Dimanche 4 avril 1926 (Ventoux)

mercredi 4 mai 2022, par velovi

Vélocio, Le Cycliste, 1926, Source Archives départementales de la Loire cote IJ871/3

Dimanche 4 avril. — Dès le petit jour, je suis sur la route, toujours avec mon unique 4 m. 30. Un obligeant Visanien m’a donné des indications très détaillées sur les tours et détours qu’il faut faire pour aller à Vaison en évitant les raidillons de Buisson. Je m’en tire assez bien avec 5 km. seulement de rabiau à la dernière bifur où je tourne à gauche au lieu de tourner à droite. Je franchis ainsi les collines qui séparent deux jolies petites rivières, l’Aygues et l’Ouvèze, par des chemins faciles, de création récente et très roulants. Le soleil va se lever derrière des nuages d’un rouge inquiétant. Ciel rouge le matin, dit-on, pluie ou vent sont en chemin, fâcheux présage. Vaison-la-Romaine est admirablement située sur l’Ouvèze, au pied d’une haute falaise couronnée par des débris de châteaux féodaux ; on y visite avec intérêt la cathédrale et des ruines gallo-romaines, théâtre, thermes, villas récemment découvertes et qui attirent les curieux d’antiquités, et surtout les snobs qui décemment ne peuvent pas aujourd’hui ignorer Vaison, si bien que les hôtels commencent à estamper lourdement les touristes, même à bicyclette.
Je ne m’arrête pas et, le pont romain franchi, je me hâte vers Malaucène. Mes jambes vont décidément mieux, mais le temps se gâte et la pluie semble imminente, je sens même quelques gouttes. Sous une allée de platanes centenaires, comme il y en a d’ailleurs à Vaison, à Bédoin et partout, dans ce Midi béni des dieux, je déjeune à Malaucène, station estivale très fréquentée d’où part un chemin cyclable pendant la belle saison et qui conduit en 19 km. au sommet du Ventoux. Un jeune couple cyclotouriste stéphanois devait le suivre le lendemain pour redescendre du côté de Bedoin, mais je doute qu’il ait pu passer à cause de la neige qui obstruait encore la route pendant les derniers kilomètres sur les deux versants. Il n’y avait donc plus lieu pour moi-même d’envisager l’ascension du Ventoux à bicyclette et tous les cyclistes qui y montèrent ce jour-là (ils étaient nombreux : sept Montpelliérains, un Stéphanois, une Parisienne et deux Marseillais) furent obligés de faire à pied plus de 10 km., tant à cause de la neige que de la boue et des mottes de terre avec lesquelles on avait rechargé la route à partir du huitième kilomètre. Je n’avais donc aucun motif pour me presser et c’est en pur touriste que je fis les derniers 13 km. de Malaucène à Bédoin ; ils valent bien qu’on s’y attarde. Je n’avais encore passé par là qu’une fois en 1913. J’étais en tandem derrière mon regretté Ch... ; nous descendions du Ventoux dont nous avions eu quelque peine à gravir les 22 km. en trois heures, car les rampes dures au-dessus de 6 à 8 % ne sont pas favorables au tandem, parce qu’on ne va pas assez vite pour que la résistance de l’air ait de l’importance et parce que le désaccord entre les deux équipiers se fait vite sentir faute de force vive. Lorsque, au contraire, on peut conserver, même à la montée, une allure de 15 à 20 km., le tandem est avantagé, parce qu’à ce train-là il souffre bien moins qu’une bicyclette de la résistance de l’air, puisqu’il dispose de la force de deux cyclistes et n’offre à l’air que la surface d’un seul. Nous allions ce jour-là un peu vite, c’est certain ; cela ne m’avait pas empêché d’admirer le site qui s’était déroulé sous mes yeux, et je m’étais promis d’y retourner. En s’éloignant de Malaucène, la route s’élève au-dessus d’une combe verdoyante et cultivée avec soin ; partout où l’on peut irriguer, la garrigue stérile se transforme vite en grasses prairies ; ainsi s’est transformée la Crau depuis que les eaux de la Durance la fécondent. Je laisse bientôt la route de Carpentras s’enfuir à droite et j’atteins un sommet où je suis cloué d’étonnement par le paysage tourmenté qui m’entoure ; à gauche, des masses rocheuses font comme une ceinture défensive autour du Ventoux dont la tête domine depuis Vaison toute la région ; à droite, des collines éventrées laissent voir des terres et des roches polychromes où le rouge, le vert, le jaune, le gris, toutes les teintes possibles sont représentées. Puis je traverse des bois de pins et je n’aperçois au loin la plaine du Comtat que par échappée, parfois même un toit caché dans la verdure m’apparaît à travers les arbres et me fait songer à la vie des champs, calme et reposante.
Une dernière descente et je mets pied à terre à Bédoin pour m’y informer de quelque réparateur qui pût vérifier mon débrayage. J’eus la chance d’en trouver un très habile qui n’avait jamais vu de pareil système, mais qui comprit promptement ce qu’il fallait faire et qui le fit en un quart d’heure. Dans le Midi, tout se fait dans la rue, ainsi en fut-il de cette réparation, si bien qu’en quelques minutes tous les cyclistes locaux s’assemblèrent et l’on discuta ferme sur la polyxion. Elle n’est pas en faveur à Bédoin et mon réparateur n’y a vendu, depuis six ans qu’il est établi, qu’un Chemineau dont il était très embarrassé. Aussi ne veut-il pas entendre parler de tous nos systèmes et j’aurais perdu mon latin à l’endoctriner. Sitôt en possession de ma bichaîne rétablie, je pris mon vol vers le Ventoux, pour y attendre quelque part mes compagnons à la descente ; ce quelque part fut naturellement le virage de Saint-Estève, où l’on trouve une belle fontaine propice aux ablutions. J’y demeurai plus de deux heures, qui ne furent pas, avec soleil et eau à discrétion, perdues pour l’hygiène, sans voir passer autre chose que des autos et des motos qui ne tardaient pas à redescendre. Pour me rendre compte de l’état de mes muscles cyclomoteurs, je poussai avec 3 m. 30 jusqu’à la borne 8 (2 km. à 9 1/2 %) et il me sembla qu’ils étaient revenus à leur état normal. J’en fus enchanté, comme bien l’on pense et surpris néanmoins de la promptitude avec laquelle natura médicatrix avait reconstitué mon moteur que mon étourderie présomptueuse avait, la veille, très endommagé. Le temps aussi, très douteux le matin, se remettait rapidement au beau fixe.
À midi, aucun cycliste n’apparaissant, j’embrayai mon 7 m. 30 et je revins à Bédoin à 40 à l’heure ; j’y rencontrai un groupe de six cyclotouristes, dont deux en tandem venus d’Arles et de Maillane, d’excellents amis qui ne me laissent jamais passer à 100 km. de leur domicile sans venir me serrer la main. Pendant que je déjeunais, mes compagnons survinrent, déjeunèrent aussi et, à 15 heures, on se séparait et chacun rentrait chez soi.
Séparations et retours sont toujours un peu tristes et le nôtre ne fit pas exception à la règle, car nous devions nous séparer à Saint-Étienne d’un des nôtres, ou plutôt d’une des nôtres, qui était venue tout exprès de Paris pour prendre part à notre randonnée pascale. Or, Mme Masson est une cycliste d’une classe supérieure à celle de beaucoup de cyclotouristes. Elle a fait en se jouant, en 1925, toutes les épreuves des Audax et randonneurs parisiens de 200, 300 et 400 km. ; elle fera, cette année, celle de 600 km. et, tout le long des 500 km. que nous avons couverts en sa compagnie, elle nous donna l’illusion qu’elle s’envolait, alors que nous peinions. On ne pédale pas trois jours durant avec une si parfaite cyclotouriste, quand on est soi-même un fervent de la route, sans s’y attacher et sans regretter qu’elle ne vienne plus souvent animer nos excursions. Trop rares sont aujourd’hui les dames passionnées pour notre sport favori. Plusieurs firent partie de l’École stéphanoise à ses débuts et nous laissèrent autrefois, comme nous laisse aujourd’hui Mme Masson, l’impression d’un idéal cycliste fait de grâce, de souplesse et de force, accessible évidemment à toutes les femmes et que nous découvririons sans bien chercher à Saint-Étienne et partout où le beau sexe consent encore à pédaler, mais auquel nous ne pourrons jamais prétendre, nous autres hommes, à qui toujours la grâce manquera.
Notre retour de Bédoin à Saint-Étienne tiendra en quelques lignes. Nous revînmes par Malaucène, Vaison, Suze-la-Rousse et Pierrelatte, où nous passâmes la nuit. Ce jour-là, mon compteur ne marqua que 135 km. A 5 heures précises, le lundi 5 avril, nous filons sur Donzère ; le vent soufflait maintenant du nord, assez violent, jusqu’au sommet de la montée de Donzère, plus faible ensuite heureusement, mais néanmoins trop sensible pour me permettre d’utiliser le grand jeu de 7 m. 30 et 4 m. 30 ; je dus me contenter de 5 m. 30 et 3 m. 30. Premier petit déjeuner à Montélimar, d’où, par Saulce et le Pouzin, nous allons déjeuner plus solidement à Beauchastel. Nous n’en partons qu’à 10 heures et j’engage mes compagnons à prendre les devants pour aller commander le déjeuner à Sarras, dont 45 km. nous séparent. Je les suis de loin et j’arrive à 12 h. 30, dix minutes après eux. Deux heures plus tard, nous sommes prêts pour notre dernière demi-étape ; je pars le premier par la jolie vallée de la Cance, Annonay, Bourg et j’arrive, toujours premier, au col des Grands-Bois ; mes compagnons ne tardent pourtant pas ; ils ont été retardés par divers incidents, sans quoi j’aurais été rattrapé depuis longtemps. Nous avons parcouru, ce troisième jour, 170 km. Temps radieux, routes excellentes, paysages splendides. Que faut-il de plus à des randonneurs pour être parfaitement heureux et comment aurais-je pu mieux fêter mon entrée, ce mois-ci, dans ma 74e ?
LOCIO.

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