La roue libre (Juillet 1900)

jeudi 10 août 2017, par velovi

Par Paul Fredy de Coubertin , Touring-Club de France, Juillet 1900, Source gallica.bnf.fr / BnF

Vichy, 22 juin 1900.

Monsieur et cher Président,

Nous n’avons plus tous vingt ans — hélas ! - au Touring-Club, et combien d’entre nous s’en aperçoivent cruellement lorsqu’ils se trouvent au pied de quelques-unes de ces longues côtes, que des gamins alertes et légers grimpent, sinon sans efforts, du moins sans essoufflement.

Qui donc, parmi les vétérans du T. C. F, ou même parmi de plus jeunes, insuffisamment pourvus au point de vue des poumons, qui donc n’a rêvé au moyen de les grimper à son tour, ces côtes de malheur, sans souffler comme une automobile ?

Eh bien ce moyen existe, à la portée de tous, peu dispendieux et en outre agréable à l’usage. Mais, pour l’exposer à nos camarades, il me faut faire appel à l’impartialité de la Revue, car il ne s’agit de rien moins que d’un des avantages les moins connus de cette pauvre Roue libre, si malmenée ici même, il y a peu de temps.

On nous a prouvé, par de savantes dissertations, que cette invention était non seulement dangereuse, mais trompeuse, et que le semblant de repos qu’elle semblait apporter à nos jambes n’était qu’une vaine apparence. Je n’y contredis point. La science est la science !

Mais voulez-vous permettre a un fervent cycliste, qui, après trois mois d’exercices presque journaliers, y a trouve un grand charme, de venir à son tour exposer à ses camarades, sans formules ni raisonnements, avec l’ignorance d’un simple touriste, les divers avantages de la Roue libre et surtout celui — inappréciable pour ses poumons — qu’il voudrait signaler à tous les essoufflés, jeunes ou vieux. Très ébranlé par les critiques de la Revue, le désir que j’avais d’essayer une nouveauté attrayante avait définitivement cédé devant l’objection qui m’avait été faite, que la roue libre demandait une grande attention, et que, notamment, il était impossible de lâcher le guidon, et de pédaler les mains libres.

J’y avais donc définitivement renoncé lorsqu’un jour une bicyclette à roue libre me tomba sous la main. C’était au manège Petit, et le sympathique et savant directeur M. Dennery ne peut avoir oublié notre surprise à tous deux, lorsque nous découvrîmes que, non seulement on pouvait très aisément lâcher le guidon, mais aussi arrêter les pédales en même temps et trouver dans cette absolue immobilité du corps une sûreté d’équilibre étonnante, supérieure à celle que donne l’action des pédales.

Cette immobilité, si facile sur une route légèrement déclive, est une grande jouissance. Il est même relativement facile de descendre ainsi de vraies côtes, en faisant frein sur la roue arrière au degré convenable.

Un peu d’habitude amène très vite à ce résultat.

Je ne parle pas des nombreux autres avantages que présente la roue libre et dont beaucoup ont été déjà signalés au cours des polémiques qu’elle a suscitées.

J’arrive enfin à ce point particulier que je veux signaler : le soulagement qu’elle apporte dans la montée des côtes.

D’ailleurs, le simple raisonnement suffit pour se rendre compte que, sur une machine qui ne s’arrête pas brusquement, on peut pédaler avec une extrême lenteur. Tout le monde sait par expérience que dans une montée un peu dure, lorsque la jambe, après un effort violent, est arrivée au point le plus bas de la rotation de la pédale, il y a un temps d’arrêt. Si l’autre jambe a une hésitation, la machine s’arrête une seconde et il est presque impossible de la remettre en marche. D’où nécessité de ne pas ralentir au-dessous d’une certaine vitesse.

Rien de pareil avec la roue libre, car il n’y a pas de côte — du moins de celles qu’on rencontre habituellement — qui arrête absolument la machine. On peut toujours compter sur un petit supplément de rotation qui permet de reprendre l’autre pédale, et si l’on a soin de s’habituer, au moyen d’un mouvement de la cheville, à dépasser dans l’effort le point mort du bas de la rotation de chaque pédale, l’autre repart presque d’elle-même sous le pied. Si lente que soit cette vitesse acquise, elle s’exerce continuellement, et le mouvement des pieds sur les pédales peut être d’une très grande lenteur ; enfin le guidon fringale beaucoup moins, l’équilibre étant beaucoup plus sûr.

Ce n’est qu’après l’avoir vérifié par tous les temps et sur les nombreuses côtes des environs de Versailles que je me décide à vous parler de ce fait, espérant que beaucoup de nos camarades y trouveront un grand soulagement. Il ne s’agit pas, bien entendu, de supprimer la fatigue, ni la chaleur du soleil, ni même absolument l’essoufflement d’une très longue côte.

Mais je puis parier qu’il n’est pas un cycliste qui ne soit étonné à l’usage de se trouver, sinon si vite, du moins si facilement au haut des côtes.

Maintenant je ne demande pas mieux que de m’incliner devant tous les raisonnements scientifiques que l’on m’opposera. Je reconnais d’avance que le soulagement que j’éprouve est de l’auto-suggestion, que si mes poumons jouent plus librement, c’est seulement en apparence. Comme je le disais tout à l’heure, la science est la science ! Mais il peut y avoir des poumons comme les miens et peut-être leurs possesseurs me seront-ils reconnaissants. C’est bien assez !

Il se peut aussi que, comme on nous l’a prouvé, la roue libre soit dangereuse et sujette à se détraquer.

Je crois pourtant que le danger existe surtout, comme pour tout exercice, dans l’abus de la vitesse qui met le coureur à la merci du plus léger obstacle. Quant à l’engrenage, il est évidemment plus délicat qu’un autre, mais il en est de plusieurs sortes.

Comme je ne veux pas faire de réclame et que l’avantage que je signale est inhérent au principe et non au système, je m’abstiens de recommander celui dont je me sers. Je puis seulement dire que je l’ai démonté et remonté pas mal de fois et qu’en dehors d’une paille qui peut toujours exister dans une pièce, il me paraît très suffisamment solide.

Veuillez croire, mon cher Président, à mes meilleurs sentiments de camaraderie.

Paul FRÉDY DE COUBERTIN (71.352).