Le 1er PARIS-BREST-PARIS, en 1891

lundi 21 août 2017, par velovi

Par Ernest BERTAUX, Source rétrospective Le Cycliste 1961

Ernest berthaud
15e au Paris-Brest-Paris 1891
Le Cycliste 1961

Dès que j’appris par les journaux la fameuse épreuve Paris-Brest et retour, je me fis inscrire immédiatement par télégramme. Cette inscription me donna le n° 4.
Je trouvai l’idée du «  Petit Journal  » excellente en choisissant une route aussi accidentée et en défendant l’échange de machine. Je m’entraînai fermement et je partis pour Paris avec la ferme intention de faire cette course en parcourant 240 kilomètres par jour et en me reposant régulièrement 5 heures chaque nuit. N’ayant pas entendu parler des intentions des meilleurs coureurs, je crus, en marchant ainsi, obtenir une des premières places, au moins dans les 5 à 6 premiers.
Jamais je n’avais si mal jugé d’une course. Un débutant qui n’aurait jamais fait que quelques kilomètres en machine, n’aurait pas jugé avec moins de compétence de l’issue de cette grande épreuve.
Enfin, dans l’ignorance où j’étais, je me mis en ligne. La Maison Rudqe avait mis à ma disposition une bicyclette pneumatique, mais comme j’étais à peu près assuré de le crever dans un aussi long trajet, je préférai un caoutchouc creux. Ma bicyclette pesait donc environ 18 kilogrammes.
Nous devions être à peu près 200 engagés.
Dès que j’arrivai au point de départ, rue Lafayette, je fus stupéfait de voir tant de pneumatiques, et je me demandai comment les imprudents qui monteraient de semblables machines pourraient faire la route tout en réparant eux-mêmes leurs caoutchoucs lorsqu’ils viendraient à crever  ; car, il n’était pas admissible qu’une machine munie de ces pneumatiques pût faire 300 lieues sans accident.
Mais je comptais sans les entraîneurs et sans les relais où des spécialistes réparaient ces pneumatiques.
Enfin le signal du défilé fut donné par trois coups de clairon secs et vibrants et une colonne de plus de quatre cents vélocipédistes se mit en marche. Chaque section précédée de ses chefs de file. La vitesse était celle d’un homme au pas accéléré, ce qui permit à une foule énorme de nous suivre. Partout sur le parcours on n’entendait que les cris de  : Vivent les coureurs, Vive la France, à Brest, à Brest, du courage, à bientôt  !
Ces cris étaient souvent interrompus par des musiques, des fanfares installées sur le parcours et qui jouaient à pleins poumons, soit la Marseillaise, soit le Chant du Départ.
Enfin, nous arrivâmes au bois de Boulogne. Le lieu où le signal du commencement de la course devait être donné était inconnu pour nous, seul le Président de l’Union Vélocipédique de France, Monsieur Thomas, devait juger du moment opportun, c’est-à-dire l’instant où la foule serait moins grande, car partout c’était une fourmilière de curieux et je me demandais moi-même  : quand le Président pourra-t-il jamais nous lancer dans cette foule  ? Tout à coup, au moment où j’y pensais le moins, Terront, qui était à côté de moi, se retourna et demanda  : est-ce le départ  ? Je me retournai instinctivement à gauche et je me demandai aussi, est-ce le départ  ? Cette hésitation venait tout simplement de ce fait que le Président et les quatre Directeurs de la course venaient de se retirer du front de la colonne.
Le Président nous fit signe de la main et nous cria  : Messieurs, partez... Un hourra formidable s’éleva de la foule, les uns répétèrent les cris  : Vivent les coureurs, courage, bon voyage, à bientôt. Vive la France  !
Ces cris qui nous mettaient de l’âme au cœur, nous furent répétés bien des fois sur le parcours.

***


L’avenue était excessivement cahoteuse au départ et mes caoutchoucs creux bondissaient d’une manière inquiétante, je ralentis mon train sans m’inquiéter de l’allure des uns ou des emballages des autres. Je pris une vitesse de 24 kilomètres à l’heure, résolu à n’en démordre que dans les côtes où je devais ralentir en raison de leur rapidité.
Beaucoup de cyclistes commencèrent cette course par un emballage furieux, mais je ne m’inquiétai pas de leur manière d’interpréter la course. J’avais, d’ailleurs, si mal jugé cette épreuve, que je pouvais encore me tromper, mais il était trop tard pour songer à changer de tactique.
À quelques kilomètres du départ, j’entendis crier  : En avant Bertaux  ! C’était Boyer, de Bayonne, qui cherchait à rejoindre Terront.
Une minute après, Dubois passa comme un trait avec un seul entraîneur. Jiel-Laval passa à son tour entouré d’entraîneurs.
En gravissant la côte de Ville d’Avray, je m’entendis appeler par quelqu’un qui criait  : à Brest, Bertaux  ! C’était Gras qui gravissait la côte à toute allure. Cette vitesse de mon ami me fit réfléchir, car je connaissais son expérience, en l’occasion, et je filai à sa poursuite, mais comme il augmentait son train, je crus imprudent de l’imiter et je repris mon allure.
Plus de soixante coureurs me dépassèrent en moins de 15 kilomètres. Avant Versailles, Gouzènes me rejoignit pour me suivre. À ce moment, je passais St-Cyr et j’étais le 104e.

***


Après Saint-Cyr, les 40 kilomètres de pavés que l’on nous avait prédits commencèrent. Dieu  ! quelle route  ! nos machines bondissaient sur ces pavés inégaux et nous fûmes obligés de ralentir.
Tous les pneumatiques de la course nous dépassèrent pendant ce parcours. En revanche, je rattrapai une trentaine de bicyclistes montés comme moi sur des caoutchoucs creux. Que j’ai vu de chutes pendant la traversée de ces 60 kilomètres  ! J’arrivai à la Queue-les-Yvelines le 56e, tous les pneumatiques, ou presque tous, étaient passés, et loin devant, et ce ne fut qu’en arrivant à Dreux, à 80 kilomètres du départ, que j’eus le bonheur de rattraper un cycliste monté en pneumatiques. Je luttai quelques cents mètres avec lui et le laissai assez facilement en arrière. J’étais seul, Gouzènes s’étant arrêté probablement. À cinq minutes de là, j’aperçus trois autres pneumatiques, je filai à leur poursuite et les lâchai sans beaucoup d’efforts.
Beaucoup de coureurs, entre autres Gras et Boyer, étaient restés à Dreux à déjeuner. Je déjeunai très mal à Nonancourt, ne trouvant à manger que du bœuf dur comme du cheval, quelques pommes de terre et du fromage. Je repartis le 42e.
J’avais été arrêté I heure 1/4.
J’arrivai à Tillières, où je rejoignis deux pneumatiques, l’un d’eux me suivit en remontant la côte de Tillières, je marchai plus vite, il suivit quand même, alors, voyant que nous ne pouvions nous lâcher ni l’un ni l’autre, nous nous résignâmes à marcher de compagnie jusqu’à Verneuil. Là, ce coureur s’arrêta.
Tout d’un coup, je m’entendis appeler, c’était Dubois qui arrivait à toute vitesse. Il avait été arrêté par un accident à son pneumatique. Nous marchâmes ensemble pendant 8 à 10 kilomètres en parlant de sa course de Rouen, puis, son entraîneur se trouvant fatigué, Dubois me lâcha et fila seul. Je partis à la chasse de Dubois mais ne pus le rejoindre qu’au contrôle de Mortagne, où j’arrivai une minute après lui.
J’entrai à Alençon à 5 h. 1/2, je mangeai enfin quelque chose à mon goût, ce que je n’avais pu trouver depuis Paris. Je restai une heure 1/2 à Alençon et, comme j’allais repartir, Gras arrivait en cette ville.

***


Nous repartîmes Gras et moi, accompagnés du fils Montreuil qui voulut bien nous guider pour sortir de la ville.
Au bout de quelques minutes la nuit nous prit. Il faisait un noir épouvantable. Nous rejoignîmes bientôt un coureur que j’avais déjà rattrapé avant Alençon.
N’ayant pas de lanterne, il me demanda si je voulais le laisser marcher derrière moi, ce que j’acceptai avec plaisir car il lui était impossible d’avancer sans lumière tellement la nuit était noire. Comme nous marchions un peu plus lentement depuis quelques instants, Gras, qui nous précédait, prit de l’avance et nous perdîmes bientôt de vue la lueur de sa lanterne.
Je fis la remarque au coureur qui m’accompagnait que nous ne marchions pas assez vite. Sur sa réponse que la route était dangereuse dans ces parages, à cause de plusieurs passages à niveau du chemin de fer, je ne cherchai plus à forcer l’allure.
Mon compagnon de route me proposa de m’arrêter avec lui, dans une maison qu’il connaissait au haut d’une longue côte que nous venions de gravir, mais ayant l’intention de coucher à Mayenne, je le remerciai et je continuai ma route.
J’accélérai ma vitesse de plus en plus afin de rejoindre Gras qui devait avoir une forte avance, je ne pensais plus qu’au moment de le rattraper lorsque l’on me cria  : halte là-bas, votre carnet  !
Je revins sur mes pas et fus tout surpris de me trouver au contrôle de Pré-en-Pail. Je remplis les formalités exigées, puis, j’appris que Gras était reparti depuis dix minutes environ. Il était 21 h. 27 minutes.

***


Je repartis de toute la vitesse qu’il m’était possible de faire par une nuit aussi obscure, et il y avait une heure environ que je marchais ainsi, lorsque j’aperçus la lanterne de Gras au haut d’une côte, je me hâtai davantage et le rejoignis. Qui va là me cria-t-il  ? Paris-Brest lui répondis-je. Ceci nous fit rire et changea la monotonie de cette course.
Un brouillard très froid nous saisit, j’avais les pieds gelés, Gras était comme moi, bien refroidi.
Nous traversions à ce moment, la petite bourgade du Ribet lorsque j’entendis dans la foule des curieux qui faisaient, comme partout, même la nuit, haie sur notre passage, une voix qui cria  : Est-ce le n° 4  ? Je réponds, voilà. — C’est Bertaux  ? — Parfaitement. Et immédiatement, je reconnus la voix d’un ami, Tapin, de Bény-Bocage. Je proposai à Gras de s’arrêter en lui disant  : c’est un ami de mon pays, je lui parle. Je vous attends dit Gras, et il descendit de sa machine.
Je trouvai, en effet, ce vaillant Tapin qui avait tenu à voir la course. Je ne pouvais passer ainsi et laisser un ami qui s’était dérangé de 60 lieues pour venir me serrer la main, surtout que je n’avais plus que 20 km. à faire avant de m’arrêter à Mayenne. Je proposai à Gras de rester avec nous, mais mon ami me répondit en marseillais  : je ne couche nulle part qu’à Paris, et le voilà parti. Il était 10 h. 10 minutes.
Je soupai de bon appétit et le lendemain matin à 3 h. 40 je repris la route de Brest.

***


Je marchai ferme, malgré le brouillard glacial  ; à 6 h. 30, j’arrivai au contrôle de Laval.
La première personne que je rencontrai à la porte du contrôle m’annonça que mon père était là, et qu’il m’y avait attendu une partie de la nuit.
Je fis régulariser mon carnet, je signai et fus à l’hôtel de Paris déjeuner avec mon père. Quelques autres coureurs étaient également descendus en cet hôtel.
Mon père, qui était venu sur la route pour me soigner ou m’arrêter en cas de fatigue, me surprit beaucoup en me disant  : mais dépêche-toi de repartir, tu vois, les autres n’arrêtent pas aussi longtemps que toi, en voilà trois de repartis depuis que nous sommes ici et ils étaient arrivés après toi.
Qu’ils repartent si cela leur plaît, mais moi, je prends d’abord mon temps, et puis un café après. Je repartis de Laval à 8 h. 30. Un jeune cycliste se proposa pour me diriger dans la ville, ce qui me rendit service. Je marchai assez lentement jusqu’à Vitré où un contrôleur me força à descendre de machine pour voir lui-même, de ses propres yeux, le numéro que je portais sur mon brassard.
Je lui reprochai d’être trop méfiant et qu’il aurait dû s’en rapporter à moi plutôt que de m’obliger à descendre inutilement.
Entre Vitré et Châteaubourg, je rattrapai cinq coureurs, deux d’entre eux voulurent me suivre mais au bout de 3 à 4 kilomètres ils abandonnèrent la lutte.
J’arrivai à Noyal-sur-Vilaine où trois cyclistes rennais amateurs m’attendaient pour m’entraîner jusqu’à la ville. L’un des trois, qui avait une bicyclette de course, put seul suivre le train, les autres restèrent en arrière. J’approchai de Rennes lorsque je rencontrai un de mes bons amis et client, M. Chrétien, qui m’attendait depuis plusieurs heures. Je reçus force horions de cet ami  ; mais de ces reproches qui prouvent l’amitié et l’intérêt  : Que faites-vous donc Bertaux, tous les premiers sont loin et vous, vous vous amusez. Il faut marcher plus sérieusement  !
À l’hôtel, ce cher Monsieur me soigna comme s’il avait eu les plus grands intérêts à ce que je gagnasse la course. Je n’avais pas été si bien choyé depuis mon départ de Paris. Il était 11 h. 3/4 lorsque je quittai Rennes. Maintenant, me dit mon ami, où allez-vous dîner  ? À Montauban-de-Bretagne où mon père doit m’attendre car il a pris le train ce matin à Laval pour cet endroit. — C’est bien, maintenant en selle. Et je vous en prie, marchez un peu, je vais vous sortir de la ville.

***


J’arrivai à Montauban-de-Bretagne, après avoir encore dépassé deux coureurs, à 13 h. 05, j’avais donc franchi 32 km. en 1 h. 1/4 et cette partie de route est très accidentée. En entrant au contrôle, je trouvai mon père et Bonhours, mon coureur, qui m’attendaient. Je fis signer mon carnet. Je déjeunai aussi tranquillement que chez moi, mais j’eus encore le tort de rester trop longtemps à table. Je ne repartis de Montauban qu’à 2 h. 15.
Bonhours m’accompagna, ce qui me fit prendre un peu d’avance. Nous marchâmes si vite, de Montauban à Lamballe, distants de 50 km., que nous arrivâmes comme le train que mon père avait pris en nous quittant.
Un Monsieur qui descendait du train me dit  : M. Bertaux, votre père est dans ce train, je cours lui dire que vous arrivez ici. Mais ce Monsieur arriva trop tard, le train repartait. Je ne devais plus rencontrer mon père que le lendemain à Morlaix.
J’avais franchi les 49 km. qui séparent Montauban de Lamballe en 2 heures 5 minutes.
Après un modeste goûter, je repartis pour Saint-Brieuc. Nous arrivâmes à Saint-Brieuc à 7 h. 53 du soir. Le contrôle était littéralement encombré  ; plus de cinquante mètres avant la porte de l’hôtel on passait dans un sentier ouvert par la foule, beaucoup de personnes prenaient des notes sur les heures d’arrivée des coureurs.
Je laissai ma bicyclette à Bonhours, je signai la feuille et nous repartîmes pour Guingamp sans rien prendre. Avant de partir de Saint-Brieuc on nous dit que Terront était mort vers Belle-lsle... Nous marchâmes assez rondement et, malgré la nuit, nous ne rencontrâmes aucun coureur. Nous ne nous parlions pas depuis longtemps, Bonhours et moi, lorsque je m’aperçus que nous avions pris une fausse route.
Nous descendîmes de machine, je pris ma carte, Bonhours dévissa ma lanterne et à l’abri du vent, contre la haie, j’étudiai notre position.
Heureusement pour nous, nous n’avions fait que 4 km. sur cette route. Nous rebroussâmes chemin et essayâmes de rattraper le temps perdu.
En descendant une côte assez raide, je lâchai complètement le guidon de ma machine  : je dormais. Réveillé par ce virage brusque qui me lança sur un tas de terre, je résolus de coucher au premier endroit venu.
Je ne voulus même pas laisser Bonhours à côté de moi, car je dormais malgré moi, et les zigzags que je taisais auraient pu nous occasionner une collision funeste pour nos machines.
À un moment, je passai complètement sur un talus, je ne m’explique pas comment je me retrouvai sur la route sans être descendu de bicyclette. Enfin, nous arrivâmes à quelques kilomètres de l’autre côté de Plouagat, où je résolus de m’arrêter.

***


Quel hôtel bon Dieu  !  !  !
Dans la salle de cette auberge, une dizaine de Bretons qui gesticulaient, se disputaient, riaient, sans prononcer un seul mot français. Pas une seule chaise, pas un verre. Rien que des bancs plus ou moins d’aplomb et des tasses en terre jaune.
Après une soupe, assez bonne d’ailleurs, un pain noir et quelques poires nous firent un second plat.
Je demandai deux lits  : Mon bon Monsieur vous allez coucher dans nos lits, car nous n’allons pas nous reposer de la nuit.
Tout allait donc au mieux. Que pouvions-nous demander de plus  ? Des gens qui ne se couchaient pas pour nous donner leurs lits.
Nous mîmes nos machines en lieu sûr, et de plus, une des maîtresses de la Maison nous demanda si nous voulions lui confier les objets de valeur que nous avions, car, me dit-elle dans la chambre où vous allez coucher, il y a cinq lits, et si quelques coureurs arrivent pendant la nuit, ils se reposeront dans la même chambre que vous. Elle ne voulait pas, s’il y avait quelque chose de perdu, que nous puissions soupçonner l’honorabilité de nos hôteliers. Je rassurai la bonne Bretonne en lui disant qu’il n’y avait pas de voleurs parmi les coureurs, et que la somme que nous portions n’était pas assez importante pour tenter le plus indélicat des fripons. Je me couchai à 22 h. 1/4. Je recommandai de nous éveiller à 3 heures du matin et m’endormis sur un lit qui devait être préparé spécialement pour des coureurs fatigués, car il était d’un moelleux excessif.
À 3 heures du matin, on ne manqua pas en effet de nous éveiller, et quelle ne fut pas ma surprise en apercevant des brassards sur tous les lits de la chambre  : trois autres coureurs étaient arrivés après nous et s’étaient arrêtés à la même auberge. Nous nous levâmes tous ensemble, j’étais bien disposé à faire une rude journée et à tourner Brest de bonne heure pour revenir, le soir même, coucher au même endroit  ; ce qui me faisait une distance de 275 km. à parcourir. Mais je comptais sans les côtes qu’il me fallait gravir.

***


Je retrouvai beaucoup de courage en voyant mes compagnons de repos. Ils étaient dans un état déplorable  ; l’un des trois fut obligé de se rejeter sur son lit pour ne pas s’évanouir, un autre ne put prendre aucune nourriture, le troisième un peu mieux disposé bien qu’il n’eût pu prendre qu’une tasse de lait nous demanda de nous suivre afin de l’entraîner. Je ne pouvais refuser cette demande. Ses deux compagnons partirent en même temps que nous, malgré le piteux état dans lequel ils se trouvaient  ; l’un d’eux tomba en voulant sortir sa bicyclette. Je dis à Bonhours en prenant notre café  : nous ne pouvons refuser à cet homme de nous suivre, mais comme la lutte existe dans cette course, nous ne devons pas favoriser la chance de mes concurrents. Nous allumerons ma lanterne seulement et nous partirons avec une allure de 24 km. à l’heure. Nous partîmes donc à grande allure, mais je vis qu’il était inutile de faire une si grande vitesse pour nous débarrasser de mes adversaires, car au bout de quelques cents mètres, nous n’apercevions plus leurs lanternes.
Nous marchâmes assez rondement pendant quelque temps, et il était environ 4 heures du matin lorsque nous entendîmes crier en avant de nous  : prenez la droite, attention, prenez la droite  ! Sans savoir ce que cela voulait dire, je pris la droite  ; au même instant, trois bicyclettes et un tricycle, tous sans lumière, nous croisèrent. Je ne sus d’abord que penser de ce groupe qui semblait chercher à se dissimuler, je crus tout d’abord à des contrôleurs. Nous ne pouvions penser autre chose, Bonhours me fit la même réflexion et me dit  : Ce sont des contrôleurs assurément. J’appris d’un contrôleur, de l’autre côté de Guingamp, que je venais de croiser Terront et ses entraîneurs.
En effet, c’était bien Terront qui revenait de Brest. Jamais je n’avais vu de côtes semblables à celles qu’il nous fallut gravir, il était aussi fatigant de les descendre que de les monter, tant il fallait serrer le frein. Il est impossible de se faire une idée, même approximative de ces rampes.
Nous arrivâmes à Morlaix à 8 heures du matin. Dubois était reparti de cet endroit il y avait 2 heures  ; tous ses accidents de pneumatiques lui avaient occasionné ce retard. Gras, Corre, Coullibeuf, etc... avaient quitté Morlaix dans la nuit, je devrais donc les rencontrer bientôt revenant de Brest.
Après un excellent déjeuner, je quittai Morlaix à 9 heures. Mon père attendit mon retour ici. Coullibeuf rentrait comme je sortais de la ville. Vers Saint-Thégonnec, je croisai Corre.

***


En descendant l’interminable côte de Landivisiau, je croisai Gras et deux autres cyclistes. Nous nous souhaitâmes du courage et continuâmes notre route. Tous ces coureurs que j’avais rencontrés, revenant de Brest, n’avaient pas pris de repos, ils avaient marché tous nuit et jour.
J’arrivai à Brest, à midi 45, je signai, fis régulariser mon carnet et me mis à table avec un rude appétit. Je perdis plus d’une heure par la faute d’un mécanicien qui s’était chargé de me placer des repose-pieds à ma bicyclette. Je ne sais s’il y avait incapacité ou mauvaise volonté, mais toujours est-il qu’il m’arrêta une grande heure.
Je ne repartis de Brest qu’à 15 heures. Bonhours reprit le train pour Morlaix. J’avais grande envie de marcher seul et de ne pas servir d’entraîneur à quelques concurrents, mais au bout d’une demi-heure je rejoignis deux cyclistes qui s’obstinèrent à me suivre.
Je fus obligé de faire enlever les repose-pieds que le mécanicien de Brest m’avait mal attachés malgré le temps qu’il y avait passé et m’arrêtai une demi-heure environ à Landerneau pour ce travail.
À 18 h. 20 je rentrai à Morlaix.
J’avais donc perdu énormément de temps en réparations, aussi, je résolus de manger à la hâte et de forcer l’allure afin d’aller coucher où j’avais passé l’autre nuit, cette fois je comptais sans le sommeil.
Je quittai Morlaix à 19 h. et je ne pus me tenir éveillé que jusqu’à Belle-lsle, à 40 km. environ. J’y arrivai à 21 heures, me couchai en arrivant, recommandant bien à l’hôtelier de m’éveiller à 3 heures du matin.
Nous couchâmes Bonhours et moi, dans la même chambre mais pas plus l’un que l’autre nous ne nous réveillâmes à l’heure à laquelle je voulais partir.
Le maître d’hôtel en fit autant, de sorte que nous nous levâmes, comme de bons bourgeois, à 5 h. 1/2. J’étais furieux de l’insouciance de cet homme, je ne pus déjeuner tant j’étais contrarié de ce nouveau retard, 3 h. 1/2 de perdues, et lorsque je vins pour payer ma note je ne trouvai plus mon porte-monnaie, je l’avais perdu la veille. Il contenait 60 francs environ. On eut assez de confiance en nous pour nous faire crédit et à 6 heures, nous partîmes pour Saint-Brieuc.
La température était excessivement froide, nous marchâmes quand même à une bonne allure, mais au bout d’une heure, comme je n’avais pas déjeuné, j’arrêtai à 4 km. au-delà de Guingamp où je savais que j’allais pouvoir manger à crédit. Je fis un bon repas et continuai ma route jusqu’à Saint-Brieuc où j’arrivai à 9 h. 25. Là on me remit de l’argent pour continuer mon voyage.
Je pris une tasse de café et repartis pour Montauban-de-Bretagne où j’arrivai à 13 heures. J’avais fait une assez bonne vitesse puisque j’avais couvert 70 km. en 2 h. 1/2, mais je regrettai toujours le temps perdu depuis Brest.
À Montauban-de-Bretagne, Bonhours, me remit 10 francs qui lui restaient sur les vingt francs que je lui avais donnés pour prendre le train, de sorte que nous pûmes nous payer un bon déjeuner  ; mais il fut long à être apprêté.
Je me remis en route à 14 h. 10. Je marchai ferme jusqu’à Vitré, sans aucun arrêt, et parcourus ces 67 km. en 2 h. 10. Là je m’arrêtai I h. 1/2 pour manger et faire retendre ma selle qui commençait à me blesser. J’arrivai à Laval, à l’hôtel de Paris, où mon père m’attendait, vers 20 h. 40. Je me fis donner une douche par Bonhours, et allai faire signer mon carnet au contrôle.
Aussitôt rentré à l’hôtel, je me couchai sans manger — puisque j’avais soupé à Vitré — en priant mon père de m’éveiller à 2 h. moins le 1/4.
Bonhours resta à dîner avec mon père.
À 2 heures précises, j’étais à table, et je puis vous assurer que je déjeunai comme un homme qui ne fait pas une semblable course.
Mon père me demanda quelle était la distance que j’espérais faire aujourd’hui. Je lui racontai le temps que j’avais perdu depuis Brest, et lui affirmai que j’allais coucher à Paris ce soir, j’avais donc 280 km. à parcourir.
Nous partîmes, Bonhours et moi, à 3 heures du matin. À 4 heures précises, nous franchissions Mayenne, soit 27 km. à l’heure. Cette allure était très imprudente et pardonnable tout au plus, à un vélocipédiste qui n’aurait jamais fait de course de fond, c’est pourquoi elle ne me fît pas gagner de temps.
Quelques kilomètres après Mayenne, comme nous montions une côte qui part d’une altitude de 102 m. pour arriver à celle de 287, et qu’il faisait un froid excessif, Bonhours se trouva mal et fut obligé de rester à Le Ribay où il se reposa en attendant le train.
Je marchai plus régulièrement de Javron à Pré-en-Pail où j’arrivai à 7 h. 26 du matin. Je signai et repartis, sans repos, pour Alençon que j’atteignis à 8 h. 15.
Quelle ne fut pas ma surprise en rencontrant, à l’hôtel, ma femme et ma mère, qui avaient, elles aussi, voulu s’assurer si je ne me fatiguais pas à outrance.
En voyant ma bonne mine et l’excellent état où j’étais, elles furent les premières à m’exciter à repartir plus tôt que je ne le désirais.
J’envoyai chercher un des fils Montreuil qui, je le savais, ne me refuserait pas de m’entraîner jusqu’à Mayenne, et je repartis en sa compagnie, à 10 h. 45 d’Alençon.
À quelques kilomètres de la ville, je dépassai deux coureurs qui paraissaient exténués.
Nous marchions à 28 km. à l’heure lorsque Montreuil me demanda si ce n’était pas trop vite. Sur ma réponse, que je ne souffrais pas, il continua en me disant  : si vous marchez ainsi jusqu’à Paris vous en rattraperez plus d’un.

***


Nous arrivâmes à Mortagne à midi 15, nous avions donc avalé 35 km. en 1 h. 10 minutes.
Il était temps, et grand temps, que l’hôtel approchât, car j’avais une faim enragée. Nous nous mîmes à table, et après avoir pris un bon café et fumé un cigare (fumer un cigare  ! quel enfantillage  !!) Je me disposais à partir lorsque l’un des membres du contrôle vint me féliciter, et de ma manière d’accomplir la course et du parfait état dans lequel j’étais.
À 2 heures de l’après-midi, je quittai mon ami Montreuil et marchai sur la Queue-les-Yvelines.
Entre Saint-Maurice et Armentières, je fus pris d’une espèce de syncope qui me paralysa complètement les jambes. J’attribuai cette indisposition à l’heure trop matinale à laquelle j’étais parti de Laval, et je perdis presque connaissance un instant, puisque je fus rouler dans la rigole avec ma bicyclette. Là je m’endormais tranquillement si un paysan, qui m’avait aperçu d’une ferme voisine, n’était venu me réveiller.
Il m’emmena chez lui et voulut que je me repose quelques instants, mais je le remerciai et lui demandai seulement une chose. Ce fut de tirer un seau d’eau au puits et de me le jeter tout entier à la figure. Bien que cette opération lui répugnât, il s’y rendit quand même. L’effet fut souverain, je me sentis réveillé subitement et l’étourdissement était passé. Je remerciai ce brave homme et remontai en machine. J’étais trempé jusqu’aux os, mais le soleil dardait si fort, que je me séchai en très peu de temps.
Je marchai assez paisiblement lorsque j’entendis la trompe d’une bicyclette, c’était Bonhours, qui, après s’être reposé avait pris le train jusqu’à Mortagne. Là il avait rencontré le fils Montreuil qui lui avait dit  : vous pouvez marcher dur, vous ne rattraperez pas Bertaux avant Versailles, il est dans un excellent état et marche facilement. J’étais heureux de le rencontrer à cet endroit car je craignais que le sommeil ne me reprît. À mesure que mon jersey séchait, je sentais l’assoupissement me reprendre. Nous arrêtâmes quelques minutes à Verneuil, je me couchai sur une table pour y dormir 1/4 d’heure.
Ce repos, si minime qu’il fût, me remit complètement. Nous prîmes quelque nourriture à Nonancourt, puis remontâmes en machine pour la Queue-les-Yvelines. J’arrivai à ce contrôle à 10 heures du soir.
Voyez un peu le temps que j’avais perdu avant Verneuil  !
Je parcourus les 67 km. qui séparent Verneuil de la Queue en 3 h. 4 minutes.
Je remplis les formalités du contrôle et nous bûmes, Bonhours et moi, une bouteille de champagne. Nous repartîmes à 10 h. 10. Trois coureurs repartaient de ce contrôle comme j’y arrivais. L’un des contrôleurs me dit  : les hommes qui viennent de repartir à votre arrivée sont exténués, vous pouvez les devancer facilement d’ici quelques kilomètres.
Malheureusement, nous venions de commencer l’effroyable pavé, et, en repartant trop vite sur ces blocs cahoteux, l’essieu de la roue directrice de la machine de Bonhours se brisa net.
Me voilà donc seul pour traverser ce maudit passage de 40 km. Je ne me décourageai pas et roulai le plus vite possible à la poursuite de mes trois adversaires.
Au bout d’une demi-heure, je les rejoignis et les dépassai. Je forçai un peu l’allure, et au bout d’une heure je devais avoir une forte avance sur eux, lorsque je butai contre un bloc de granit et piquai une tête pardessus le guidon de ma machine. Ma lanterne qui m’était si utile à cause de l’obscurité profonde fut brisée en morceaux.
Pour moi je n’eus aucun mal et remontai prestement afin de ne pas être rejoint.
Je fus obligé de descendre plusieurs fois de machine car la ligne d’arbres qui borde cette route pavée m’éblouissait par instant et quelquefois je frôlais le trottoir de ma pédale.
J’arrivai aux portes de Versailles à minuit juste. Le garde qui m’ouvrit la barrière m’assura qu’il y avait plus d’une heure qu’il n’était passé de coureur.
Je filai très vite le long des avenues de cette ville, car je pensais toujours à gagner du temps sur les trois cyclistes qui me suivaient. J’étais si préoccupé de me hâter, que je me trompai d’avenue, et arrivai à une porte qui n’était pas celle qui conduit à Ville d’Avray (Sèvres). Le gardien m’indiqua ma route, je repartis dans la direction qu’il me montra. Je marchai environ 10 minutes. J’étais perdu, je ne savais plus de quelle direction je venais, et je marchais à l’aventure espérant toujours trouver une barrière quelconque où je pusse me renseigner.
Quels ne furent pas mon étonnement et la surprise du gardien de la barrière qui m’avait renseigné, en me retrouvant au même endroit d’où j’étais parti 1/4 d’heure avant. Cette fois, cet homme fut assez complaisant pour venir avec moi jusque dans l’allée que je devais suivre pour sortir de Versailles.
J’étais désappointé du temps que j’avais perdu, et je craignis que mes adversaires ne fussent passés pendant que je cherchais ma route.
Hélas, je n’étais pas au bout de mes ennuis.
De Versailles au lieu de contrôle, Boulevard Maillot, Restaurant Gillet, il y a vingt kilomètres, je mis 2 h. 40 minutes  !  !  ! Vous dire où je fus, je ne le saurais, toujours est-il que je marchai, pendant ces 2 h. 40, à une vitesse d’au moins 16 km. à l’heure. Je demandai ma route plus de 10 fois, tantôt je réveillais des habitants qui me renseignaient assez bien pour un certain bout de chemin, tantôt je demandais à des hommes couchés sur les talus, mais je crois que lorsque je ne recevais pas de sottises, ces voyous m’indiquaient une direction contraire à celle que je devais prendre. J’étais anéanti, désolé, je me décourageai un instant et m’assis sur le bord de la route à la sortie d’un petit village, résolu à attendre le jour  ; puis je me remis en route, déterminé à marcher droit devant moi.
Au bout d’un quart d’heure de marche dans la direction où j’allais au hasard, je me trouvai au milieu d’un grand bois, je crus me reconnaître pour être dans le bois qui sépare Versailles de Ville-d’Avray. Je descendis une côte et, en effet, entrai bel et bien à Ville-d’Avray, précisément par la rue où je venais de passer il y avait 1 Heure 1/2 environ.
Au milieu de cette ville, je rattrapai un vélocipédiste qui me parut un coureur, puisqu’il avait comme nous, le brassard tricolore, mais sa façon de me questionner et ses manières, me firent augurer que j’avais affaire à un filou. Il me dit de le suivre, qu’il connaissait la route  ; bien que je n’eusse qu’une bien imparfaite confiance en lui, j’étais tellement démoralisé d’une aventure qui allait peut-être me faire perdre bien des places, que je le suivis.
Au lieu de sortir directement de Ville d’Avray, comme je supposais qu’on devait le faire, il tourna à droite dans une rue étroite, pavée et qui descendait assez rapidement (route de Sèvres). Je m’aperçus que ma première supposition avait été juste  ; et que je pouvais avoir affaire à un faux coureur et par conséquent à un fripon.
Je retournai sur mes pas sans le prévenir, et remontai cette ruelle pour prendre la vraie route. J’entendis bien mon homme crier après moi, mais je n’y pris garde. Je filai droit devant moi et me reconnus à Suresnes. Je me renseignai à la porte de cette ville, et m’engageai dans le bois de Boulogne. Je m’égarai une fois encore dans les allées de ce bois, mais je ne perdis pas plus de 10 à 15 minutes. Un agent de police, qui stationnait à quelque cents mètres du contrôle, me montra les lanternes qui l’indiquaient. J’étais enfin sauvé.
Un des contrôleurs me dit que l’on était inquiet sur mon retard, attendu que mon passage avait été signalé à la Queue-les-Yvelines à 22 heures.
Le médecin qui me tâta le pouls, trouva mon état aussi normal que possible et fit la remarque que tous les coureurs de 28 à 35 ans arrivaient beaucoup plus frais que les jeunes gens de 20 à 25 ans.

***


Comme je m’y attendais, le temps que j’avais si malheureusement perdu à chercher ma route, me fit perdre deux places, l’un des trois concurrents que j’avais dépassés était probablement resté en route.
Je fus classé 15e. Quelle place aurais-je occupée si je n’avais parcouru que 240 km. chaque jour comme je me l’étais proposé tout d’abord. J’avais donc effectué la distance de 1.200 km. en 4 jours 1/2, avec une moyenne de 290 km. par jour  :
Ier jour ................. 260 km.
2e jour .................. 280 km.
3e jour .................. 295 km.
4° jour et 10 heures . . 365 km.
J’avais régulièrement dormi 5 heures par nuit, et, déduction faite des arrêts, j’avais marché seulement durant 52 heures. J’aurais fait cette course en beaucoup moins de temps si j’avais prévu les dispositions qu’avaient prises les principaux coureurs.
Bien que je n’eusse pas pu marcher des nuits entières, au moins j’aurais pu me procurer des entraîneurs qui m’auraient excité, soigné, et j’aurais pu alors monter des pneumatiques, ce qui m’aurait occasionné beaucoup moins de fatigue, sans compter l’augmentation de vitesse. Des coureurs qui cependant, étaient de forts routiers, auraient pu assurément, eux aussi, parcourir ces 1.200 km. en moins de temps qu’ils ne l’ont fait, mais comme moi, ils n’avaient compté que sur eux pour ce gigantesque tournoi.
Il est à regretter que le «  Petit Journal  », voyant la multitude d’entraîneurs, n’ait pas eu l’idée de faire une chose qui aurait eu une importance très grande, et qui aurait rétabli les mérites de chacun  :
J’aurais désiré, qu’en rentrant au point d’arrivée, chaque coureur ayant effectué le trajet en moins de 6 jours par exemple, ceci facultativement, eût été invité, afin de juger de son état de fatigue, à repartir immédiatement (ou après un repos de quelques minutes), pour effectuer une nouvelle distance de 100 km. ou plus, selon le temps qu’il aurait mis à parcourir ces 1.200 km. Il aurait été intéressant de voir le résultat de cette surprise. Là on aurait jugé de l’état de fatigue avec la plus grande exactitude. Quelques coureurs seraient certainement repartis, mais, pour obtenir le diplôme affecté à cet imprévu, il aurait fallu fixer un maximum de temps, cinq heures, par exemple, auraient été suffisantes.
Pour ma part, j’aurais été heureux de cette surprise et je serais reparti pour n’importe quelle distance.
Je vais vous donner l’emploi de ma journée après l’arrivée au contrôle à 2 h 55 du matin le 11 septembre.
Au restaurant Gillet, nous avions des lits à notre disposition et tout le confort pour des hommes qui exigent quelques soins après une longue route. «  Le Petit Journal  » avait été vraiment admirable de prévoyance pour les coureurs. Aussi bien dans les contrôles qu’à notre retour, nous trouvâmes partout des hommes dévoués qui étaient aux petits soins et à notre service même, avec une bonhomie vraiment digne d’éloge.
Je me reposai donc dans la chambre qui m’était destinée jusqu’à 6 heures du matin. Je me levai si tôt parce que je ne pouvais dormir, je rêvais de mes allées et venues dans le bois de Boulogne et les environs de Paris.
Donc, à 6 heures, j’étais debout. Je devais me rendre à la Maison Rudge, rue Halévy, mais comme je n’avais plus que 30 centimes dans ma poche et que cette Maison n’ouvrait qu’à 8 heures, force me fut, avant de héler un fiacre pour me transporter moi et ma machine, d’attendre l’heure de l’ouverture afin de me procurer de l’argent pour payer mon cocher.
Je me promenais dans le bois en attendant l’heure propice. Arrivé à la Maison Rudge je laissai ma machine et partis dans Paris faire quelques courses, je marchai à pied tout le temps, car je souffrais assis, la selle de ma bicyclette qui était on ne peut plus défectueuse, m’avait blessé très douloureusement.
À 11 heures, j’étais de retour rue Halévy, où je trouvai une dépêche des Cyclistes Normands me demandant quand je rentrerais. Je répondis immédiatement, et à 11 h. 45, je prenais le train pour Caen où j’arrivais à 6 h. 08 du soir.
En descendant de wagon, un employé de chemin de fer me dit  : on vous attend en grande pompe Monsieur Bertaux.
Je ne compris pas très bien ce qu’il voulait me dire lorsqu’un second employé vint m’avertir de la part du Président, de mettre mon brassard tricolore comme je l’avais porté dans la course.
Je compris alors de quoi il s’agissait, je pris ma bicyclette et sortis.
Quel ne fut pas mon étonnement, en voyant la Société entière des Cyclistes Normands et une foule de cyclistes de mes amis qui s’étaient joints à eux, m’accueillir aux cris de Vive Bertaux  !
Trois magnifiques bouquets me furent offerts. Une inscription portée par un des Membres sur laquelle était inscrit le résultat de ma course s’élevait au-dessus de la foule. Ému par cette réception inattendue, je ne pus répondre à toutes les félicitations.
Le cortège se dirigea vers le café du Théâtre où un punch d’honneur m’était offert. Quelques jours après, cette Société m’offrait un magnifique vase en souvenir de cette course Paris-Brest.
Cette fête s’était continuée assez tard, si bien qu’à 11 h. 1/2 je jouais encore au billard avec le Président.
Le surlendemain, je faisais l’ouverture de la chasse avec mes amis. C’est assez vous dire, je pense, la fatigue que m’avait occasionnée cette grande course.
Ernest BERTAUX.

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Voir aussi : Ma course Paris-Brest (Les mémoires de Terront, 1893)