Mont-Ventoux

mercredi 7 juillet 2021, par velovi

Le Cycliste, 1901, Source Archives départementales de la Loire, cote Per1328_7

Nous voici de retour, frais et dispos, quoiqu’un peu rôtis par le soleil, de ce fameux voyage au mont Ventoux projeté depuis si longtemps. Un fort beau voyage, ma foi, et dont la narration mérite de figurer dans cette Revue, ne serait-ce que pour affirmer encore une fois, après tant d’autres, l’extraordinaire puissance de la bicyclette comme instrument de tourisme, et celle non moins extraordinaire de l’alimentation végétarienne comme productrice d’énergie et d’endurance chez le cycliste. C’est à moi qu’incombe, pour cette fois, l’agréable mais lourde tâche d’écrire le récit de notre expédition. Tel est du moins l’ordre formel de Vélocio auquel j’obéis de bonne grâce, n’osant me récuser lorsqu’il s’agit de parler pour la bonne cause. Les lecteurs du Cycliste y perdront sans doute  ; qu’ils se plaignent donc à Vélocio.

Dimanche 26 Mai

EXCURSION DE LA PENTECOTE
AU MONT VENTOUX

Nous voici de retour, frais et dispos, quoiqu’un peu rôtis par le soleil, de ce fameux voyage au mont Ventoux projeté depuis si longtemps. Un fort beau voyage, ma foi, et dont la narration mérite de figurer dans cette Revue, ne serait-ce que pour affirmer encore une fois, après tant d’autres, l’extraordinaire puissance de la bicyclette comme instrument de tourisme, et celle Col des Grands Bois, Andance, Valence, Mon-télimar, Donzère, Orange, Carpentras, Be-doin, borne 10 de la route du Ventoux, Bedoin (246 kilomètres).
Malgré l’annonce de notre voyage dans la Revue du T. C. F. et dans les journaux de la région, nous n’étions, au départ, le dimanche de Pentecôte au matin, que trois cyclotouristes décidés à accomplir le parcours en entier  : Vélocio, L... et moi, trois fervents des grandes excursions. Nous montions des machines fort diverses sur lesquelles je me permettrai de donner quelques détails qui intéresseront peut-être les touristes lecteurs de cette Revue.
Vélocio, s’étant dessaisi momentanément de sa bicyclette de grand tourisme, s’était contenté d’une machine à deux vitesses, 8 mètres et 4 mè-tres 25, admirablement légère et roulante, mais peut-être insuffisante pour les routes que nous avions à parcourir. L... montait une Peugeot munie de trois vitesses par pignons contrariés, 3 mètres 60, 5 mètres 5o et 8 mètres, fort bien appropriées à son extraordinaire vigueur. Quant à moi, qui suis certainement le plus faible des trois, je me trouvais heureusement le mieux armé, car je partais sur mon excellente Gauloise munie des cinq développements suivants  : 2 mètres 3o, 3 mètres 20, 4 mètres 20, 5 mètres 20 et 6 mètres 60. Une belle série, comme l’on voit, et qui ferait hausser les épaules bien haut à l’Homme de la Montagne à qui deux vitesses suffisent, paraît-il, en toutes circonstances. Ajoutez à cela que j’ai la roue libre sur les trois plus grands développements, avec, bien entendu, le frein à contrepédale et vous aurez une idée de la façon dont je suis outillé pour courir les routes.
Il était exactement 2 heures 5 du matin lorsque nous quittâmes notre belle ville de Saint-Etienne, en route pour Valence, notre premier objectif. La nuit était très noire, mais le ciel, entièrement constellé d’étoiles, nous laissait espérer une belle journée. Jusqu’à Andance tout alla bien, sauf peut-être cette affreuse traversée
des Grands-Bois dans une boue gluante, coupée d’ornières profondes et à la lueur d’une unique lanterne. Les descentes furent menées bon train dans la demi-clarté du jour naissant.de sorte que nous arrivions au bord du Rhône à 4 heures 5o. Nous y fûmes malheureusement accueillis par un léger vent du sud qui ne nous gêna guère tout d’abord, mais qui prit par la suite des proportions assez notables et rendit relativement dure notre première étape. Nous nous mimes cependant sur nos plus grands développements qui nous permirent d’arriver à Valence à 6 heures 45, en retard d’un quart d’heure seulement sur notre temps habituel qui est de 4 heures 1/2.
Un solide déjeuner, qu’on nous servit dans un café tout près de la gare, vint calmer les récriminations de nos estomacs stimulés par l’air frais du matin et par les 92 kilomètres abattus depuis le départ. A 7 heures 3o, nous étions de nouveau en selle, en route pour Orange, où il s’agissait d’arriver avant midi.
A partir de Valence, la route de la vallée du Rhône est laide, quoi qu’en dise Vélocio dont l’optimisme me semble parfois un peu exagéré. Le paysage est monotone, les montagnes sont éloignées et c’est à peine si l’œil est distrait de loin en loin par quelques aperçus assez curieux sur la chaîne de hauteurs dénudées qui borde la rive droite du fleuve. Le vent commence à nous gêner sérieusement, non pas qu’il soit spécialement violent, mais à l’allure 22/23 à laquelle nous marchons, il rend tout de même la pédale dure sur 6,60. Mes deux compagnons, malgré leurs 8 mètres paraissent assez à leur aise, ce qui peut sembler bizarre à quiconque ne connaît pas le prodigieux effort musculaire dont ils sont capables l’un et l’autre. Je ne me fais donc aucun scrupule de coller derrière eux jusqu’à Loriol, où nous arrivons à 8 heures 20. Là, par exemple, je me décide à abaisser d’un cran ma multiplication et, de fait, je retrouve sur 5 mètres 20 une pression et une cadence normales, à condition toutefois de me contenter d’une allure un peu moindre, telle que 19 ou 20 kilomètres à l’heure.
Près de Saulce. quelques automobiles nous dépassent à bonne allure. L... qui commence à en avoir assez de la lutte contre le vent, trouve le moyen de sauter dans le sillage de l’une d’elles et le voilà filant à toutes pédales vers Montélimar où il attendra que nous le rejoignons. Resté seul avec Vélocio, je m’aperçois bien vite que je le retarde sensiblement et c’est pourquoi je lui propose de nous séparer en lui faisant remarquer que, puisque le vent nous interdit toute conversation suivie, il est bien inutile de rester ensemble et de nous gêner mutuellement. Il accepte ma proposition et nous convenons d’opérer de la manière suivante  : il ira d’abord rejoindre L... et filera avec lui jusqu’à Orange où il arrivera probablement à midi. De mon côté, je continuerai, sans me presser, par la route sachant que j’ai derrière moi un train omnibu8 que je pourrai prendre quand je voudrai et qui me permettra, quoi qu’il arrive, de rejoindre mes deux compagnons.
Et tout se passa ainsi qu’il avait été convenu. Je marchai bon train jusqu’à Donzère, abattant régulièrement mon kilomètre en 3 minutes iK sauf, bien entendu, à la fameuse montée que j’enlevai cependant avec une facilité relative sans changer ma multiplication. J’étais justement en train de calculer que je pourrais fort bien me passer des services du grand frère lorsqu’une maudite crevaison de pneu, qui m’obligea à deux longs démontages, vint bouleverser tous mes calculs et valut à la Compagnie P.-L.-M. un gain de 1 fr. 80, dont il n’a pas tenu à moi de la priver.
Je profitai de mon séjour de 70 minutes dans le train pour m’offrir un délectable repas végétarien composé de 35o grammes de pain, trois oranges, une poignée d’amandes et quelques gâteaux. J’y ajoutai, en arrivant à Orange, une assiettée de fraises dont je me régalai en compagnie de Vélocio et de L... que je ne tardai pas à retrouver à l’excellent hôtel de la poste, finissant de déjeuner, toujours de façon végétarienne. Ils avaient couvert, dans leur matinée, un peu moins de 200 kilomètres en un peu moins de 10 heures, ’ tous arrêts compris et contre le vent ; exploit remarquable qui se passe de commentaires car tous les cyclistes connaisseurs sauront l’apprécier comme il convient.
Après une courte visite aux nombreuses curiosités que renferme la ville d’Orange et dont la plus intéressante est sans conteste le fameux théâtre romain, nous mettons le cap sur Carpentras qui n’est qu’à 23 kilomètres de là. La route qui y conduit par Joncquières et Sarrians est intéressante et nous paraît fort agréable après les kilomètres monotones du matin. Nous marchons maintenant droit sur le Ventoux dont l’aspect devient de plus en plus formidable à mesure que nous approchons et que nous en distinguons mieux les détails. L’éclairage, parfait à cette heure, contribue puissamment à la beauté du coup d’œil, aussi le temps ne nous dure-t-il guère et les kilomètres défilent-ils sans que nous nous en apercevions. Il est regrettable toutefois que la route devienne si mauvaise en approchant de Carpentras. Il y a là vraiment un passage bien désagréable  ; assez court heureusement, mais combien boueux et caillouteux  ! A quoi pensent donc les Ponts et Chaussées et pourquoi trouve-t-on si fréquemment de pareilles différences d’entretien sur une même route  ?
A l’entrée de la ville se trouve uu important carrefour. Au moment où nous y arrivons, deux cyclistes y débouchent également et prennent, en nous voyant, l’air de gens qui ont trouvé ce qu’ils cherchaient. Nous nous saluons, ils se font connaître, et nous apprenons que nous avons devant nous deux cyclotouristes marseillais, M. B.., du T. C. F., et l’un de ses amis, auxquels Vélocio avait donné un rendez-vous assez vague dans ces parages. Ces messieurs arrivent en droite ligne de Marseille par la route et il est extrêmement curieux que nous nous trouvions ainsi, à la même minute et à la même seconde, au point où nos routes respectives se rencontrent. Ah ! le hasard est parfois bien fantasque.
La bicyclette de M. B..., munie de deux chaînes, attire tout de suite nôtre attention. C’est une machine de construction stéphanoise, une Hirondelle deux vitesses interchangeables en marche et qui se comporte, paraît-il, fort bien Je ne lui ferai qu’un reproche, c’est le bruit agaçant que produisent les cliquets de la roue libre lorsque la machine fonctionne en grande vitesse. Ce n’est pas là un inconvénient bien grave, je le sais, mais pourquoi, lorsqu’on a sous la main d’excellentes roues libres à galets, s’obstiner à employer d’aussi bruyants encliquetages, et pourquoi surtout remplir des pages entières de catalogue afin de prouver que seuls les cliquets valent quelque chose et que le reste n’est bon qu’à jeter aux riblons. C’est bien toujours là ce même travers d’esprit qui consiste à présenter des opinions plus ou moins erronées comme autant de dogmes devant lesquels chacun doit s’incliner avec respect. Est-il donc si difficile d’avoir un peu de tolérance et de largeur d’esprit  ?
Mais le temps passe et il ne faut pas s’éterniser ici. Vite un coup d’œil d’ensemble sur Carpentras et en route pour Bedoin, où commencera enfin la terrible ascension.
A nous cinq, nous formons maintenant une imposante caravane. Le Ventoux n’a qu’à se bien tenir l’attaque sera vigoureuse et ce n’est certes pas le courage qui nous manque. Cependant, il ne faudrait pas trop se hâter de chanter victoire car voici justement quelques nuages à mine plutôt rébarbative qui s’amoncellent sur la crête de la montagne et qui pourraient bien nous donner du fil à retordre. N’importe, nous essaierons quand même de monter ; peut-être ne sont-ce là après tout que de fausses menaces et, d’ailleurs, il serait trop dommage de venir de si loin pour échouer piteusement au port.
Bedoin, où nous arrivons à 4 h. 15, est un petit village assez insignifiant. Nous ne nous y arrêtons que quelques minutes pour nous lester, à l’hôtel du Ventoux, d’un peu de pain et de café destinés à prévenir toute défaillance. C’est que nous avons encore à parcourir 22 kilomètres pendant lesquels nous nous élèverons d’environ 1.700 mètres, et c’est là, on en conviendra, un
trajet extrêmement dur. En selle donc ! Morbleu, nous perrons bien qui en aura raison.
La montée commence dans le village même, mais elle est modérée et ne comporte pas encore l’emploi des très faibles développements. Aussi enlevons-nous à bonne allure nos quatre premiers kilomètres et arrivons-nous sans peine à Sainte-Colombe, hameau de peu de feux, qui porte sur les cartes le nom de Les Bruns et à partir duquel commence l’ascension proprement dite. Nous y trouvons un ami de Vélocio, M. A... de Beaucairc, qui nous attendait depuis une heure et qui se joint à nous, tout en ne nous cachant pas sa surprise de nous voir monter avec un temps pareil. Il est de fait que c’est folie de partir ainsi ; le ciel est couleur d’ardoise et la température singulièrement lourde. Décidément, nous sommes en train de perdre là, comme nous le fait remarquer M. B... une belle occasion de rester tranquilles.
Après Sainte-Colombe, le chemin, toujours bon, fait un coude très brusque sur la gauche et s’engage dans un petit vallon minuscule qui porte le nom de Combe-de-Roland. La pente s’accentue, en même temps, dans une proportion formidable ; c’est du 10 °/0 bon poids et il y en a pour un moment  ! Je prends donc le parti de baisser encore d’un cran mon développement et de me contenter de 2,n,3o, je ne pourrais d’ailleurs tenir plus de 5 minutes sur 3m,2o, tellement la pédale est dure. Quant aux autres, à l’exception de L... qui monte facilement avec ses 3,n,6o, ils ont tôt fait de mettre pied à terre. Vélocio essaye bien de résister un instant avec 4n,25. mais l’effort est trop considérable et il se décide lui aussi à faire à la côte les honneurs du pied.
Cela dure ainsi quelque temps. Les kilomètres succèdent aux kilomètres et nos distances respectives s’agrandissent de plus en plus. Mais soudain, à la hauteur de la borne 10, l’orage qui nous menaçait éclate avec une violence extraordinaire. En une minute nos pèlerines sont ruisselantes et il devient évident qu’il nous faut trouver un abri au plus vite sous peine d’être transpercés. Heureusement M. B... aperçoit, à quelque cent mètres de la route, une espèce de cabane très basse construite par les bergers. Nous y courons ; c’est d’un primitif dont rien n’approche, mais là, au moins, la pluie torrentielle ne nous atteint plus.
Nous restons là fort longtemps, attendant la première éclaircie pour redescendre car la nuit vient peu à peu et il ne saurait être question de continuer l’ascension interrompue. Enfin, la pluie semble diminuer d’intensité. Pensant que c’est là la fin de l’orage, nous nous mettons en selle et commençons vivement la descente, heureux encore de nous en tirer à si bon compte. Mais, hélas  ! ce n’est qu’une fausse joie et à peine pour nous offrir un léger repas composé de fruits et de pain. Puis nous filons sur Grignan dont nous admirons longuement le magnifique château rendu à tout jamais célèbre par Mme de Sévigné et qui est fort imposant quoique déshonoré par d’affreuses maisons voisines.
Après Valaurie, une descente qui n’en finit plus nous entraîne à belle allure sur Malataverne, où nous rejoignons la grande route des bords du Rhône et d’où nous gagnons Montélimar. Il avait été question d’y prendre l’express du soir afin de pouvoir arriver dans la nuit à Saint-Etienne, mais nous reculons devant l’affluence des voyageurs que nous voyons se dirigeant vers la gare, et nous décidons de rentrer le lendemain matin par la route.
Comme, il est cependant trop tôt pour nous arrêter ici, nous continuons tout doucement sur Loriol où Vélocio connaît un bon hôtel. La nuit nous prend en chemin, mais la lune se lève derrière nous et nous éclaire magnifiquement. Ces derniers kilomètres sont agréables et nous procurent même un réel délassement. Enfin, nous arrivons à Loriol où nous trouvons, à l’hôtel de la Croix-de-Malte, un excellent accueil malgré l’heure tardive. Nous ne sommes d’ail-leurs aucunement fatigués, n’ayant couvert dans la journée que 156 kilomètres, tout au plus sommes-nous peut-être un peu étourdis par la vitesse et le grand air, aussi les lits nous semblent-ils bons et ne faisons-nous qu’un somme jusqu’au matin.
Nous employâmes la matinée du lendemain à regagner par la route notre domicile, mais je ne dirai rien de ce trajet archi-connu (115 kilomètres) que nous fîmes, d’ailleurs, dans de bonnes conditions. A midi, nous étions chez nous enchantés de ce beau voyage et nous promettant de recommencer à la première occasion.
Ch. R.

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