La Mure Col d’Ornon

vendredi 8 mai 2020, par velovi

Par Vélocio, Extrait de la collection LE CYCLISTE Année 1902, republié en 1952

Depuis longtemps je désirais faire la route de Monteynard et le col d’Ornon au pied duquel, en venant du Lautaret ou en y allant, j’étais passé maintes fois. Je me décide à partir seul le mardi soir à 4 h. 1/2, et par une très agréable course nocturne, je vais à Rives prendre un train qui m’amène à Grenoble à minuit. Quelques heures de repos et à 5 heures en route par la belle allée des Ponts-de-Claix. La route que je vais suivre côtoie de très haut le pittoresque chemin de fer de La Mure et domine le Drac de plusieurs centaines de mètres, mais elle est moins impressionnante que le chemin de fer même qui, à certains moments, surplombe littéralement le torrent.
Elle n’en est pas moins intéressante par les points de vue remarquables qu’on y découvre  ; ce jour-là, malheureusement, le brouillard qui régna jusqu’à dix heures sur les sommets m’en déroba beaucoup. La montée, d’abord très modérée, s’accentue après Notre-D.-de-Gommiers jusqu’à Monteynard  ; cependant, elle n’est en aucun point comparable à la fameuse côte de Vizille-Laffrey que, ce même jour, trois de nos amis gravirent en machine, à la stupéfaction de tous ceux qui les rencontrèrent.
Après Monteynard on plonge dans un ravin d’où l’on sort par un raidillon et il y a là, autant d’un côté que de l’autre, quelques tournants dangereux. Ensuite, la route est moins intéressante, on passe un col voisin de l’altitude de 1.000 mètres, et une descente avec vent dans le dos m’amène à la porte de l’Hôtel de la Gare, où les cyclistes stéphanois sont toujours bien reçus par M. Marron.
Il est 7 h. 40 et je ne repars qu’à 9 heures, solidement restauré. Descente rapide, dangereuse par ses lacets et l’état précaire du sol jusqu’au Pont-Haut de la Bonne. On est en pleine nature sauvage  ; montagnes éventrées, gorges profondes, rochers entassés menaçant ruine  ; le sol semble avoir été bouleversé par quelque récent cataclysme. La route cependant se fraye un chemin le long de la Bonne, grimpe sur un éperon par un raidillon fort raide, redescend, remonte et, jusqu’au Pont-du-Prêtre, est fort mal entretenue. Je m’arrête un instant sur ce pont pour attendre un cycliste local, que j’avais dépassé peu avant, et à qui je comptais demander quelques renseignements  ; mais il a dû s’arrêter car je ne vois rien venir. Le site est joli  : la montagne est percée de galeries d’où l’on extrait des pierres qu’une usine transforme là en ciment. Avec 3 m. je monte à Valbonnais sans effort, bien que le guide indique une pente assez forte  ; on redescend ensuite sur la Bonne que l’on traverse avant Entraigues et que l’on quitte à ce dernier village qui paraît être fréquenté pendant la belle saison. Il y a aussi quelque industrie  ; le canal de Beaumont y crée une cascade assez abondante donc tout d’abord je ne m’expliquais pas la provenance. Du diable si je sais par exemple à quoi sert ce canal dont la construction a dû coûter fort cher mais ce n’est pas mon affaire.
Si à Entraigues je tournais à droite et que je continue à remonter la Bonne, j’irais au Désert et au pic d’Olan qui est, dit-on, de toute beauté, mais je tourne à gauche et je vais passer entre deux montagnes qui semblent s’être écartées à regret pour faire place au ruisseau et à la route. La rampe est continue mais longtemps insignifiante, ce n’est qu’après les Daurens qu’on sent la pédale devenir un peu dure.
On aperçoit le col d’Ornon de très loin comme une large route ouverte dans l’azur, entre deux murailles rocheuses éloignées l’une de l’autre environ un kilomètre  ; j’ai peu vu de cols aussi larges. On s’élève en serpentant et ça et là la route est coupée par un torrent à sec qui, à la fonte des neiges, doit bien gêner la circulation. Et la neige doit être très abondante, car on a dû jalonner la route.
Me voici cependant à midi au sommet  ; j’y suis accueilli par un vent du Nord d’une violence inouïe qui m’oblige à me couvrir avant d’entreprendre la descente  ; par contre, le soleil resplendit et égaie le paysage. Un petit berger, à qui j’ai donné quelques allumettes pour allumer un peu de feu et s’y réchauffer m’apprend qu’il passe très souvent des cyclistes au col d’Ornon et il examine ma bicyclette d’un air entendu  ; il n’en a jamais vue de pareille, dit-il. Je lui recommande de ne pas incendier les maigres arbustes qui croissent péniblement à cette altitude de 1.330 mètres et je descends en pédalant sur 7 mètres, la pente étant d’abord très faible, mais elle ne tarde pas à m’entraîner et voici coup sur coup deux tournants dangereux qui m’obligent à faire appel aux freins.
J’aperçois le clocher d’Ornon dans un repli de terrain à cent mètres au-dessus de moi, puis je m’engage dans un défilé où la route ne laisse pas d’être dangereuse car elle court en serpentant au-dessus d’un ravin profond d’au moins cent cinquante mètres et presque à pic. Un parapet haut de cinquante centimètres et souvent absent ne vous empêcherait pas de vous rompre les os si une culbute malencontreuse vous projetait dans l’abîme.
Cela même rend ce côté du col plus intéressant, plus pittoresque et plus digne du cyclotouriste.
On retrouve la route de Grenoble à Briançon à quelques kilomètres au-dessous de Bourg-d’Oisans et de là à Uriage où je devais passer la soirée. Rien de particulier ne signale mon voyage, si ce n’est que pour lutter contre le vent, je fus obligé, malgré la descente, de passer du développement de 7 m. 15 à celui de 5 m. 70, afin d’éviter cette fatigue anormale contre laquelle nous défend depuis six ans la polymultiplication dont les habitants (des) du vent ne peuvent se passer.
Et maintenant, la neige qui, cette année a fait son apparition de très bonne heure, nous interdit les excursions dans la haute montagne  ; les Alpes nous sont fermées  ; nous allons reprendre nos modestes excursions dominicales, et, pour la Toussaint, nous pointerons comme d’habitude nos guidons du côté de la Méditerranée.
Pour l’année 1903 nous avons formé de vastes projets que nous tâcherons de mettre au point pendant les longues veillées d’hiver.
Au printemps, dès que le passage sera libre, nous irons en deux jours de Saint-Étienne à Nice par Sisteron et Puget-Théniers. Puis les cols d’Allos et de Vars, et la nouvelle route ouverte au col du Parpaillon dont l’altitude dépasse, nous assure-t-on, de quelques mètres celle du Stelvio la plus élevée jusqu’ici des routes carrossables de l’Europe, auront notre visite.
Les cols des Alpes suisses et italiennes que notre ami H. J. vient de franchir avec tant d’aisance cette année, nous appelleront ensuite et nous aurons là de la besogne pour une longue quinzaine. Le Jura et les Vosges couronneront la saison, et s’il nous reste quelque ardeur en automne, nous la réserverons pour le Massif Central, les Monts Dore, le Plomb du Cantal, auxquels nous avons, en août dernier, préféré les Pyrénées où nous nous sommes attardés plus longtemps que nous l’avions projeté. Voilà bien des projets... mais nous n’oublions pas que de la coupe aux lèvres, il y a loin.
VELOCIO.

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