CHRONIQUES LOCALES DELOCIO (Octobre 1891)

mardi 29 septembre 2020, par velovi

Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste, 1891, source archives départementales de la Loire, cote PER1328_2

La reine bicyclette continue à faire des conquêtes et à opérer des prodiges dans notre bonne ville de Saint-Étienne, qui s’est montrée si longtemps insensible à ses coquetteries. Tout le monde veut en goûter, et elle est assez bonne fille pour donner aux uns ce qui leur manque et enlever aux autres ce qu’ils ont de trop.
Les hommes trop gras maigrissent et les trop maigres engraissent, que c’est une bénédiction  ; on se moquait volontiers, autrefois, quand je prédisais ces choses extraordinaires et que je recommandais le cycling comme un remède à tous les maux, une sorte de panacée universelle. Aujourd’hui, l’on est convaincu ou à peu près, et la docte Faculté que les dieux ont chargée de veiller à la santé de l’humanité a fini elle-même par reconnaître que la pratique du vélocipède était souveraine contre les maladies du foie et de l’estomac, contre les migraines et les névroses, contre les rhumatismes et la goutte, contre l’hypocondrie et la cachexie  ; alors contre quoi n’est-elle pas souveraine ? Il n’y a guère que les noyés, les pendus et les asphyxiés qu’elle soit impuissante à guérir, et encore... il suffirait de s’y prendre à temps  !
Mais le vélocipède ne se contente pas d’être utile aux humains, il tient surtout à leur être agréable, et j’ai pu goûter, grâce à lui, un tas de plaisirs qui m’avaient été auparavant défendus. Je n’en citerai qu’un, le dernier : combien de fois n’avais-je pas fait l’ascension du Pilat et abreuvé de mon sang les petits parasites qui hantent les lits de la Jacerie, dans l’espoir toujours déçu de voir, du Crêt de la Perdrix, le soleil se lever derrière les Alpes  ?
Je me couchais le samedi soir par un ciel superbement clair, en bien recommandant de m’éveiller de bonne heure, et régulièrement, le lendemain matin, les brouillards couvraient les alentours, et il ne me restait qu’à payer ma note et à redescendre.
Il y a des gens que la guigne poursuit jusqu’au jour où ils peuvent mettre la main sur un fétiche  ; or, en cette circonstance, mon fétiche a été ma bicyclette, et je puis enfin dire que j’ai vu un lever de soleil au Pilat  ; voici comment :
Un pochard qui menait un train d’enfer, alors qu’un agent le menait lui-même au poste, m’éveille en sursaut, ce matin, 30 septembre. Je mets le nez à la fenêtre  ; un temps superbe, un ciel étoilé, un air tiède  ; trois heures allaient sonner, une idée me vint : Si j’allais au Pilat  ! le soleil ne se lève pas avant six heures, j’aurai le temps d’arriver.
Dix minutes plus tard, j’avais bouclé mon portemanteau sur le guidon, allumé ma lanterne et je roulais dans la rue de Roanne.
À cette heure matinale, je n’étais pas gêné par la circulation, et je filais, sans encombre, par la grande artère et la rue Badouillère, jusqu’au cours Fauriel, où le macadam me permit d’accélérer l’allure  ; après le Rond-Point, nuit noire que la flamme vacillante de mon fanal n’illuminait que faiblement et
La pâle clarté qui tombait des étoiles
ne m’était pas d’un grand secours pour éviter cailloux et ornières. Aussi n’avancé-je que lentement et n’arrivé-je au Portail-Rouge qu’à trois heures vingt  ; j’étais parti à trois heures sonnantes.
Ce n’est pas très gai, direz-vous peut-être, d’aller ainsi seul, en pleine nuit, par les routes désertes  ; eh bien  ! cela dépend de l’état d’esprit dans lequel on se trouve, et je ne m’ennuyais pas du tout. Cela me semblait, au contraire, très drôle, de me sentir si rapidement transporté d’un lit bien doux sur un chemin montant, cahoteux, malaisé. Le changement avait été si prompt, qu’il m’était loisible de croire que je rêvais.
Après le Portail-Rouge, la pente se radoucit jusqu’à l’entrée de Rochetaillée  ; j’augmente donc le train, et j’aperçois soudain, à cent mètres devant moi, une lueur vague qui se promène au ras du sol  ; rien de surprenant dans cette apparition, c’est un frère cycliste qui a eu la même idée que moi, et qui va voir aussi le soleil se lever.
Il n’y a pas que les grands esprits qui se rencontrent.
Nous faisons route ensemble. Toujours pas le moindre encombrement sur la route  ; voici pourtant une voiture, sans fanal naturellement, qui nous croise juste à un endroit où un tas de pierres rétrécit le chemin au point de nous forcer à descendre pour la laisser passer. Si nous n’avions pas eu nos lanternes allumées, nous étions bel et bien culbutés dans le ravin ou sous les roues  ; avis aux jeunes cyclistes inexpérimentés, qui vont la nuit à l’aveuglette.
À Rochetaillée, une joyeuse noce danse encore dans une salle d’auberge, et les voitures sont sur la route, prêtes à emmener époux et invités  ; l’encombrement qui en résulte et la montée qui devient pénible nous décident à mettre pied à terre définitivement et à pousser nos bicyclettes jusqu’au hameau d’Issertine, environ trois kilomètres  ; sur le plateau, jusqu’à la Barbanche, et au-delà, jusqu’au Bessat, la pente s’adoucit et, malgré quelques raidillons et de nombreuses nappes de pierres fraîchement étendues sur la route, nous arrivons au Bessat (1.200 mètres d’altitude) à cinq heures moins cinq.
L’horizon, devant nous, est splendidement coloré d’orange, de bleu et de lilas, teintes ombrées, se fondant entre elles avec un art infini et des nuances si bien graduées qu’il est impossible de dire où le violet commence et où l’azur finit. Le mince croissant de la lune, qui avait à peine eu le temps de s’élever de quelques degrés dans le ciel, s’évanouissait rapidement, et les étoiles pâlissaient.
Tout cela nous annonçait l’arrivée du soleil plus tôt que nous ne l’attendions, et comme il nous restait pas mal de chemin à faire pour atteindre le sommet du Pilat, il fallait se hâter.
Pour aller rejoindre la route carrossable qui mène au pied du Crêt de la Perdrix, il faut, après avoir passé la Croix de Chabourey, descendre d’environ cinq cents mètres sur la route de Colombier, descente malencontreuse qui ne sert qu’à rendre plus roide la montée finale  ; on trouve alors à gauche un chemin étroit, mais assez bien entretenu, où l’on ne tarde pas à rencontrer un premier raidillon, suivi de pas mal d’autres, qui nous donnent souvent envie de mettre pied à terre.
Mais ce n’est pas le moment de faire de la sensiblerie ; nous pédalons au contraire vivement, sans égards pour nos deux carcasses humaines, qui suent éperdument. Nous arrivons ainsi en vingt minutes au pied du monticule de pierres et de gazon qui forme le pic culminant des monts qui séparent, dans notre département, le bassin du Rhône de celui de la Loire. Nous n’avons plus qu’à pousser pendant dix minutes nos bicyclettes jusqu’au bord des chirats que nous escaladons enfin, si bien qu’à cinq heures et demie précises, c’est-à-dire deux heures et demie après avoir quitté la place Marengo, nous saluons de nos exclamations enthousiastes la chaîne des Alpes qui se détache avec une netteté étonnante à l’horizon  ; à gauche, l’énorme masse du Mont-Blanc, qui ressemble à un bonnet phrygien incliné vers le Nord  ; en face, un dôme arrondi dont nous ignorons le nom, et à droite, une multitude de pics qui décroissent à perte de vue dans le Sud.
Le ciel était d’une limpidité absolue  ; avec une puissante lunette, on aurait pu fouiller dans tous ses coins et recoins le panorama splendide que nous avions sous les yeux.
Les dentelures des Alpes se dessinaient en blanc rosé sur un fond orange dont l’uniformité ne laissait pas deviner de quel point précis allait surgir le soleil. Se lèverait-il entre ces deux pics ou derrière ce dôme  ? Il eût été difficile de le dire.
Soudain, une boule de feu bondit dans l’espace comme lancée par une raquette et, sans transition aucune, le soleil nous apparaît dans tout son éclat, aussi brillant qu’en plein midi.
En même temps, le rideau de montagnes qui nous le cachait auparavant semble disparaître et ses découpures bizarres deviennent confuses et indistinctes. Des bois qui avoisinent le sommet, mille cris d’oiseaux montent jusqu’à nous et les brins d’herbe commencent à s’humecter de rosée.., Le réveil de la nature, quoi  !
Le soleil s’est levé pour nous le 30 septembre, à six heures moins onze minutes, deux bons quarts d’heure au moins avant qu’il ne se montrât aux paresseux qui l’attendaient à Saint-Étienne dans leur lit.
Avant de redescendre du Crêt de la Perdrix, nous essayons de reconnaître les montagnes qui nous environnent de toutes parts  ; mais nous ne possédons, l’un et l’autre, ni d’assez bons yeux, ni des notions assez précises sur l’orographie de notre pays pour donner des noms à tous les sommets que nous distinguons.
À six heures précises, je quitte mon compagnon, qui désirait passer dans la montagne toute la matinée  ; j’enfourche ma bicyclette à dix mètres du Crêt et je descends à travers les bouquets d’airelles et les touffes de gazon jusqu’à la route sur laquelle je file grand train, brûlant le Bessat, Issertine, Rochetaillée, et me retrouvant place Marengo à sept heures sonnantes.
Si l’on peut m’indiquer un moyen de locomotion plus pratique et plus rapide que le vélocipède pour aller voir au Pilat le lever du soleil et rentrer à Saint-Étienne une heure après, je m’engage à ne plus toucher un guidon de ma vie.
J’avais pris la précaution d’emporter un manteau pour me garantir du froid ou tout au moins de la fraîcheur que je m’attendais à trouver là-haut, à 1.434 mètres d’altitude  ; mais le temps était si doux que j’aurais pu me dispenser de l’endosser  ; il m’a été surtout utile à la descente, car le déplacement rapide de l’air peut occasionner un refroidissement dangereux lorsqu’on a les pores encore ouverts par une bonne transpirée, et Dieu sait que nous ne nous en étions pas fait faute, en nous exhaussant de plus de 900 mètres.
J’ignore la distance exacte de Saint-Étienne (518 mètres d’altitude) à Pilat (1.434 mètres)  ; en la mesurant au curvimètre sur la carte de l’état-major, on trouve de 24 à 25 kilomètres. Nous avons donc fait, en quatre heures, une course de 50 kilomètres sur une des routes les plus accidentées qu’on puisse rencontrer : un jalon de plus à ajouter à ceux que nous avons déjà plantés autour de la question de la Vêlocipédie militaire telle que nous la comprenons.
J’ajouterai pour ceux que les plus petits détails intéressent que j’étais parti sans me lester du moindre déjeuner, pas la moindre tasse de café, et que toute mon alimentation pendant ces quatre heures de marche a consisté à grignoter deux biscuits Heckel entre Rochetaillée et Issertine, et à ingurgiter une dose de Kola-Vélo en arrivant au Crêt de la Perdrix.
Toujours au point de vue militaire, ceci a son importance.

30 septembre 1891.

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