. 45.
En guise de dîner, je mangeai avant de me mettre au lit 500 grammes de pâté aux pommes en buvant du thé dans ma chambre, manière de procéder qui, outre son économie incontestable, a l’avantage de ne pas mettre de mauvaise humeur le cuisinier en lui demandant à dîner quand tous ses fourneaux sont éteints.
29 journée : 12 avril.
Départ d’Orange à 4 h. 40. — Cavaillon, Lauris, 7 h. — Ria">s, Saint-Maximin (135 kil.), il h. — Le Luc (178 kil.), 13 h : — Fréjus, auberge des. Adrets, Cannes, Antibes (270 kil.), 19 h. 20.
J’allégeai de nouveau mon sac en consommant le dimanche matin avant de partir 250 grammes de ce même pâté et, jusqu’à 13 heures, au Luc, je continuerai à vivre sur mes provisions.
A 4h.40, le 12 avril, je quitte l’Hôtel de la Poste. Le vent me favorise encore, mais il ne s’agit pas de transport ; je vais entrer, pour un moment, à Bé-darrides dans la partie excursion proprement dite, et les grandes allures seraient un non-sens. Je me propose de refaire une petite route de traverse qui va de Bédarrides à Cavaillon par Thor et que nous suivîmes à la Toussaint dernière en revenant de Marseille. Le sol en est actuellement très médiocre ; je ne conseille pas d’y passer, à moins qu’on ne veuille visiter une grotte récemment découverte et voir l’église fortifiée de Thor qui est vraiment curieuse. La grotte en question est à 3 kilomètres avant Thor sous un monticule qui longe la route.
J’ai, depuis Bédarrides, une très belle vue du Ventoux, derrière lequel le soleil va bientôt se lever. Le belvédère provençal se détache avec un relief saisissant sur un ciel splendidement nuancé. Je traverse Cavaillon à peine éveillé et j’entre dans la vallée de la Durance que je dois remonter jusqu’à Peyrolles. Belle route à peine montante, je conserve mes 7m,25, mais j’ai recours de temps en temps à mon 2° développement de 4 mètres pour franchir quelques montées au flanc du Lubéron.
La grimpée dans Lauris est sensible même avec ce faible développement ; pour d’autres pentes moyennes qui se succèdent à intervalles de plus en plus fréquents, je regrette de n’avoir pas mon développement moyen de 5m,70, mais j’avais de trop nombreuses occasions d’utiliser encore mes 7m,25, pour m’en séparer déjà et je me résous à faire tantôt avec 4 mètres, tantôt avec 7m,25, ce qui conviendrait mieux à un développement intermédiaire. Je constate ainsi une fois de plus, en cette circonstance, que la solution dite des trois vitesses, qualifiée d’hybride par M. Bourlet, de charcuterie par M. Perrache et qui consiste à doter d’une deuxième chaîne un moyeu ou un pédalier à deux vitesses par engrenages, de réunir ainsi les avantages des deux systèmes juxtaposés et superposés, je constate que cette solution est la meilleure pour le cyclotouriste puisqu’elle lui donne la grande, la moyenne et la petite vitesse, 3 mètres, 5 mètres et 7 mètres, le rêve !
A Cadenet, je me décide à traverser la Durance sur la foi de renseignements qui m’apprennent que la route de la rive gauche est actuellement meilleure que celle de la rive droite jusqu’au Pertuis, où j’avais d’abord l’intention d’aller passer.
Chose assez curieuse, la végétation n’est pas plus avancée ici que dans la vallée du Gier ; il me faudra aller jusque sur la Côte d’Azur pour trouver fleurs et feuilles à profusion : j’avais déjà fait cette remarque qu’en avril le Midi ne nous était pas supérieur sous ce rapport ; quant au soleil, il me semble pourtant rudement plus chaud.
Sitôt la Durance traversée, on s’élève et l’on reste à flanc de coteau d’où l’on a une vue assez étendue sur la trouée de cette rivière-torrent qui a vraiment belle allure et que j’aimerais voir dans ces parages à l’époque des grandes crues, quand son vaste lit est à peine assez grand pour elle. Les nombreuses et fortes saignées qu’on lui fait pour l’irrigation des plaines provençales lui enlèvent en temps ordinaire une grande partie de ses eaux.
Depuis que je suis entré dans la montagne, le vent s’est évanoui : je n’en sentirai encore quelques bouffées qu’entre Saint-Maximin et Flassans.Une jolie descente rapide me ramène avant Peyrolles au niveau de la plaine et je’quitte bientôt la vallée de la Durance pour remonter à droite un ruisselet insignifiant qui, au port de Roque, en un site assez gentillet, m’engage à déjeuner sur ses bords. Déjeuner tiré du sac, naturellement, dont 5oo grammes de pâté aux pommes et quelques verres d’eau font tous les frais.
Jusqu’ici, ma bicyclette s’est comportée admira-blement et mes pneus ne m’ont pas donné la moindre inquiétude ; ne voilà-t-il pas que l’un d’eux, celui de la roue motrice, s’avise de s’affaisser ! Je suis en vue de Rians ; un bon coup de pompe ; j’espère que ce ne sera rien, car je ne vois aucune trace de perforation, il ne m’en faudra pas moins remonter de temps à autre la pression de ce Dunlop lunatique, qui a peut-être, tout comme son maître, envie de changer d’air. Il y a des lubies de pneumatiques qu’on ne s’explique pas de la part de choses absolument inanimées, et l’on en vient assez facilement à supposer que certaines choses, des pneus, une bicyclette, un auto ont une volonté sournoise et mystérieuse avec laquelle il faut compter.
Je grimpe à Rians avec 4 mètres ; toute la population masculine boit sur la place et m’accueille avec de lourds lazzi. Pauvres alcooliques !
L’heure de la grand’messe va bientôt sonner. Quelques violents coups de vent m’accueillent à la sortie du village et. m’obligent à conserver le petit développement, bien que la montée ne soit pas bien forte.
J’entre ici plus avant dans la montagne et je m’élève à l’altitude de 600 mètres, point de partage des eaux entre la Durance et les ruisseaux qui vont se jeter directement dans la Méditerranée. Ce passage est le plus désolé que je connaisse, son aspect, à cette saison où les chênes nains sans feuilles donnent au sol une teinte grise uniforme et indéfinissable, est plus que jamais misérable ; sur la carte, ces étendues sont nuancées de vert et l’on s’imagine y trouver d’épaisses forêts. Grave erreur : des buissons avec, çà et là, quelques futaies, quelques pins, des mouchoirs de terre cultivée, puis des cailloux sur un sol rougeâtre et sec. La vue n’a rien de récréatif, mais Pourrières est tout près, au pied du mont Sainte-Victoire. Pourrières, le nom fait image, où pourrirent par milliers les Cimbres taillés en pièces par Marius. J’évoque par l’imagination ces hordes barbares circulant sur les croupes mollement arrondies des collines que je vais franchir.
La route monte lentement, coupée de quelques descentes ; enfin, après une longue ligne droite, un dernier lacet à droite m’amène au col que l’on devine de très loin, une maison forestière plantée là comme une sentinelle rappelle que nous ne sommes pas en plein désert, mais elle est inhabitée pour le moment. En somme, de Rians à Ollières, sur un parcours de 18 kilomètres, je n’ai pas rencontré âme qui vive et je n’ai conversé qu’avec les âmes des morts.
Le sol est bon et la descente est agréable, les tournants faciles se font à toute vitesse, tout au plus faut-il prendre garde à quelques ornières profondes et à quelques passages empierrés ou ensablés.
J’allais entrer à vive allure à Saint-Maximin quand un clou se plante dans mon pneu avant ; j’applique légèrement le frein dans l’espoir de l’arracher avant qu’il n’ait pénétré jusqu’à la chambre ; trop tard, par le trou béant l’air s’échappe en sifflant ; montre en main, la réparation m’arrête dix minutes. En 1889, la même mésaventure m’obligea à renvoyer une roue en Angleterre, et j’attendis trois mois son retour. Les temps sont changés ; qu’on s’étonne après cela de m’avoir vu conspuer jusqu’en 1899 les pneus et leur préférer les creux. J’aurais dû dès 1889 apprendre à vivre avec mon ennemi. Les cyclotouristes qui conspuent aujourd’hui les bicyclettes polymultipliées à cause de leur complication font exactement ce que je fis il y a 14 ans : ils se privent volontairement d’avantages qui sont à leur portée, moyennant un petit apprentissage devant lequel ils ont tort de reculer.
Entre Saint-Maximin et Tourves je dépasse un cyclotouriste monomultiplié et à roue Serve qui parait être de l’école de l’Homme de la Montagne ; il tourne à la descente à 90 ou 100 tours et n’avance guère ; je le passe en roue libre à 35 ou 40 à l’heure, car le vent pousse, et du même coup je laisse un motocycliste qui paraît avoir des difficultés avec sa carburation, à moins que ce ne soit avec son allumage. Par contre, je commence à croiser des autos de course, voitures basses, allongées, à large voie qui filent à des allures vertigineuses ; à côté de ces formidables engins dont le ronflement aigu exprime bien la vitesse, les autos de famille qui s’en vont à grand bruit de piston et de ferraille à 20 ou 30 à l’heure, ressemblent déjà à des pataches de 1830. ..Rien n’a été si vite démodé que ces premières voitures devant lesquelles on s’extasiait il y a cinq ou six ans à peine.
On ne peut pas m’accuser d’être un fanatique de la locomotion automobile, cependant je trouve que l’arrivée soudaine le passage rapide de ces « cent à l’heure » donne à la route de l’animation, de la vie. On a beau ne rien apercevoir, ni devant soi ni derrière soi, aussi loin que les regards peuvent porter, on ne se sent pourtant plus isolé ; tout à coup l’on entendra un appel rauque, un sifflement caractéristique annoncer l’approche d’une quatre ou huit cylindres qui, dans un nuage de. poussière, accourt, passe et disparaît. Des êtres humains dirigent le monstre, qui auraient pu vous porter secours si vous aviez été en détresse. Eux-mêmes ont quelquefois besoin de nous, et j’ai pu remettre dans la bonne voie un conducteur d’automobile qui, malgré ses cartes, tournait bel et bien le dos à sa direction. A vrai dire, le brave gentleman ne semblait pas avoir inventé la poudre.
Quand la route n’est pas poussiéreuse et qu’on peut suivre des yeux, le long des lacets d’une route montante, un de ces dévoreurs d’espace, on dirait un reptile antédiluvien, formidable par sa vitesse plutôt que par ses dimensions, à la poursuite d’une proie invisible qui ne saurait lui échapper.
Plus je me rapprocherai de la Côte d’Azur, plus je rencontrerai de chauffeurs ; quant aux cyclo-touristes, ils paraissent bien clairsemés.
A Brignoles que je traverse à midi battant, j’aurais dû déjeuner, mais je m’obstine bien sottement à marcher jusqu’à i3 heures, afin de voir quelle distance j’aurai pu couvrir en 24 heures tous arrêts compris, en vivant sur mes provisions. Je me contentai d’acheter des oranges que je suçai chemin faisant en mangeant mes dernières dattes. Ce fut une faute, car avant d’atteindre le Luc, à i3 h. 10, je fus pris d’une fringale qui me rendit bien dures les quelques montagnes russes après Flassans. Au sommet de la dernière côte, un auto qui m’avait dépassé depuis quinze kilomètres était rangé sur le bord de la route, et ses propriétaires déjeunaient sur l’herbe. Voilà une façon charmante de voyager ; si j’avais eu un compagnon, c’est ainsi que j’aurais organisé les repas, mais seul, je préfère m’arrêter à l’hôtel et causer avec les indigènes ou les étrangers que le hasard amène. En cours de route, la solitude ne me pèse pas, mais pendant les arrêts un peu longs, elle finit par manquer de charme.
Depuis mon départ, de Saint-Etienne, j’avais donc parcouru en 24 heures, dont huit passées à Orange dans un bon lit, 3ÿo kilomètres en ne consommant que 1.300 grammes de pâté aux pommes et 260 grammes de dattes. Mais j’avais sûrement entamé mes réserves, car je me sentais un peu faiblard depuis Flassans ; depuis même Brignoles, je marchais sans entrain. J’étais, en chiffres ronds, à 40 kilomètres de Fréjus, à 110 kilomètres de Nice.
Saint-Etienne-Nice en un grand jour de marche de 20 à 22 heures est donc dans les choses possibles, à la condition de s’alimenter plus copieusement que je ne le fis.
Pendant les jours qui suivirent, je continuai à souffrir du défaut d’alimentation, parce que je ne trouvai pas des menus végétariens assez abondants. Il me fallut, le plus souvent, comme au Luc, me contenter de radis, d’œufs, de salade et de fruits, parfois un plat de légumes, jamais de légumineuses ; je me rattrapais sur le pain, très beau mais fort peu nourrissant.
4 Moins pressé par mon programme, j’aurais attendu une heure de plus au besoin et fait préparer un repas à ma fantaisie ; en arrivant le soir à l’hôtel, c’eût été peine perdue que de réclamer autre chose que ce que l’on m’offrait. A Orgon, par exemple, il n’y avait pas même de radis ni de salade, mais du bœuf en différentes sauces, de l’agneau et du veau ; je mangeai une eau bouillie, deux œufs et des biscuits ; pourtant, l’étape m’avait, été rendue excessivement dure par le mistral et j’avais besoin d’un repas plus substantiel ; le fourneau était éteint, on ne pouvait le rallumer pour me faire du riz ! Qu’y a-t-il d’ailleurs de plus réconfortant qu’un bon gigot et une bouteille de bon vin ? Les hôteliers veulent absolument en savoir plus long que leurs clients, qui de guerre lasse, s’inclinent.
Je m’éloigne du Luc à 14 heures et quart la chaleur, la poussière m’incommodent un peu, et jusqu’à Fréjus la route est plutôt monotone.
Le T. C. F. a placé des poteaux indicateurs très clairs pour les voyageurs qui vont de Marseille à Nice et vice versa : il en manque un cependant à la bifurcation de la route qui file vers Draguignan. Deux motocyclistes qui, depuis le Luc, tantôt me suivent, tantôt me précèdent, sont arrêtés, perplexes, à cette bifurcation. Sont-ils donc muets ? Il y a là, sur un banc, une demi-douzaine de jeunes filles en toilettes très claires qui ne demandent qu’à parler.
— La route du Muy, s’il vous plaît ?
— A droite, me répondent-elles avec ensemble et empressement.
Je regarde les motocyclistes en ayant l’air de
leur dire : Vous voyez qu’il n’y avait pas lieu d’être longtemps indécis.
A 16 h. 20. à l’une des dernières fontaines de Fréjus, je m’ablutionne abondamment le crâne sur lequel — je voyage à peu près constamment nu-tête — le vent, le soleil et la poussière s’escriment à qui mieux mieux et en route pour l’auberge des Adrets.
La montée principale, qui n’a guère que cinq ou six kilomètres, s’annonce par une série d’ondulations à travers une campagne très riche de fleurs, de verdure, de villas modernes et de ruines gallo-romaines. La soirée s’annonce très belle, les ombres s’allongent, et la température fraîchit. Je grimpe avec 4 mètres sans presser le mouvement et je fais une courte halte plutôt par principe que par besoin auprès de la source qui me fut si agréable en. 1900 quand je suivis cette même route avec Ch. R.
La descente du côté de Cannes est loin d’être continue ; elle est coupée par des contrepentes assez longues et par des raidillons très secs. J’avais bonne envie de passer la nuit à l’auberge des Adrets mais la journée du lendemain aurait été trop chargée, et il était vraiment encore trop tôt pour faire halte. Il me restait une grande heure de jour ; j’avais donc le temps de faire la descente à grande allure et de traverser Cannes avant la nuit. Donc, pas d’arrêt : je me plastronne d’un journal et... en avant. Le gendarme des Adrets, qui se promenait en famille sur la route, dut avoir envie de me dresser contravention pour excès de vitesse, car je dus lui causer une surprise désagréable en l’obligeant à se ranger précipitamment. C’est aussi que le raidillon qui descend vers l’auberge est d’un raide ! Quand, après le coude que fait la route un peu plus loin, on se retourne et qu’on voit la descente qu’on vient de faire à toute allure, on comprend qu’on a pu commettre un excès de vitesse.
Rencontré entre Fréjus et Cannes quelques autos ; la circulation est moins active qu’il y a un mois ; les chauffeurs quittent le littoral et remontent vers le Nord avec les hirondelles.
En arrivant dans la plaine, je me heurte à une multitude de promeneurs qui débouchent d’un chemin à gauche dans lequel je pressens l’amorce de la Corniche de l’Estérel qu’on vient d’inaugurer et que je ferai le lendemain.
Les autos et bicyclettes arrivent, à leur tour, et la traversée de Cannes devient difficile en raison de l’encombrement et de l’obscurité qui succède brusquement au jour. Le pavage en larges dalles n’est pas mauvais, et je suis bientôt hors de la ville, talonné par un tramway électrique que je laisse passer pendant que j’allume ma lanterne dans une ruelle.
J’espérais que la route me laisserait entrevoir la mer plus souvent qu’elle ne le fait, à cause des jardins et des villas qui se sont interposés entre elle et le rivage. Je m’indigne in petto contre l’envahissement par des propriétés particulières de ce qui devrait être propriété nationale exclusivement, et je redemande que tout le littoral français soit rendu à la libre circulation.
Un coude brusque de la route à droite, une descente et me voici à Antibes, où le populaire est en liesse ; baraques foraines, bal public, banderolles, illuminations. Ne sachant où descendre, j’avise un promeneur solitaire et le prie de m’indiquer un hôtel honnête, mais simple et peu fréquenté par les étrangers ; il m indique le sien car Niçois venu à Antibes pour diriger des travaux, il réside à l’hôtel.
Il est exactement 13 h. et demie quand je m’assieds devant un potage, une omelette, une salade et deux pommes ; une chambrette exiguë, un lit étroit, mais une large fenêtre par où l’air frais et pur entre à flots toute la nuit, de l’eau à discrétion : c’est tout ce qu’il me faut.
J’ai depuis Orange 270 kilomètres environ dans les jambes, mais je ne sens pas la moindre fatigue anormale et je vais faire un tour de ville avant de me mettre au lit. Mon cicérone m’accompagne et nous rencontrons dès les premiers pas un Anglais qui se joint à nous, un type des plus réjouissants. Depuis trois mois à Antibes pour soigner son système nerveux, il est connu de tout le monde, car il offre volontiers l’apéritif à l’un et le café à l’autre. Il veut absolument me souhaiter la bienvenue et je finis par accepter une tasse de thé.
Il m’avoue, en un langage pittoresque dont je vous fais grâce, qu’il est surpris de me voir si frais et si dispos après une aussi longue étape.
— C’est, lui dis-je, que je suis strictement végétarien et que je m’abstiens d’alcool, même sous forme de bière et de vin.
— Oh ! très content de voir un végétarien, je ne vous quitte plus. Expliquez-moi comment vous pouvez vivre. Et vous paraissez être bien portant ! conclut-il après m’avoir enveloppé d’un regard investigateur.
Je lui dis brièvement comment je vis, lui vante la sobriété, l’art de mastiquer longtemps et d’ensaliver à fond les aliments avant de les avaler, l’hydrothérapie intelligemment pratiquée et enfin l’exercice à haute dose et en plein air.
— Oh ! c’est très bien, mais tout le inonde ne peut vivre ainsi, c’est une question de tempérament, votre régime me tuerait, mon estomac ne supporte que la viande, il me faut un bifteck à midi et un bifteck le soir, mais pour l’alcool, je suis de votre avis et je comprends qu’il soit mauvais de fumer.
Là-dessus, il allume une cigarette et verse un petit verre de rhum dans son café.
— Continuez à mettre ainsi vos actions d’accord avec vos paroles, lui fis-je en souriant.
— Hélas ! ce sont de mauvaises habitudes dont nous sommes les esclaves.
— Si vous étiez un enfant, on pourrait vous empêcher d’obéir à ces mauvaises habitudes, mais à un homme fait qui agit comme vous le faites, on ne peut que dire : Continuez, mais ne vous plaignez pas d’être malade, car vous êtes la seule et volontaire cause de votre maladie.
Combien d’hommes ressemblent à cet Anglais !
3’ journée : 13 avril.
Départ d’Antibes, 4 h. 10— Nice, Beaulieu, Monte-Carlo, Menton, La Turbie, Nice, Antibes (enolron 100 kil.) midi ; Cannes, Corniche de l’Estèrel, Fréjus, Cogolin (environ 500 kil.), 10 h. 30.
Depuis Flassans où je suis entré sur des routes nouvelles,, sauf entre Fréjus et Cannes où je passai en 1900, je ne me transporte plus, j’excur-sionne et mon itinéraire aujourd’hui doit me conduire aux sites les plus merveilleux de la Côte d’Azur. J’avais vu la veille le soleil se lever derrière le Ventoux, je le vois ce matin surgir des ondes, avant d’arriver à Nice. Les affaissements de mon pneu AR deviennent de plus en plus fréquents ; je prévois le moment où il me faudra procéder à un démontage et à une réparation : dans le cas de dégonflement lent comme celui-ci, j’ai pour habitude de laisser le mal s’aggraver afin que la recherche soit plus facile et le remède plus sûr ; une fuite imperceptible, qu’on ne peut découvrir qu’en plongeant et replongeant la chambre dans l’eau, donne lieu parfois à des erreurs de diagnostic : on s’attarde à la valve, autour des réparations antérieures au lieu d’aller droit au but, tandis que lorsque le dégonflement devient rapide, on est à peu près certain de trouver la blessure tout de go.
N’ayant plus aucun motif d’utiliser mon grand développement, je le remplace par le second de 5m,70 qui me permettra d’avoir moins souvent recours à celui de 4 mètres. 7 mètres 26 c’était parfois un peu trop pour les contrepentes si fréquentes Sur cette route du littoral.
Je retrouve à Gagne le tramway que j’avais laissé à Antibes et qui ne tardera sans doute pas à relier ces deux villes, car ces envahisseurs de routes font d’incessants progrès, au grand dam de notre sécurité. Au lieu de rester constamment sur le même côté de la voie, ils la croisent à chaque instant et les rails deviennent un véritable cauchemar, surtout la nuit. Avec de gros pneus de 45 à 50, on ne risque rien, mais des pneus de 38 exposent à des chutes dangereuses.
Je traverse le Var. je jette un coup d’oeil en passant à la route de Puget-Théniers par laquelle
je serais arrivé si le mauvais temps ne m’avait éloigné de la montagne (c’est une route que je suivrai certainement un jour ou l’autre), et j’entre enfin à Nice à 5 heures et demie.
La reine de la Riviéra s’éveille à peine ; on arrose copieusement, mon pneu A R dégonflé ne demande qu’à déraper ; je pousse un instant ma machine pour jouir plus à loisir du spectacle de la rue. La promenade des Anglais est libre, à cette heure matinale, des désœuvrés qui l’encombrent pendant la journée. Quelques cyclettistes s’y promènent, leur mollesse et leur attitude compassées ne ressemblent en rien à la souplesse, à l’agilité, à la vigueur de nos étoiles, Mad Symour et Marthe H... Un copieux café au lait et une visite à un barbier italien me retiennent à Nice jusqu’à 6 heures 1/2. J’ai contourné le port et je m’élève légèrement pour franchir une pointe de terre d’où, en me retournant, j’ai une belle vue sur la ville Je vais presque jusqu’à Menton marcher d’enchantement en enchantement et je ne m’attarderai pas à décrire cette merveilleuse côte enguirlandée de villas plus fleuries les unes que les autres.
La rade de Villefranche est vide ; si les vaisseaux ne sont pas à l’abri du vent dans cette crique profonde, ils ne le sont nulle part. De tout temps ce port naturel a dû être fréquenté par les navigateurs .
Un tramway électrique qui va bon train emmène une légion de pêcheurs à la ligne ; il est suivi d’un immense tonneau monté sur truck, chargé d’arroser la voie, précaution utile à cause des autos qui soulèvent de tels nuages de poussière que les passants en sont sérieusement incommodés.
Ce tramway s’arrête à Beaulieu, et je venais à peine de dépasser la station terminus que je m’arrête aussi ; mon pneu ne veut pas aller plus loin ; l’heure psychologique a sonné, je m’abrite derrière une palissade et je démonte ; je gonfle la chambre à air au maximum, jusqu’à la hernie inclusivement, et j’ai la satisfaction de mettre immédiatement le doigt sur la perforation ; la tête d’un écrou de rayon a déterminé par le frottement un tel amincissement de la chambre à air qu’un petit trou en est résulté ; c’est, par là que depuis hier mon pneu se dégonfle, d’abord très lentement, puis, de plus en plus vite, à mesure que le trou s’est agrandi. La réparation est vite faite et je repars.
Je m’amusais à passer en revue les villas fleuries qui se succèdent sans interruption quand j’en aperçois une plus décorée, plus fleurie, plus originale : voilà celle à qui j’attribuerais la palme. Comment s’appelle-t-elle ? La Poulido (la jolie). Ce nom lui sied à merveille ; adossée à la montagne, elle est à vrai dire tout en façade. Mais que de choses, là-bas, et que de gens ont beaucoup de façade et peu de profondeur ! Vit-on plus heureux et mieux portant dans ces villas ensoleillées que dans nos âpres montagnes ? Rien ne le prouve, et bien que je ne cesse d’admirer depuis le matin les efforts des hommes pour cacher la nature sous des parures éphémères, ce n’est pas là que je rêve de jeter l’ancre.
J’entre à Monaco sans m’y croire arrivé ; je m’en aperçois en interrogeant un passant qui m’apprend que je suis dans la capitale monégasque et que c’est bien le rocher de Monaco qui se dresse devant moi, assez imposant vu d’en bas, bien ch’tit vu de la Turbie. Je reste sur la route d’en haut et ne juge pas à propos d’honorer d’un regard le tripot international où l’on exploite sans merci une des plus tristes passions humaines. Il paraît qu’il y a seulement 80 ans, Monte-Carlo n’était qu’un infime hameau de pêcheurs misérables ; les temps sont changés !
Afin de ne pas réitérer la faute de la veille et de ne pas laisser tomber la pression, j’estime sage de prendre de nouveau du lest sous la forme de trois œufs durs, de fruits, d’un morceau de pain de belle taille et d’une demi-limonade. Et, afin de ne pas manger trop vite, je jette les yeux sur un journal ; une phrase attire mon attention : « à cette occasion (une fête quelconque), le menu des troupes a été amélioré. Les hommes ont eu un quart de vin, du café, un cigare. » C’est-à-dire qu’on les a empoisonnés trois fois : avec de l’alcool, de la caféine et de la nicotine ; fâcheux qu’on ne leur ait pas donné aussi une bécasse bien à point, verte et déliquescente.
C’est alors que le rédacteur aurait exulté. Ah, certes oui, le menu aurait été amélioré ! Et voilà dans quelles erreurs l’on tombe lorsqu’on accepte sans contrôle les préjugés ambiants. C’est ainsi que l’on façonne les esprits à trouver bon ce qui est mauvais, excellent ce qui est pire. Pauvre de nous !
Là-dessus, je croque une dernière pomme et je me remets en selle.
Je suis à ce moment exactement au-dessous de Roquebrune dont la silhouette s’enlève fièrement sur la montagne. Je descendais dare dare vers Menton quand, avant d’entrer dans cette ville de valétudinaires où je n’avais que faire, je me ravise et demande la route de la Turbie, auprès de laquelle j’avais passé sans la voir, absorbé par la mer qui toujours m’attire, et qui, lorsqu’elle est à côté de moi, fait du tort à tout le reste.
Au fait, pendant que j’y étais, j’aurais dû aller jusqu’à la frontière. Bast ! Je reviendrai. On ne vient pas impunément sur la Côte d’Azur ; les plus réfractaires aux charmes de la nature sont pinces et obligés de revenir vers Nice la belle, vers ses rivages enchantés que les montagnes protègent et que la mer caresse.
La montée vers la Turbie du côté de Menton n’est pas très dure ; elle l’est moins à coup sûr que du côté de Nice ; mais elle est longue ; avec 4 mètres et la selle oscillante, j’en viens à bout sans peine ; il est vrai qu’à plusieurs reprises je me suis arrêté, ébloui par la magnificence du tableau qui se développe sous mes yeux et que je n’essaierai pas de décrire. Il me paraît qu’on le voit mieux sous son jour le plus favorable en faisant cette route dans le sens où je l’ai prise ; ce qu’on laisse derrière soi est peu de chose, tandis que l’on s’avance lentement vers les féeriques points de vue qu’on a ainsi le temps d’admirer. Le ciel se couvre à mesure que je m’élève, et par moments le soleil se cache, un orage se forme au loin sur les Alpes et j’ai même cru entendre un bruit lointain de tonnerre.
En approchant de la Turbie. je vois les rails d’un petit funiculaire qui aboutit au Casino ; quand un joueur est décavé, on l’envoie sans doute là-haut se remettre de ses émotions.
A dix heures précises je traverse le village, salué par les exclamations idiotes des Turbiotes buvant l’absinthe en plein air ; qu’il est donc triste de se heurter à des imbéciles dans un si beau pays. Après tout, qu’un chien aboie, qu’un porc grogne ou qu’un crétin s’écrie que ma roue tourne ou se dévisse, c’est kif-kif et. je n’en suis pas autrement atteint.
Cependant, quand on voit des êtres humains, nos semblables en apparence, s’intoxiquer au point de se rendre aussi stupides que des brutes, on ne peut s’empêcher de s’affliger de leur aveuglement et l’on désespère de la perfectibilité de l’humanité.
Et ce n’est pas seulement à la Turbie que mes pensées ont dû prendre cette direction attristante !
Avant de descendre rondement sur Nice, la route s’attarde assez longtemps sur les crêtes et déroule ses lacets verticalement au-dessus de ceux de la route d’en bas que je suivais tout à l’heure. A droite, deux vastes coupoles d’un blanc marmoréen émergent d’une montagne plus élevée ; j’apprendrai plus tard que ce sont les coupoles de l’observatoire ; à gauche, l’immensité de la mer ; au loin passe un vapeur qui doit filer à grande allure, à en juger par la longueur de son sillage. Sur un mamelon, des maisons groupées, des ruines de forteresse, un clocher : c’est le village d’Eze ; des ravins profondément creusés dans les flancs de la montagne revêtus de pins maritimes ajoutent au pittoresque et donnent la note agreste. Après une légère descente, on monte faiblement à gauche et l’on s’éloigne enfin définitivement de la mer en même temps qu’on aborde la descente rapide où de bons freins et du sang-froid sont nécessaires ce jour-là.
La route avait été jusqu’alors si peu encombrée de passants — je n’avais pas rencontré une seule voiture de Menton à la Turbie ! — que je fus très étonné de la trouver tout à coup animée comme le boulevard Montmartre.
Après la Turbie, j’avais rencontré des piétons, des groupes de jeunes filles très jolies, très appétissantes qui s’en allaient manifestement déjeuner sur l’herbe ; ça se voyait à leurs paniers débordant de victuailles, à leur gaîté et à leurs chansons. Maintenant, c’étaient des landaus, des mails-coachs grimpant au trot de quatre ou six chevaux, des autos, naturellement, faisant tout ranger sur leur passage, tous prenant les virages à la corde sans s’inquiéter s’ils étaient ou non à leur droite. Si bien que moi, pauvre cycliste, j’étais forcé de ralentir pour laisser passer ou de me faufiler au ras du talus au risque d’accrocher d’un côté ou de l’autre. Protester c’eut été perdre mon temps et je n’en’ tendais pas pousser l’exercice de mes droits jusqu’à me faire écraser pour le principe. Juchés sur des perchoirs à la hauteur d’un premier étage, comme des coqs au-dessus de leurs poules, serrées, sur les banquettes inférieures, des gentlemen très corrects de tenue sans doute, mais un peu bébêtes, soufflaient stupidement, tels les soldats de Gédéon, dans des trompettes longues d’un mètre.
C’est leur façon, à ces gens-là, De roucouler près de leur belle. Leur trompette donne le la Et l’écho fait la ritournelle. Et tout leur esprit, le voilà !
Forcé par ces continuelles rencontres de descendre lentement, je ne me suis pas aperçu que cette descente fût aussi dangereuse qu’on l’a prétendu, et j’ai été surpris en faisant le dernier virage qui précède la ligne droite par laquelle on arrive à Nice, qu’un chauffeur ait pu se tuer là, il y a quinze jours à-peine.
Le point culminant de la route de la Turbie est à 540 mètres ; comme on part du niveau de la mer, cela constitue une assez belle élévation et l’on peut faire par là une véritable course de côte de Nice à Menton et retour.
Je ne m’arrête à Nice, cette fois, que pour acheter des oranges (huit sous la douzaine) dont je remplis mon sac et je me hâte vers Antibes ; le temps reste indécis et j’ai peur un instant de la pluie ; mais à Antibes, où j’entre à midi, le ciel a repris sa limpidité, son azur traditionnels, .et la journée s’achèvera très belle ; il fait même très chaud, trop chaud.
Je retrouve à l’hôtel mon commensal de la veille qui ne s’attendait pas à me voir si tôt de retour ; nous allons, après déjeuner, à la recherche de l’Anglais à qui je voudrais rendre sa politesse, mais il est introuvable. Il fait sans doute la sieste. Dormir après le repas au lieu de prendre l’air ! Absorber dans un bifteck des ptomaïnes sans nombre et laisser le poison faire son œuvre au lieu de l’éliminer immédiatement par une sudation modérée ! En vérité, si cet homme reste malade, c’est bien à lui-même qu’il doit s’en prendre.
A 13 heures et demie, je suis de nouveau sur la route. Ma bicyclette roule admirablement ; plus de dégonflement de pneus, pas le moindre grincement, et pourtant je ne lui ai pas donné, depuis le départ de Saint-Etienne, la moindre goutte d’huile, et je ne lui donnerai aucuns soins jusqu’à mon retour. Voilà comment j’entends que doivent se comporter les bonnes routières. Seule une de mes roues libres à galets a, par moments, des faiblesses désagréables, des ratés avec accompagnement de craquements sinistres, dont une lubrification copieuse ne parvient pas à me délivrer. Mais, chose bizarre, ces ratés cessent dès que je pédale d’une certaine façon en chaussant la pédale et en portant mon poids en avant. Aux montées les plus raides contre le vent, pas de ratés, et cependant j’appuie ferme ; si je me redresse et que je presse moins fort de la pointe du pied, grrr... la pédale se dérobe. Avouez que c’est étrange Pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? Du diable si je puis le dire. D’ailleurs, je ne m’en inquiète pas outre mesure, car je suis de ceux qui s’arrangent pour vivre avec leur ennemi tant que la vie est possible. Quand cette capricieuse roue libre me lâchera entièrement, je verrai bien ce que je ferai ; en attendant, prenons-la comme elle veut être prise.
Un jardin, rempli de palmiers superbes de toutes grosseurs et de toutes tailles, attire un instant mon attention ; un peu plus loin, ce sont des guirlandes de fleurs où le rose, le bleu, le lilas et le rouge s’entremêlent. Quelle luxuriante végétation dans ce fortuné coin de terre !
Autos, voitures, tramways se succèdent ; j’approche de Cannes que je traverse en plein jour cette fois ; la mer vient au centre même de la ville apporter son animation et sa fraîcheur ; je ne l’avais pas aperçue la veille. Je rencontre, arrivant à Cannes, le touriste à faible développement que j’ai dépassé à Saint-Maximin le jour précédent ; il n’a pas brûlé l’étape, mais le soleil ne l’en a pas moins basané autant que moi ; moins pressé, je l’aurais volontiers interviewé ; il en serait probablement résulté une conversation intéressante pour les lecteurs du Cycliste, qui n’entendent trop, hélas ! qu’une cloche. Mais la corniche de l’Esterel m’attire : je veux avoir le temps de la déguster à l’heure la plus favorable de la journée. La foule des promeneurs, à pied, à voiture ou à bicyclette, se dirige du côté de la Napoule, et je n’ai qu’à suivre deux cyclistes qui se sont offert la satisfaction de me dépasser mais que les premières montées rebuteront.
Par la nouvelle corniche, la route de Cannes à Fréjus est sensiblement plus longue que par les Adrets : 46 kilomètres au lieu de 37 ; personne ne s’en plaindra cependant, tant les points de vue sur la côte et sur la montagne sont variés et intéressants. Mais on aurait tort de s’imaginer que la route est plate et suit strictement le bord de la mer. On monte et l’on descend continuellement : c’est un des terrains les mieux faits pour démontrer les avantages de la polymultiplication. A la première agglomération que l’on rencontre. Théoule, les visiteurs sont nombreux, les piétons ne vont pas plus loin et beaucoup de cyclistes non plus, car une montée de quelque longueur commence sitôt après et décourage un de mes deux cyclistes de tout à l’heure qui redescend en s’écriant :
— Vous savez, il y en a trois kilomètres comme ça !
— On n’a rien sans peine, répondis-je en continuant à tourner à 50 tours avec 4 mètres (du 12 à l’heure).
C’est du 4 à 5 % au maximum et le sol, sauf en quelques endroits, est ferme et roulant.
La route n’est pas toujours assez large pour que deux automobiles s’y croisent, et j’ai vu une de ces énormes voitures obligée de se ranger jusque sur l’extrême bord pour laisser passer un landau. Il faudra beaucoup de prudence pour éviter les accidents sur ce parcours très accidenté, et les chauffeurs devront renoncer là à ces grandes vitesses qu’ils atteignent même en montant à tel point qu’aujourd’hui des avis les engagent à ralentir et à prendre garde aux virages, à la montée !
Pendant que je déjeunais à Antibes, j’avais entendu un jeune mécanicien au service d’une grande marque d’automobiles et qui revenait justement de faire la corniche de l’Estérel, exprimer en un langage excessivement imagé et pittoresque, émaillé des termes de l’argot spécial à ce monde-là. la conviction qu’il y aurait avant peu des accidents graves sur cette route.
Ce jour-là cependant, je ne vis commettre aucune imprudence, si ce n’est par un tricycliste qui eut besoin de toute la route pour venir à bout d’un virage à angle aigu qu’il avait abordé avec trop de vitesse. En le voyant foncer sur le tournant sans avoir l’air de penser aux effets de la force centrifuge, je m’étais prudemment arrêté et bien m’en prit.
Bien avant le bout des trois kilomètres de montée qui séparent Théoule du Trayas, j’avais rattrapé et dépassé mon deuxième bicycliste monomultiplié à qui des déhanchements exagérés ne pouvaient tenir lieu d’un petit 3m.50.
Au Trayas automobiles et voitures, reliefs de la journée d’inauguration, séjournaient en assez grand nombre. Çà et là, le long du chemin, des banderolles et des arceaux de verdure témoignaient de la fête officielle. Déjà des inscriptions : terrain à vendre, indiquaient le désir des intérêts particuliers de tirer parti de l’œuvre d’intérêt général accompli par le Touring-Club. Je souhaite que ces terrains restent encore longtemps à vendre et que la nouvelle corniche conserve son caractère, farouche du côté de la montagne, riant du côté de la mer et sa solitude. Trop de vie mondaine et frivole au milieu de ces bois et de ces rochers leur enlèverait ce charme de terre vierge qui séduit le touriste.
Nous avons assez, entre Cannes et Gênes, de corniches cultivées, civilisées, raffinées ; qu’on nous laisse une corniche sauvage.
Je ne détaillerai pas kilomètre par kilomètre le plaisir que j’éprouvai, les sites que je traversai, les roches rouges, les ponts jetés sur les calanques, les lignes droites parallèles à la voie du P -L.-M., où les rencontres des rapides doivent être impressionnantes, à telle enseigne que des avis engagent les cochers à bien tenir leurs chevaux. La Revue d’avril du T. C. F. a décrit comme il convenait de le faire les enchantements de ce coin de terre, et le discours de M. Maruéjouls nous reportant à l’époque romaine a été un véritable régal pour nous qui nous plaisons à évoquer partout où nous passons, et surtout dans cette Provence bénie des dieux où tant de races se sont succédé, les souvenirs du passé, les vestiges des civilisations disparues.
Le temps passe si bien et si vite que je ne mis pied à terre à Fréjus qu’à 16 h. 45. Je rentrais là dans la partie transport de mon excursion, et pour y rentrer dans de bonnes conditions, je m’octroyais une substantielle collation.
Je filais déjà à bonne allure quand je m’entendis héler. Un jeune cyclotourisme marseillais, M. P., m’avait reconnu au passage et me poursuivait depuis Fréjus. Il venait, lui aussi, dernier survivant de la cohorte des cyclotouristes marseillais qui, sous la direction de M. Benoît, avait poussé une pointe jusqu’à Castellane dans l’espoir de nous rencontrer sur la route de Digne à Nice, il venait de faire la corniche de l’Esterel. Il me conta, chemin faisant, les mésaventures qui avaient accablé ses compagnons et l’avaient laissé seul. Il n’y avait rien de grave heureusement., et nous pûmes passer ensuite, aux questions d’intérêt général par lesquelles se tiennent les cyclotouristes de tous les pays.
Nous traversons l’Argens sur un pont si étroit que, rencontrant plus loin un automobile à large voie comme on les fait maintenant, nous avons la curiosité de voir comment ceci passera sur cela. Comme une lettre à la poste, sans même ralentir, le chauffeur masqué a lancé son véhicule sur le tablier étroit et a passé sans la moindre anicroche. Voilà un conducteur habile, mais si j’avais été dans la voiture, j’aurais tremblé.
Nous nous dirigeons à toutes pédales vers Sainte-Maxime-sur-mer ; la route, toujours en corniche, mais presque à niveau de la mer, est relativement bonne et, sauf’ en quelques passages ensablés, très roulante ; si roulante que je n’aperçois pas une chaîne tendue devant un des passages à niveau du minuscule chemin de fer du littoral et que je vais donner droit dedans : la chaîne cède heureusement et je traverse, au grand effarement du garde-barrière. Ces chaînes devraient tout de même être plus visibles même le soir ; elles seraient même avantageusement remplacées par des planches, système appliqué sur la ligne de Lyon-Est.
Un malheur est si vite arrivé, nous fait remarquer le garde-barrière en nous montrant le train qui arrive et c’est sur moi que la responsabilité en tomberait !
Cette route, qui relie Saint-Tropez à Fréjus, est charmante ; c’est la troisième fois que je la fais et j ’y reviendrai certainement ; elle est de celles dont on ne se lasse jamais.
A Sainte-Maxime, où nous arrivons à l’heure crépusculaire, je mets pied à terre pour demander un renseignement à un groupe de personnes qui. sur la terrasse d’une maison très agréablement située au bord de la mer, prenaient le frais. Quelle n’est pas ma surprise en m’entendant saluer par mon nom, au cours de la réponse que je reçois. Sans m’en douter, je. me suis adressé à un de mes concitoyens, un honorable avocat de Saint-Etienne, M. B., à qui appartient ce pied à terre et qui est venu passer les vacances en famille sur la Cote d’Azur.
Voilà une agréable rencontre ! Mon intention est d aller coucher à Hyères, si toutefois la lune veut bien consentir à nous éclairer. M. B. m’apprend que la route est très bonne et que 46 kilomètres seulement nous restent à faire : tout compte fait, cartes et poteaux sous les yeux, nous en avons trouvé 52 ; mais la lune tardant à se lever et les marches nocturnes en pays peu connu me déplaisant tout à fait, nous passons la nuit à Cogolin. 19 h. 12 viennent de sonner.
4e journée : 14 avril
Départ de Cogolin à 4 heures. — Hyères, Toulon, Le Beausset, Cuges, Gemenos, Roquevaire. Aix, Lambesc, Xenas, Orgon (environ 195 kil., 20 heures.
Pendant la nuit, comme il y a trois ans à pareille date à Sainte-Maxime, j’entends les volets claquer et le vent mener grand tapage : c’est encore le mistral qui se lève et qui va me rendre pénible le retour. Terrible adversaire que ce mistral, fléau du Midi.
La lune nous éclaire magnifiquement au départ et nous permet d’attendre sans impatience le lever du soleil.
Nous roulons silencieusement l’un derrière l’autre ; j’ai conservé 5m,70 et 4 mètres ; mon compagnon a chosi parmi ses 4 développements le plus grand : 6m,60. Nous avons à franchir le col de Grataloup, qui n’est pas bien méchant
puisqu’il m’oblige pas une seule fois à descendre à 4 mètres. Nous sommes en pleins monts des Maures, la route jusqu’à La Molle est à peu près plaine, puis elle grimpe à travers bois et deux ou trois contrepentes nous donnent l’illusion d’être au sommet. Il ne convient pourtant de se croire arrivé que lorsqu’on aperçoit un poteau indicateur à l’intersection de 4 routes ; et encore n’a-t-on pas fini de monter, car, si le col est franchi, des contrepentes d’une certaine importance nous attendent sur l’autre versant et nous font pester contre le tracé de la route. Une belle allée de sycomores que l’on remplace par des platanes au fur et à mesure de leur disparition nous amène à Hyères (43 kilom, de Cogolin) où nous déjeunons.
De Hyères à Toulon, route peu intéressante. La traversée de Toulon qui commence à la Valette nous parait interminable ; c’est là que nous commençons à sentir la force du mistral : pour le combattre je fourre dans mon sac une livre de dattes et une demi-douzaine d’oranges. Tout le reste de l’étape sera une lutte sans trêve et sans merci contre un vent qui, par moments, à la sortie de Cuges par exemple, souille en tempête au point d’arrêter les automobiles ou de les forcer à changer de vitesse. C’est un spectacle plaisant que celui des voyageuses se fourrant sous les banquettes pour ne pas être secouées comme des loques par ce satané mistral.
Seuls, filent, impassibles, à des allures de course, les 60 chevaux, enchantés de trouver une résistance qui fasse équilibre à leur puissance et qui leur permette d’utiliser en plaine leur 4e vitesse, celle où l’on se tue, comme le comte Zborowsky, quand on manque un virage. Ça fait plaisir à voir tout de même cette victoire de l’homme sur les éléments, bien qu’à leur passage ces monstrueux engins nous couvrent de poussière.
Les gorges d’Ollioules, les roches poreuses de Sainte-Anne, la longue montée douce du Camp, puis la descente vers Cuges, au cours de laquelle je jette en passant un regard et un souvenir à la bifurcation de Riboux par où je grimpai en 1899 à la Sainte-Baume, non sans peine ; tous ces lieux me sont devenus familiers.
Cependant à Cuges je rentre en pays inconnu.
A la bifurcation après Cuges, je me sépare de mon compagnon M. B. qui, rentrant à Marseille, se dirige vers Aubagne : il voulait m’accompagner jusqu’à Aix. mais le mistral lui en a ôté l’envie. Je me hâte de mon côté vers Gemenos pour y déjeuner ; il est midi. Le bourg est un peu en dehors de la route d’Aix, de là part un chemin véloçable. par lequel il est facile d’aller au Plan d’Aups et à la Sainte-Baume sans être obligé de franchir la montagne en portant sa machine sur le dos comme je le fis en 1899. en partant de Riboux. A 13 heures et quart, je suis derechef en tête-à-tête avec le mistral ; quel brutal ! Sa force s’est accrue et ira croissant jusqu’au soir. Je ne vois pas grand’chose du pays que je traverse. Roquevaire, cependant, m’a laissé une bonne impression, il ne manque que de l’eau dans le lit du ruisseau qui passe là, au pied de quelques rochers, pour que ce coin de nature ait du cachet. Après Roquevaire, il ne me reste plus qu’un souvenir confus de montées assez dures et longues qui amènent à un premier sommet d’où une rapide descente me fait perdre une bonne partie de l’altitude conquise à laquelle je regrimpe presque aussitôt. J’ai troqué, cela va sans dire, mon développement de 4 mètres contre celui de 3 mètres, ce qui ne m’empêche pas de trouver bien durs çà et là certains raidillons, l’un entre autres au moment où je laisse à droite la route de Marseille à Saint-Maximin.
Enfin, j’ai fini de monter et je puis avec 5m,70 relever un peu mon allure : le ciel qui s’était assombri se dégage et le soleil luit par intervalles.
A 16 heures j’entre à Aix et je me dirige tout droit vers la gare ; j’en ai assez, j’en ai trop de cet odieux mistral ; je prendrai le premier train pour Avignon et tout sera dit. La gare est encore pavoisée, on abat les mâts tricolores ; le monde officiel a passé par là ; une foule de voyageurs encombre les guichets ; j’avise un employé et je m’aperçois en ouvrant la bouche que je suis affligé d’une aphonie complète Ce satané mistral m’a emporté la voix. Je pouvais encore parler à Gemenos, à Aix je suis muet ou à peu près, car c’est à voix basse, en parlant à l’oreille, que je puis, au milieu du brouhaha, réussir à me faire comprendre. Le premier train pour Avignon part à 5 h. 45 ! Ah ! zut ! Attendre 2 heures, j’aime mieux pédaler.
Et je repars à 16 h. et quart. Montée assez forte en sortant de la ville ; un cycliste précédant deux jeunes filles dont l’air vif a rougi les joues, me croise et semble me jeter un regard de commisération que je n’ai pas volé ! Tous les trois se laissent couler en roue libre cependant que j’appuie sérieusement. Au sommet de la côte, une fontaine m’invite à me rafraîchir ; j’en profite pour disposer, à portée de la main, les dattes qui me restent et qui m’aideront à attendre le repas du soir.
Du point où je suis, le voyageur qui se dirige du côté de Lambesc aperçoit devant lui une ligne blanche d’une longueur désespérante : c’est la route que je dois suivre ; toute en montées et en descentes et dans l’axe même du mistral. C’est à vous donner envie de lâcher pied et de redescendre à Aix !
Je me pique heureusement de philosophie et j’éprouve, en outre, une certaine satisfaction à surmonter les obstacles que le hasard m’oppose. Je pousse donc avec obstination et, comme
j’aperçois tout à fait au loin un point noir qui m’a l’air d’aller dans la même direction que moi, je me demande à quel moment je le rattraperai et je me distrais en me posant, de diverses manières, le problème classique des deux trains qui se suivent à des vitesses différentes.
Quelques autos, quelques voitures, quelques piétons ; je vais tête baissée ; de temps en temps je pense aux Cimbres et aux Teutons, aux Romains, aux Sarrazins, à tous ceux qui venus de lointains pays eurent à lutter contre le mistral sur ce plateau ondulé. Et. petit à petit, j’avance, je gagne du terrain sur le point noir devenu diligence que je dépasse avant d’arriver à Saint-Cannat.
De Saint-Cannat à Lambesc il m’a semblé qu’on descendait plus qu’on ne montait, et dans Lambesc même une forte pente me permet de jouir de la roue libre J’aborde ensuite une côte assez longue, mais si bien abritée du vent que je l’enlève à grande vitesse.
En arrivant au sommet, je paie cet instant de bien-être par une culbute ridicule. Le mistral m’attaque à l’improviste et me désarçonne ; un mistral froid comme glace : le soleil venait de se coucher et il allait geler ferme cette nuit dans tout le Midi. Je me blinde de papier, je me roule dans mon manteau, j’attache mon béret et je consolide mon bagage, car la. violence du vent devient inouïe. Un cyclotouriste que je viens de rencontrer avait dû faire la montée en roue libre et moi qui descends, il faut que je pédale !
A Port Royal, il fait presque nuit ; 45 kilomètres me séparent encore d’Avignon où je comptais prendre l’express de 2 heures du matin. Depuis Saint-Cannat j’ai repris, comme petit développement, 4 mètres, afin d’activer l’allure autant que possible, car c’est en vain qu’en plaine j’essaie de me servir de 5m,70.
Bref, après des péripéties amusantes seulement pour ceux qui n’en sont pas les victimes, j’arrive à Orgon à 20 heures bien sonnées.
Cette fois, je crois bien que je tiens enfin cette fatigue anormale que je me suis trop flatté de ne jamais connaître. J’en ai... jusque-là ! et je me demande si j’aurai bien la force de me remettre en route après le repas que je vais prendre. Encore, si j’avais trouvé une bonne assiettée de légumes, du riz et des pommes ! Rien de tout cela, mais du bœuf, de l’agneau et du civet !! Il fallut mécontenter d’un bouillon, de deux œufs, de quelques biscuits et d’une orange, pas même de la salade. Pour être végétarien en voyage, il faut avoir un estomac complaisant et facile à satisfaire.
Un cyclotouriste anglais venait d’échouer au même hôtel ; nous causâmes autant que mon enrouement, me le permit. Il était enchanté, il avait fait 162 kilomètres de Valence à Orgon avec le vent dans le dos, sans la moindre fatigue ; le lendemain il irait à Marseille ; il était parti de Paris et le temps l’avait constamment favorisé.
Partisan des machines légères monomultipliées, voyageant sans autre bagage qu’une pèlerine caoutchouc dans laquelle il roulait deux mouchoirs, sa brosse à dents et une paire de bas, il dut s’esclaffer in petto en voyant mon lourd camion à quadruples couples de pignons encombré de sacs et de paquets. Je n’avais pas le temps de le convertir à la polymultiplication car, sitôt mon modeste repas terminé, un irrésistible besoin de dormir se fit sentir et j’allai me coucher, renvoyant au lendemain la fin de mon voyage qui, par le fait, se termina à Orgon.
Le lendemain, en effet, je me contentai d’aller par la route, toujours avec le mistral contre moi, jusqu’à Orange (45 kilom.), d’où l’express de 9 heures m’amena à Vienne à 13 heures et demie avec une heure de retard.
Le temps était beau, le vent s’était apaisé et je rentrais un peu mollement en 3 heures, par la route de Vienne à Saint-Etienne (52 kilom.). J’avais, en 4 jours francs, parcouru environ 950 kilomètres sans autre fatigue anormale qu’une extinction de voix qui n’eut pas de conséquence fâcheuse Mes dépenses totales s’élevaient à 31 fr. 50 dont 8 fr. 55 pour le trajet Orange-Vienne en chemin de fer. Pas trop cher pour un si beau voyage !
Vélocio.
