Notre amie  ! (février 1914)

samedi 19 août 2017, par velovi

Par A. Ballif, Revue du Touring-Club de France, février 1914, Source gallica.bnf.fr / BnF

C’est notre amie fidèle, celle dont on est certain — et elle nous est si familière qu’on semble l’ignorer. Elle fait partie de la maison, au point qu’on est tenté de s’étonner d’un logis où on ne la voit pas.

Alors qu’elle n’appartenait encore — un peu rare et bien trop coûteuse — qu’à un petit nombre, elle était la petite reine. On chantait ses louanges tous les jours, et sur tous les tons ! Aujourd’hui qu’elle appartient à tous, qu’elle est la petite servante, on n’en parle presque plus. Ainsi vont les choses.

Si j’en veux parler encore, ce n’est pas que je prétende la réhabiliter. Elle n’a point failli, que je sache, aux espoirs qu’on avait mis en elle — et dans son rôle définitif de petite servante elle est plus aimée peut-être et plus admirable encore que dans son rôle passager de petite reine.

Mais le champ de nos conquêtes allant toujours élargissant, d’autres objets la remplacent aujourd’hui dans l’admiration de la foule.

Il convient cependant que des voix s’élèvent, parfois, pour redire des mérites qu’on est tenté d’oublier parce qu’ils n’étonnent plus.

Dans notre ciel, l’aéroplane, hier encore hésitant, envole audacieusement, sans presque plus rien craindre des éléments qu’il défie — et le temps est proche où les voies aériennes seront peuplées d’ailes  !...

Sur nos routes, le moteur inlassable dispense sa force disciplinée à tous les engins automobiles toujours mieux appropriés aux besoins et à la fortune de ceux qui veulent aller loin et aller vite.

Sur ces mêmes routes, enfin, entre ces engins que le moteur emporte, se glisse la multitude innombrable des bicyclettes, modestes et silencieuses.

De là-haut, l’aéroplane les aperçoit qui ponctuent les chemins, fourmis pour lui à peine plus petites que les grosses fourmis automobiles qui les croisent, les poursuivent et les dépassent.

L’aéroplane n’est déjà plus qu’un oiseau planant au lointain du ciel — et l’automobile un point sur l’horizon, que la bicyclette anime encore les lieux de la triple rencontre — et de sa défaite.

Mais l’aéroplane n’a vu de la terre qu’un damier de champs, des plaques verdâtres de forêts, des sillons de vallées, des lignes bleues de rivières, des taches blanches de cités  ! Mais l’automobile, en son galop continu a traversé, sans les connaître ni sans en goûter le charme, les forêts, les collines, les vallées, les rivières et les cités  !

Tous deux, sans en savoir les détails charmants, sans en savourer l’âme, ont passé au-dessus ou au travers des beautés de la terre.

La bicyclette n’a point d’ailes (du moins jusqu’ici) , ni de moteur infatigable, mais avec elle, par elle, le cycliste s’enrichit de tout ce que les autres dédaignèrent.

Ce sont eux qui glanèrent, d’un geste avide et bref.

C’est lui qui moissonne, amplement.

Les choses, autour de lui, ne disparaissent pas, à peine entrevues, comme emportées par la rafale. Elles se présentent, tour à tour, dans leur grâce harmonieuse et c’est une symphonie qui se déroule en un ordre majestueux.

C’est mal connaître, en effet, un site, un paysage, une région que d’arriver brusquement, presque violemment et d’ignorer à peu près tout de ce qui les précède et les encadre. Chaque spectacle prépare au spectacle d’ensuite et se relie à celui d’auparavant et le site, le monument, la ville ont pour préface, glose et conclusion, leurs environs de terres, d’arbres, d’eaux et de ciel.

La valeur d’un voyage de tourisme ne réside pas dans la distance parcourue, dans le nombre des lieux traversés. Elle est tout entière dans ce qu’on emporte avec soi des choses et des êtres, dans la qualité des joies qu’on en a reçues, dans la variété et la profondeur des images qu’on en garde.

Le cycliste ne plane pas sur les étendues et n’embrasse pas, d’un coup d’œil, des immensités, comme l’aviateur.

Il ne traverse pas, en un jour, dix régions et vingt villes, comme l’automobiliste.

Il côtoie le fleuve ou la rivière, longe des prairies et des bois, franchit quelques collines, erre aux flancs d’une vallée, traverse deux ou trois bourgs, des villages et des hameaux avant la halte du soir en quelque ville prochaine. Dix fois, vingt fois, il s’arrêta au bord du chemin pour admirer plus longuement quelque site choisi, prendre un croquis rapide ou quelques notes devant un paysage émouvant dont il veut garder le souvenir.

Du pays ainsi parcouru, le cycliste emporte la vision ineffaçable comme d’un être vivant dont on sait le visage, le regard, le sourire, les attitudes et les gestes, les mouvements et, la voix, et qui vous a livré, avec tous ses traits, un peu de son âme - de son âme douce, rude, étrange ou grandiose.

Et cette joie-là, la bicyclette, seule, la donne. De même qu’elle a rendu possible le parcours un peu long que les jambes seules n’auraient pu faire dans le temps limité dont on dispose, de même elle a permis les détours capricieux, le choix des chemins non battus, les contemplations paisibles, les haltes prolongées à plaisir parmi quelque décor captivant, les départs décidés dans l’instant, tout ce qui fait le charme du libre voyage, du vrai voyage de tourisme.

Nous lui devons tant de joies, de réconfort, de santé, de repos moral, de vigueurs physiques, de savoirs nouveaux, de désirs sans cesse renouvelés et de souvenirs délicieux, qu’à le dire et le redire on semble quelque amoureux puéril et un peu fou. Pas si puéril et pas si fou, cependant  !

Maintenant qu’il n’est plus exclusivement le «  coureur de routes  » d’hier, c’est le cycliste, touriste de plus en plus averti et sage et toujours plus profondément épris, qui devient le type même du véritable voyageur.

Pour fixer dans nos esprits et dans nos cœurs la vivante image de la terre maternelle, l’automobile, ni l’aéroplane, dans toute leur splendeur, n’ont pas, certes, une vertu aussi active que la toute simple et toute petite servante-reine du tourisme, la bicyclette  !

Et c’est pourquoi il faut la célébrer encore, la célébrer toujours, afin qu’on ne cesse point de l’aimer — et qu’elle demeure, pour nous, un peu plus et un peu mieux qu’une chose seulement utile.

A. BALLIF.


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