Joute sur le Rhône

jeudi 4 mars 2021, par velovi

On retrouve une description de joute par Paul de Vivie dans la première année du Cycliste :

Au bord du Rhône 1887 (Source archives départementales de la Loire, cote PER1328_1)

« En avant donc, sur Serrières. Il nous faut trois bons quarts d’heure pour y arriver, à cause du fâcheux état dans lequel se trouve la route, couverte de cailloux épars. Dans l’Ardèche les routes ne sont pas autrement entretenues.
Serrières est en vérité une jolie petite ville ; alignée sur la rive droite du Rhône et adossée au massif montagneux, elle laisse à peine entre ses maisons et les rochers à pic une petite place au chemin de fer.
En face, de l’autre côté du pont, on aperçoit les maisons basses du village des Sablons qui jouit, au point de vue des mœurs, d’une réputation toute particulière.
PI... et moi qui arrivons bons premiers, nous nous faisons indiquer le meilleur hôtel, car il s’agit avant tout de bien dîner. C’est chose facile, à Serrières où l’on mange bien et où l’on boit bien partout, mais il peut toujours y avoir le mieux auprès du bien et ce mieux nous le trouvons à l’hôtel Ravon.
En attendant nos amis et le dîner, nous assistons aux premières passes des jouteurs qui, pendant deux ou trois heures, vont concentrer sur eux l’attention des nombreux visiteurs qui, de tous les côtés sont venus passer la journée à Serrières. Un vieux loup du Rhône daigne nous initie aux mystères de ces luttes aquatiques ; il a lui-même jouté pendant trente ans et il connaît tous les, secrets, toutes les roueries, toutes les ficelles. Il sait exactement le point où il faut frapper pour enlever son adversaire ; il suit avec intérêt tous les incidents du combat ; il désigne d’avance le vainqueur en voyant s’approcher les deux bateaux ; il se trompe assez fréquemment mais il a aussitôt de nombreuses raisons à donner pour expliquer le coup imprévu qui vient de détruire son pronostic.
Le patron du bateau aura donné un faux coup de barre, peut-être avec intention, car souvent les patrons vous veulent du mal, — il en sait quelque chose personnellement — et vous empêchent de bien diriger votre lance.
Tout cela est très intéressant sans doute, mais il y a quelque chose qui l’est d’avantage et ce quelque, chose, vient-on nous dire bientôt, nous attend.
Rassurez-vous, je ne vous donnerai pas le menu de notre repas ; je l’ai, du reste, parfaitement oublié. Qu’il vous suffise de savoir qu’à trois heures, frais, dispos, alertes, vigoureux, nous étions en selle de nouveau, nous dirigeant à toute vitesse du côté de Givors.
Saint-Pierre-de-Bœuf, Chavanay, Vérin, Condrieu, tout cela passe comme en un rêve. Route superbe, paysage merveilleux, vent favorable, tout nous favorise ; nous nous arrêtons à peine un instant à Chavanay, juste au pied de la montée de Pélussin et l’un de nous propose de rentrer par le col de Pavezin, mais la proposition est rejetée. En repartant et jusqu’à Condrieu, André H tenant absolument à prouver la supériorité du Quadrant, se lance à une allure folle, au grand ébahissement des gens du pays qui, paisiblement assis dans leur jardin, ne peuvent pas comprendre le plaisir qu’on éprouve à courir ainsi.
Mais j’ai de l’amour propre aussi et je tiens également à prouver que l’Eureka a du bon, de sorte que tantôt nous espaçant, tantôt allant de front, nous arrivons à Condrieu dix bonnes minutes avant nos amis, plus paisibles et surtout plus raisonnables. »

Maurice Martin, dans La grande enquête sportive à vélo de 1896 en parle aussi brièvement :

« Le cours du Rhône est trop rapide pour que le rowing y soit possible ; mais il existe la Société de Bourg-lès-Valence, qui, chaque année, pour le premier dimanche d’août, organise des joutes à la lance sur un bras du fleuve, devant Valence. M. Urtin, maire de Bourg-lès-Valence, en est le président, et M. Louis Périer le vice-président.
Il s’agit un peu des mêmes jeux que ceux que je vous ai signalés à propos du port de Cette.
La plate-forme élevée à l’arrière du bateau s’appelle « tabanion » et les lances avec lesquelles les jouteurs cherchent à se « déplate former » sont en sapin flexible de six à sept mètres de long. Elles sont munies d’un crampon de bois et chaque jouteur a un plastron de même substance pour recevoir les chocs.
Les joutes durent généralement quatre jours. »

Source Bibliothèque municipale de Lyon / MDFRB04CPFR 001021

Au 19e, des sociétés de mariniers et de travailleurs du fleuve se formaient, pour porter secours aux riverains lors des fréquentes inondations. Le sentiment d’appartenance était fort, et ainsi, les membres de la première société de sauvetage du Rhône fondée en 1807, la Société des Trente-Trois, décidèrent de se faire enterrer ensemble au cimetière de Loyasse (où repose aussi Vélocio). Lors des fêtes patronales et vogues, ils étaient les acteurs des joutes, qui se déroulaient selon des rituels festifs et honorifiques. Avec l’avènement du sport fin 19e, les nombreuses sociétés de joute et de sauvetage se fédèrent et organisèrent des compétitions, avec le premier championnat de joute lyonnaise au lac du parc de la tête d’or en 1901.
Les méthodes Lyonnaises et givordines ne se distinguent guère que par le côté du bord de croisement des bateaux, en lyonnaise à gauche, en givordine à droite.
Si de nombreux lieux de pratiques ont disparu, parfois du fait de la disparition de lônes (bras mort du fleuve sans courant), parfois détruits au profit d’aménagements routiers, comme le canal de Givors, ou les quais de la Mulatière, ce sport peu médiatisé existe toujours, et l’on croisera aujourd’hui des bassins de joutes au fil du Rhône : Écluse de La Mulatière - bassin de joutes César Varnet ; Bassin de joute de Vernaison, halte fluviale d’Ampuis, bassin de l’arbuel à Condrieu, bassin des joutes à Serrières, à Bourg-lès-Valence... Ces bassins sont parfois enclavées entre les aménagements routiers et le fleuve. Cette pratique est répertoriée dans l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.