Ma valise (1891)

jeudi 14 septembre 2017, par velovi

Par Monitor, Revue du Touring-Club de France, 1891, Source gallica.bnf.fr / BnF

J’ai toujours aimé avoir mes aises en voyage, aussi j’ai pour principe, dès que je pars pour quelques jours d’avoir avec moi, sur ma machine, tout ce qu’il me faut non seulement pour subvenir aux exigences de la route, mais encore, de quoi me vêtir convenablement une fois arrivé à l’étape. J’ai rencontré sur ma route nombre de cyclistes voyageurs attifés en dépit du bon sens, les uns emportant ficelés à la diable sur leur machine les impedimenta les plus baroques, les autres tout simplement un peigne et un brosse à dents pliés dans un mouchoir de poche, réduisant ainsi pour cause de poids leur bagage à la plus minime expression. Je dois dire que dans aucun de ces cas je ne les ai trouvés présentables, et je crains fort que leur exemple n’ait guère contribué à la propagation de notre sport.

Je crois donc rendre service à mes collègues en leur donnant ici un petit cours de paquetage vélocipédique tel que je le comprends, après quelque vingt ans d’expérience pratique. Le sujet est bien à sa place dans la Revue du T. C. F., et c’est avec plaisir que j’ai vu que j’y avais été devancé dans le même ordre d’idées ; ces divers exposés ne nuiront en rien au fond de la question, au contraire.

Je pose d’abord comme principe que le fait de voyager en vélocipède ne nécessite pas un costume tellement spécial que d’aucuns arrivent (j’en ai vu) à mériter les honneurs de la caricature, car, à part la culotte courte, le reste du vêtement doit rester, à peu de chose près, semblable à celui du commun des mortels. Les étoffes de laine devant exclusivement être adoptées, j’ai toujours préconisé un drap souple, léger et de teinte grisâtre tel qu’il est actuellement adopté pour l’uniforme du T.C.F.

Mon costume de route se compose donc d’une culotte courte, non collante, fermée au-dessous le genou par trois boutons que je défais volontiers lorsqu’il fait chaud, de bas de laine gris fer tricotés à grosses mailles, d’une chemise de flanelle grise et d’un veston de coupe ordinaire non doublé. En été, je roule mon veston avec une grande pèlerine en caoutchouc et l’assujettis sur mon guidon au moyen d’une paire de ces petits porte-bagages à courroies ou à ressorts que chacun connaît. Ce paquet cylindrique, d’environ 40 cent. de long sur 15 cent. de diamètre, ne gêne en rien la direction, son poids étant minime, mais il ne faut pas surcharger cette partie de la machine sous peine de rendre la direction capricieuse et même pénible ; nous verrons plus tard que le bagage proprement dit doit être placé au point fixe de la douille. Comme coiffure d’été, j’ai tout essayé : casques de toutes sortes, chapeaux de paille et de feutre, bonnets ou bérets, etc., et je m’en tiens à la casquette marine à grande visière inclinée avec un léger couvre-nuque blanc pour me garder des coups de soleil. Cette casquette, en flanelle grise comme le costume ou blanche selon la saison, est légère, solide et ne serre pas la tète, le couvre-nuque s’y adapte par trois boutons et en est indépendant. Ce genre de coiffure est actuellement porté partout et est parfaitement admis comme complément d’un costume de ville, surtout sur les plages et dans les villes d’eaux.

Comme chaussure, des souliers en cuir découverts et lacés, ce que l’on appelle le soulier anglais à talon plat, semelle souple , mais pas trop mince, mais de grâce pas de bottines montantes ni boutonnées ni lacées, lesquelles conviennent certainement à l’alpiniste et au patineur, mais jamais au vélocipédiste dont la cheville du pied doit être laissée en toute liberté.

Abordons maintenant la question du bagage auxiliaire à transporter sur la machine.

Quoi qu’étant d’avis qu’il faut se borner au strict nécessaire parce qu’il ne faut pas dépasser un certain poids , cependant je suis arrivé à grouper, dans des limites très raisonnables, absolument tout ce qu’un touriste peut désirer pour un voyage de 10 à 15 jours.

A la douille de ma machine vient se fixer un léger cadre support en fil d’acier, très léger et très rigide. Son point d’attache consiste en un seul collier entourant très exactement le tube fixe de la douille sur lequel il est serré par deux boulons avec contre-écrous. Dans cette position, il se maintient dans l’axe de la machine et n’oscille pas avec le guidon ; ceci est un point très important. Sur ce cadre vient s’emboîter une valise à peu près carrée dont on se fera une idée très exacte par l’illustration ci-contre : Elle est en drap gris, pareil à mon costume, caoutchoutée à l’intérieur, bordée et garnie de cuir partout où elle a contact avec son cadre support auquel elle vient s’adapter sans attaches ni courroies. Ce petit détail sera certainement apprécié par quiconque se sera énervé à déboucler un certain nombre de courroies pleines de boue ou de poussière, courroies la plupart du temps enchevêtrées dans tous les sens pour maintenir certain paquet fantastique qu’il a fallu assujettir tout le long de la route. Cette valise mesure 35 cm en largeur, 28 cm en hauteur et 12 cm en épaisseur, elle pèse, vide, 1100 grammes. A l’extérieur et de chaque côté, sont deux longues pochettes à soufflet avec recouvrements à fermoirs.

C’est une erreur de croire que le bagage ainsi placé à l’avant, charge la roue directrice et est nuisible à la marche. Ceux qui ont cru remarquer cet inconvénient avaient certainement commis la faute de le fixer à la partie oscillante de l’avant de leur machine, ce qui ne peut guère être évité lorsque l’on a un pivot ordinaire, à moins que l’on ne fixe le cadre-support au pivot même. Le fait de placer convenablement 4 à 5 kilos sur le devant de la machine, ne peut être nuisible si l’on considère que tout le poids du corps est presque entièrement sur l’arrière et y fait une ample compensation..

Maintenant voici ce que je mets dans une valise : Un pantalon, une chemise de flanelle, une chemise de nuit en coton, une paire de bas de laine, deux paires de chaussettes légères, une paire de pantoufles (système Jaeger), six mouchoirs, un gilet, une cravate-plastron, un col celluloïd, un foulard de soie, une petite trousse contenant fil, aiguilles, boutons, taffetas d’Angleterre, etc. Dans l’une des pochettes extérieures, mes objets de toilette : brosse, peigne, savon, brosse à dents et un petit flacon d’alcali pour les piqûres d’insectes, dans l’autre mes cartes et itinéraires, ma pipe et mon tabac (j’ai ce défaut entr’autres), et une petite gourde de koba-club, inestimable dans certains cas.

Ainsi équipée, ma valise et son contenu pèsent 4 kilos 1/2.

Puis derrière ma selle, j’ai une sacoche en cuir de grandeur moyenne, contenant les clefs à écrous et la burette d’huile, avec quelques chiffons et une petite brosse longue pour le nettoyage, plus une boîte de lucasine pour la chaîne. Une bonne lanterne et un serre-frein complètent mon attirail de voyage.

Pour quelques-uns, tout ceci peut paraître exagéré, mais celui qui se plaît à rouler à une allure de touriste et non de coureur, celui qui couvre 12 à 15 kilomètres à l’heure en admirant le paysage au lieu de s’époumoner courbé en deux le nez sur son guidon, celui-là ne s’apercevra pas du poids de son bagage et y trouvera une ample compensation à la fin de la journée.

Quel bien-être en effet après avoir quitté ses vêtements poussiéreux et s’être rafraîchi par de copieuses ablutions, de passer une chemise sèche, un pantalon ample, de légères chaussettes et de confortables pantoufles ; pendant ce temps on fait nettoyer sa chaussure, on fait brosser et suspendre les vêtements que l’on vient de quitter pour les retrouver propres et frais le lendemain. Le gilet, le col, la cravate, le veston, sont là pour faire de vous un « pékin » comme tout le monde, et vous pouvez descendre à table d’hôte et y prendre place sans que l’on vous remarque ou que le maître d’hôtel vous juge indigne d’être placé auprès de la plus gracieuse des convives.

Ma petite valise et son contenu réunit donc tous les avantages de l’hygiène, du confort et de la sociabilité ; je crois que c’est assez pour engager mes collègues du T. C. F. à m’imiter à la première occasion. (1)
Monitor

Touring-Club de France. Revue mensuelle - Touring-club de France (1891). 1891/06


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