Chutes

dimanche 31 juillet 2022, par velovi

Comme les pannes, Paul de Vivie prenait avec philosophie les chutes. Dans le premier numéro de sa revue, on trouve déjà le premier récit d’une longue série. Paul de Vivie a commencé par le bicycle, qu’il délaissa ensuite pour le tri et la bicyclette.
Il fut enlevé à la vie par un dramatique accident, en piéton, tenant son vélo à la main pour traverser la route devant son domicile. Surpris par la manœuvre d’une voiture, il recula et se fit heurter par le marchepied du tramway.
Il laissa à son bureau les pages ouvertes d’un livre de Sénèque (Lettres à Lucillius).

LELOCIPÈDE À L’ÉCOLE, 1887

«  Et comme l’usage fréquent du vélocipède n’est pas sans vous mettre parfois aux prises avec de réelles difficultés, on ne tarde pas à acquérir ce calme, ce sang-froid, cette décision dont on a tant besoin dans le cours de la vie.
Il me souvient à ce propos d’un incident qui m’arriva aux jours de mon noviciat  ; je montais depuis peu un bicycle caoutchouqué de lm,20  ; ce n’est pas très haut, direz-vous, j’en conviens, mais, enfin  ! je ne me hissais pas sur ma selle sans quelque inquiétude et sans murmurer à part moi  :
Plus l’on est élevé, plus la chute est profonde
indiscutable vérité, dont je n’étais pas sans avoir déjà fait l’expérience.
Bref, je roulais tant bien que mal sous une allée bordée de platanes, lorsque mon pied gauche s’engagea tout à coup entre la manivelle et la fourche de mon bicycle qui s’arrêta brusquement. La chute était inévitable. Ce n’est pas cela qui m’effrayait, j’en avais vu bien d’autres et j’étais déjà assez familiarisé avec les différentes manières de me séparer involontairement de ma selle pour m’effrayer de si peu, mais il me vint naturellement à l’esprit que si je tombais dans la position critique où je me trouvais, avec ma jambe gauche prise comme dans un étau, je m’exposerais immanquablement à quelque blessure grave. Il ne fallait donc pas tomber  ; je regardai rapidement autour de moi  : tout cela se passa assurément en moins d’une seconde  ; un arbre se trouvait à ma portée, j’étendis les bras, je l’enlaçai.
Ce platane fut mon premier sauveur  ; un brave cantonnier, qui travaillait à quelques dix mètres de là et que je hélai, fut le second  ; il accourut à mes cris, me dégagea, non sans peine, et je pus descendre de ma machine sain et sauf.
Il est incontestable que cet accident qui, du reste, est désormais, impossible avec les bicycles actuels, aurait pu avoir des suites fâcheuses, sans la présence d’esprit que j’avais acquise par un usage fréquent du vélocipède.  »
Vélocio, « Le vélocipède à l’école », Le Cycliste, 1887, p.10-11, Source Archives départementales de la Loire, cote Per1328_1

MON PREMIER JANVIER, 1903

«  Mes freins consistaient simplement en un frein sur jante AR mobile à patin de cuir long et à contre-pression et un frein large sur le pneu AV celui-ci d’acier qui empêchait le frein AV étant relié à celui-là par un fil de bloquer la roue avant que la roue AR ne fût elle-même bloquée. Grâce à ce dispositif, que je qualifierais d’ingénieux s’il n’était de mon invention, les panaches m’étaient formellement interdits et mon ultime chute, après bien d’autres ce jour-là, fut très anodine pour moi qui, au lieu d’être projeté à 30 à l’heure par-dessus mon guidon, me trouvai assis sur les ruines de ma bicyclette aussi confortablement que Marius sur celles de Carthage. Ma monture ne présentant pas d’autres particularités intéressantes dignes d’être décrites, nous pouvons nous mettre en route.  »
Vélocio, «  Mon premier janvier 1903  », Le Cycliste, décembre 1902, p . 225-230, reparu en 1953, p.49

Voir aussi Vallée de la Galaure

SAINTTIENNE MARSEILLE, 1905

«  Nous allions de compagnie nous promener dans le massif de l’Estaque et autour de l’étang de Berre. Le temps ne pouvait être plus favorable et jamais je ne vis sous un plus beau jour ce coin de terre dont je n’ai que trop souvent parlé ici pour que j’y revienne. La promenade fut délicieuse, mais elle faillit être attristée par ma faute. En descendant sur Ensuès à la vitesse limite comme d’habitude, j’appliquai trop brutalement mon frein à contrepédale pour ne pas manquer un virage assez sec  ; où la pente s’accentuait tout à coup  ; ma roue arrière chassa à droite, puis à gauche, et je m’étalai sur la route. La même mésaventure m’était arrivée, il y a juste un an, entre Ardois et Arras dans l’Ardèche  ; il faudra que je perde cette habitude d’appliquer le frein au dernier moment, alors que l’on n’a plus le temps matériel de procéder avec douceur et qu’il faut bloquer la roue sous peine de ne pouvoir virer et de sauter dans le ravin. La chute n’eut pas de suites  : j’avais dans mon sac un pansement tout prêt, à mes côtés mon ami le docteur R...  ; la main assez profondément labourée et le bras égratigné furent lavés, nettoyés, pansés et bandés, un commencement de syncope fut combattu victorieusement par une aspersion d’eau froide sur le crâne, procédé simple et que je crois préférable au petit verre d’arquebuse.  »
Vélocio, «  Excursion du “Cycliste”, De Saint-Étienne à Marseille en 15h, Le Cycliste, 1905, p. 41 à 49, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_8

EXCURSION PASCALE, 1905

«  Nous nous calfeutrons de journaux et nous filons... pas trop vite à cause d’abord du vent, puis de l’état de la route aussi mauvais de ce côté qu’il est bon de l’autre, et enfin de l’obscurité croissante dont ma myopie est fort contrariée.
Je retarde l’allure de tout le groupe par mes hésitations, dès qu’une tâche, une ombre, un rien me semble suspect. C’est que les pierres abandonnées sur les routes de montagne par les charretiers m’ont joué trop de mauvais tours pour que je ne sois pas devenu prudent à l’excès. Règle générale, il ne faut pas se hasarder à pédaler de nuit que sur les routes larges et droites des plaines ou des plateaux  ; la montagne avec ses routes en lacets oblige à trop de lenteur ou expose à trop de dangers. Si la vieillesse a de nombreux inconvénients, on ne peut lui refuser un avantage  : celui de rendre sage  ; je sens que je le deviens et, bien que j’estime toujours utile et salutaire de ramasser de temps en temps quelque pelle du genre de celle que je cueillis à Ensuès, il y a juste trois semaines, afin de s’assurer que le corps est toujours souple et l’organisme sain, je me hâte d’ajouter qu’il serait dommageable de répéter trop souvent de telles expériences, une fois l’an suffit.  »
Vélocio, «  Excursion pascale  », Le Cycliste, avril 1905, p.66-74, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_8

MA DERNIÈRE PELLE, 1908

«  Elle date du 9 mai, 9 heures  ; toute récente, par conséquent, elle mérite d’être contée à titre de salutaire avertissement.
Je filais, à 25/30 à l’heure, sur une pente à 8 % en quittant Saint-Régis-du-Coin dans la direction de Riotord. J’étais seul, personne ni devant ni derrière, pas le moindre obstacle en vue.
Tout à coup je me sens soulevé par l’arrière-train de ma bicyclette et projeté par-dessus le guidon à quelques mètres en avant.
Une sensation que je n’avais pas éprouvée depuis le jour, il y a 28 ans, où, juché sur mon grand bicycle, j’eus l’idée baroque, en pleine descente à 5 ou 6 %, de me pencher en avant pour regarder tourner ma roue  ! Ce ne fut pas long, comme bien vous pensez. Mais à bicyclette je n’avais pas encore senti ma roue motrice ruer de cette façon.
Par exemple, j’ai cette année une chance extraordinaire  ; c’est ma troisième pelle et je n’ai pas encore une écorchure sérieuse. Me relevant en toute hâte avec de vagues égratignures aux mains, je me secouai et ramassai les menus objets qui avaient quitté mes poches pendant mon involontaire essai d’aviation  ; puis je courus à mon n° 6 qui gisait à quelques mètres de là et qui, contrairement à la crainte de le recevoir sur le dos, qui m’était venue pendant que j’entrais en contact avec notre mère commune, avait évolué loin de moi, en vertu de lois que les théoriciens découvriront certainement un jour.
Ma pauvre bicyclette était en un triste état  ; le pneu AV touchait la boîte du pédalier, les deux tubes du cadre étaient ployés, froissés, l’un d’eux même fendu, les quatre ressorts de la selle cassés, le garde-boue en bois de la roue directrice déchiqueté plutôt que fendu, et ses tringles étrangement tordues retenaient encore la bavette en cuir qui, en hiver, protège les pieds contre la boue et l’eau et que je n’avais pas encore enlevée. Que s’était-il donc passé pour que, ma roue directrice s’arrêtant net comme sur un mur, j’eusse été ainsi lancé dans l’espace.. Simplement ceci  : la bavette en cuir dont je viens de parler, racornie, plissée, recroquevillée, avait été soudain happée et entraînée par le pneumatique, entraînant à son tour les tringles et le garde-boue qui, faute de pouvoir se plier, s’était cassé  ; le tout avait bloqué la roue comme un coin que l’on aurait introduit entre la tête de fourche et le pneumatique.  »
Vélocio, «  Ma dernière pelle  », Le Cycliste, 1908, 94-95, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_10

RANDONNÉES EXPÉRIMENTALES, 1921

«  J’ai souvent constaté des différences de temps très grandes entre les deux côtés de ce tunnel, mais le plus mauvais temps était, en général, du côté Vercors, c’est aujourd’hui le contraire. Ce qui, par contre, est toujours plus mauvais de ce côté-ci c’est l’état des routes et je ne tarde pas à constater que c’est toujours et plus que jamais la même chose, qu’il y a même aggravation. En effet, les deux ornières dont je me suis déjà plaint et qui partagent la route en trois pistes vaguement cyclables se sont faites plus profondes, plus larges, plus traîtresses et quand on y tombe on n’en peut sortir que par un dérapage qui vous envoie à droite ou à gauche, tantôt mesurer le pré, tantôt nager dans le fossé ou embrasser un poteau télégraphique. Ces trois façons d’être débarqué me sont bientôt imposées et je n’ose plus après Saint-Agnan rouler qu’à très faible allure, je pousse même très souvent ma machine.  »
Vélocio, «  Randonnées expérimentales  », Le Cycliste, Sept 1921, p.65-70, Source Archives Départementales de la Loire, cote IJ871/3

RANDONNÉE PRÉPARATOIRE, 1923

«  Entre les bornes 1 et 2, je pédalais paisiblement en laissant errer mes regards sur des sites que, depuis quarante ans, j’ai vus et revus des centaines de fois, et je tenais, comme bien l’on pense, sur cette route sillonnée par les autos, rigoureusement ma droite, quand, tout à coup, à 100 mètres du pont jeté sur le canal, je me trouvai en face de la Mort. J’allais croiser un énorme camion, de ces camions qui me semblent, tout comme au temps de la fenaison certaines voitures de foin, exagérer les dimensions permises. La route, en ce point précis, est sensiblement plus étroite, et ledit camion en occupait certainement plus de la moitié  : je m’engageais déjà dans le couloir entre la montagne et lui, quand déboucha à toute allure une auto qui s’y engageait aussi pour dépasser le camion  ; je glissais immédiatement dans le fossé, où glissa en même temps la roue motrice de l’auto, et j’eus le temps de penser que si cette roue n’en pouvait sortir, j’allais être sûrement laminé entre la voiture et le rocher  ; elle en sortit, heureusement avant de m’accrocher, et je me dégageai à mon tour de ma dangereuse position. Je pardonne au chauffeur parce que la route est sinueuse et que le camion l’empêchait de voir ce qui pouvait venir, mais si j’avais été une auto rebondie, au lieu d’être un cycliste mincelet, quelle capilotade  !
On ne devrait pourtant jamais prendre son élan pour dépasser une voiture, en sortant d’un virage qui ne vous a pas permis de voir ce qu’il peut y avoir devant vous. Mais il y a tant de choses qu’on devrait faire et qu’on ne fait pas  ! C’est pourquoi les accidents sont si nombreux.
Ce petit incident me permit de constater que si mon système musculaire était en assez bon état pour entreprendre la randonnée pascale dans de bonnes conditions, mon système nerveux ne l’était pas moins, car il n’avait pas été le moins du monde ébranlé par la perspective fâcheuse qui s’était ouverte devant lui. Il faut ainsi, de tout, tirer des conclusions pratiques pour apprendre à se connaître soi-même chaque jour un peu plus.  »
Vélocio, «  Excursion du “Cycliste”. Randonnée préparatoire  », Le Cycliste, mars-avril 1923, p.31-33, Archives départementales de la Loire cote PER1328_14

EXCURSIONS DUCYCLISTE”, 15 MAI, 1927

«  Restauré, rafraîchi, je me tâte maintenant vers Saint-Étienne où je voudrais entrer avant la nuit. Je croise quelques cyclistes, quelques autos  ; c’est ici que le sol est le plus détestable  : ornières profondes, bancs de sable, grosses et petites pierres éparses, saillies de rocher, rien ne manque  ; mes ballons bondissent à travers les obstacles, mais je préfère quelquefois mettre pied à terre plutôt que de passer de justesse sur ce terrain mouvant à côté d’une voiture. Souvent des cyclistes ont été écrasés dans ces conditions bien par leur faute. Nous devons reconnaître notre infériorité et ne pas, pots de terre, nous battre avec les pots de fer. Autrefois, sur les routes étroites et dangereuses, quand deux convois se croisaient, le moins nombreux était tenu de se ranger pour laisser passer l’autre  ; lors de mon premier voyage en Suisse, je faillis être heurté par une voiture de poste qui tenait le milieu de la route et ne se détourna pas d’un millimètre en me voyant approcher. J’eus à peine le temps de sauter sur l’extrême bord du précipice, où il s’en fallut d’un cheveu que tout dégringolât, homme et bicyclette. J’appris ainsi à mes dépens qu’en Suisse tous les piétons, cyclistes ou cavaliers, devaient céder le pas aux voitures de poste dont les heures de passage étaient du reste connues, et je m’arrangeai dans la suite à ne pas me trouver sur leur route. Dans les passages dangereux, mettons donc tranquillement pied à terre et effaçons-nous devant les autos. Je m’en gare moi-même avec d’autant plus de soin qu’une d’elles m’a brutalement, voilà quelques jours, jeté par terre devant ma porte, alors que je rentrais tranquillement avec mon pain sous le bras, à midi, dans une rue pleine de monde, car c’est l’heure où l’on quitte, à Saint-Étienne, ateliers et bureaux. Je m’en suis tiré sans grand dommage, grâce à mon pain qui a amorti le choc sur le pavé, avec une côte rudement froissée, et j’ai dû renoncer à quelques excursions dominicales, mais le chauffeur a été houspillé de la belle façon, ce qui ne changeait rien à mon état, et je crois que le mieux est de redoubler de prudence devant ce danger tous les jours croissant.  »
Vélocio, «  Excursions du “Cycliste” (15 mai). Saint-Agrève, Le Cheylard, Lamastre, La Louvesc, Saint- Étienne  », Le Cycliste, juillet-août 1927, p. 65-69, Source Archives Départementales de la Loire, cote PER1328_15

JUIN 1928

«  Je pars donc ce premier dimanche de juin, à 3 heures, et débarque sur les bords du Rhône à 5 h. 50, malgré pas mal de temps perdu à pester contre le mauvais état de la route et à m’épousseter après une superbe culbute, en pleine vitesse, à 3 km. d’Andance, heureusement dans la poussière épaisse qui amortit le choc. C’est ma première pelle sérieuse de l’année et je m’en tire à mon honneur avec quelques écorchures et une contusion intéressant tout le côté droit, de l’épaule à la cheville. Dieu soit loué, je sais encore tomber. Mes réflexes n’ont pas oublié (je le leur ai assez souvent rappelé), qu’ils doivent en pareil cas mettre le corps en boule ou le développer de tout son long, afin que le rude contact avec le sol se répartisse sur la plus grande surface possible  : un choc généralisé n’est plus que meurtrissure, tandis que localisé sur un seul point, il peut devenir fracture.  »
Vélocio, «  Excursions du “Cycliste”  », mai juin 1928, p.39-40, Source Archives Départementales de la Loire, cote IJ871/4

NOTE :
Voici les circonstances de la chute qui lui coûta la vie (André Rabault, Anthologie du “Cycliste”)  :
«  Sortant du 5. rue de la Préfecture, où il habitait (aujourd’hui rue Charles-de Gaulle), il traverse, par précaution, la chaussée à pied, sa bicyclette à la main, pour aller prendre sa droite.
Un tram vient à sa rencontre, le wattman en ralentit la marche pour le laisser passer sans encombre, puis reprend de la vitesse pour rejoindre l’arrêt un peu plus loin.
Vélocio est de l’autre côté de la voie, complètement dégagé du tramway. C’est à ce moment que survient une auto venant de sa droite qui, pour doubler deux autres voitures arrêtées en file, au bord du trottoir, braque dans sa direction. Surpris, il ne peut l’éviter qu’en revenant brusquement en arrière, mais ne peut empêcher le tram, qui arrive sur lui, de le heurter de son marchepied. C’est la chute en arrière, un choc violent à la tête, et Vélocio gît sur le sol, inanimé, avec une grave fracture du crâne..  »

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