Velocio, par G. Clement (1930)

mardi 21 novembre 2017, par velovi

Écrit au lendemain de la disparition de Paul de Vivie (27 février 1930) par Gaston CLEMENT (1877-1941), Président-Fondateur de la Fédération Française des Sociétés de Cyclotourisme, Le Cycliste, Février 1952, coll. pers.

Dans le domaine du cycle, aucun de ses animateurs, depuis Pierre Giffard et A. de Baroncelli, n’avait tenu une plus grande place que Paul de Vivie.

Un stupide accident - tramway contre piéton - vient de mettre brusquement fin à ses jours, alors que malgré ses 78 ans il restait alerte, avec toutes les apparences physiques et intellectuelles d’une juvénile vigueur, et continuait à accomplir régulièrement de belles randonnées touristiques à travers les massifs montagneux qui avoisinent Saint-Etienne.

Grâce à son journal Le Cycliste, M. de Vivie était depuis 1887 en relations suivies avec les cyclotouristes. Sans arrêt depuis cette date, nous avons pu tous lire, sous sa signature « Velocio », les récits très imagés de ses excursions et voyages, ainsi que les analyses techniques de tous les progrès du cycle qui se sont succédés depuis cette époque.

Sa réputation s’était répandue par toute la France ; on aimait le citer comme un vivant exemple d’activité et de belle santé, entretenues l’une et l’autre, semblait-il, par la pratique continue de la « Petite Reine ».
Quelles utiles leçons, en effet, il donnait à la jeunesse en lui faisant comprendre les joies d’une vie simple en plein air et en lui démontrant les récompenses obtenues de l’effort raisonné.
Cet homme de bien fut un grand Français, en vantant sans relâche les beautés naturelles de notre Pays, accessibles à tous ceux qui savent les chercher et les voir. Il y dirigea des milliers de néophytes auxquels il inculquait l’amour des saines randonnées et le goût d’apprécier en dilettante tous nos sites, montagnes, plaines ou vallées, forêts ou prairies, ainsi que tous les vestiges de notre histoire.

Il fut aussi un grand citoyen, un peu à la manière Spartiate, par la saine philosophie dont il émaillait ses articles, en racontant sa vie d’une simplicité quelquefois un peu rude. Jamais il ne perdait une occasion de critiquer les tendances ou les usages, plus ou moins conventionnels, lesquels sous le vain prétexte de « paraître » compliquent, faussent, ou empoisonnent l’existence. « Pédalez par plaisir et non par amour propre », écrivait-il souvent, voulant synthétiser ainsi le plaisir toujours renouvelé du cyclotouriste, d’être le maître du temps et de l’espace, pour parcourir en toute liberté les itinéraires de son choix, à son heure, à son allure, sans surmenage et sans aucune contrainte.

Quelles polémiques n’a-t-il pas engagées sur la technique des cycles, en vue de les rendre plus souples, plus confortables afin de faciliter la pratique du cyclotourisme.

Il a suivi pas à pas l’évolution de cette technique et il a bataillé ferme en faveur de tous les perfectionnements qui s’imposaient un à un. Il essayait tout ce qui paraissait, lui-même, au banc d’essai de la route, pendant des semaines et des mois ; aussi quand il préconisait un dispositif ou un accessoire nouveau, c’est qu’à l’usage il en avait apprécié la valeur. Pour faire partager son opinion, il lui fallait se montrer persistant, car on sait que toute nouveauté bouleversant les procédés consacrés par la routine, n’est jamais admise d’emblée. Toujours, le temps aidant, ses suggestions parvenaient à se diffuser et à n’être plus discutées.

La collection du Cycliste depuis I887 est fort intéressante à feuilleter. On peut y suivre toutes les controverses, les polémiques auxquelles ont donné lieu l’adoption des pneumatiques, de la roue libre (traitée à son début de machine à pleurésie). Souhaitons que toutes les réunions qui se sont créées sous l’égide de Velocio, comme celle des Grands Bois à Saint-Etienne se continuent dans l’avenir comme s’il était toujours là. Que sa grande figure reste dans notre mémoire, qu’elle serve de ralliement et de trait d’union entre les cyclotouristes, des différents systèmes de poly-multiplication et enfin du pneu ballon.

Combien de modèles, de changements de vitesses, Velocio, lui-même n’a-t-il pas essayé longuement puis analysés et décrits minutieusement. On se rappelle quelques systèmes qu’il a tour à tour préconisés, parmi lesquels :
La bi-chaîne avec débrayage au pied sur le pédalier.
La bicyclette à levier.
Les moyeux à engrenages.
Les pignons compensés.
Les dérailleurs de chaîne (dérivés du Whippet).
La Flottante.

Quels que soient les systèmes étudiés et ses préférences successives, il s’est montré toujours l’ardent défenseur du principe qui consiste à mettre à la disposition du cycliste plusieurs développements commandés en marche.

Il répétait sans cesse : « La poly n’augmente pas nos forces, mais elle permet, en les économisant, une meilleure utilisation de celles qui nous restent ».

Quelles lances n’a-t-il pas rompues à ce propos avec les partisans de l’antique système de la « mono ». Il n’a pas cessé, des années durant, de harceler les plus qualifiés de ses contradicteurs, notamment celui qui disait en 1905, à l’époque du concours des bicyclettes poly-multipliées que le T.C.F. organisait dans la Chartreuse : « Un cycliste digne de ce nom doit triompher d’une côte, si longue et si dure qu’elle soit, sans tricher, avec son développement habituel ; jeunes cyclistes dites-vous bien que ce concours est une aimable prévenance du T.C.F. à l’usage de... vos papas et de vos mamans ! »

Le temps a fait table rase de ces erreurs, à présent la polymultiplication, diffusée par Velocio, n’est plus discutée. Les géants du Tour eux-mêmes, grâce aux roues libres à double denture et au retournement de la roue arrière, disposent de 4 vitesses dont les rapports varient suivant les étapes plates ou montagneuses.

Velocio est venu à bout de toutes les contradictions, non seulement par la discussion écrite ou parlée, mais surtout par son exemple, quand il escaladait lui-même à tous moments, avec le sourire, les cols de sa région, particulièrement ses chers « Grands Bois » et aussi ceux du Beaujolais, du Velay, du Forez, du Vivarais, de l’Aubrac, de l’Auvergne, du Cantal, des Causses, des Cévennes, du Vercors, du Diois, de la Chartreuse, de la Provence, sans omettre les Grandes Alpes : Tour du Mont Blanc, Romanche-Bérarde, Vallouise, Lautaret, Galibier, Izoard, Vars, Cayolle, Allos Parpaillon, etc. Tout récemment encore, il faisait une narration très amusante de sa dernière escalade du Ventoux, l’une de ses préférées, car du sommet il dominait au sud Pernes, son village natal.

Ses vacances de Pâques étaient légendaires. Au début de la belle saison, il mettait à profit ses quelques jours de liberté pour gagner la vallée du Rhône par les Grands Bois et Annonay et à cette époque, souvent poussé par le mistral, il allait le plus loin possible suivant le temps dont il disposait : Les Baux, Marseille, Toulon et quelquefois Nice. La première étape était un essai de résistance qu’il poussait parfois jusqu’à 500 et 600 kilomètres.

A une moyenne minimum de vingt mille kilomètres annuels, quel tableau imposant on peut mettre à l’actif de M. de Vivie !

Enfin, il eut la joie dernière de voir se diffuser une autre de ses théories dictée par l’expérience : l’adoption du pneu souple, à grosse section de 50 mm, et à basse pression, sur des roues d’un petit diamètre et une machine légère. C’est l’actuel pneu « ballon » adopté de plus en plus sur les bicyclettes utilitaires.

Tenons-nous en à ces grandes lignes pour le côté technique, car il faudrait un gros volume pour énumérer toutes ses expériences sur le cycle et accessoires.

Depuis plus de quarante ans, de nombreux amis s’étaient groupés autour de Velocio, partageant ses idées, appliquant ses théories et l’accompagnant dans ses randonnées. Ce furent les premiers disciples du maître. Ils fondèrent la fameuse « École Stéphanoise » qui contribua à démontrer de quel superbe rayon d’action un cyclotouriste, énergique et bien outillé peut disposer même et surtout en montagne.

Peu à peu, l’Ecole Stéphanoise fit tache d’huile, ses adeptes devinrent plus nombreux tant à St-Etienne que dans les grands centres environnants, notamment Lyon, Velocio prit l’habitude de donner, plusieurs fois l’an, rendez-vous à ses amis vers des sites renommés : Yzeron, Duerne, Pavezin, etc. Ce furent les premiers meetings cyclotouristes, où les fidèles convergeaient par cent chemins différents. On y faisait ou on y renouvelait connaissance tout en examinant les différentes nouveautés de l’année.

La renommée de Velocio s’affermit, elle se répandit par toute la France et gagna Paris. C’est ainsi que dès mai 1907, M. Le Rendu, alors président de l’A.C.P. donna rendez-vous à M. de Vivie à Nevers, une vingtaine de Parisiens, une dizaine de Stéphanois venus par la route s’y rencontrèrent. Cette réunion marqua les débuts des excellentes relations des Parisiens avec Velocio. Elles se sont poursuivies jusqu’alors, car jamais un cyclotouriste ne passait à Saint-Etienne sans aller saluer et consulter le maître. Lorsqu’il vint à Paris en juillet 1929 pour prendre part à la manifestation de l’Écho des Sports en l’honneur des « Vieilles Gloires » un grand nombre de cyclotouristes parisiens se firent un devoir d’être sur son passage pour le féliciter et l’acclamer.

Les meetings de Velocio par toute la France préludèrent à la formation de la Fédération Française des Sociétés de Cyclotourisme. Velocio applaudit à la création de cette Fédération à la fin de 1923. Il voyait dans cette union le résultat de ses idées. Il la vit donc prospérer avec plaisir, mais ce fut pour lui comme pour nous une déception de la voir divisée par l’influence de ceux qu’elle gênait, c’est-à-dire par ceux qui voyaient d’un œil inquiet se former l’unité du cyclotourisme.

Sa haute philosophie lui aura fait envisager ce que l’état de choses nouveau peut offrir de bon, c’est-à-dire que bon nombre de jeunes pédales, qui n’y auraient sans doute jamais pensé, s’occupent de cyclotourisme.

Et puis comme dans notre pays le bon sens reprend toujours le dessus, les idées de Velocio triompheront certainement dans cet ordre d’idées, comme elles se sont déjà imposées par les questions d’ordre technique.

Souhaitons que toutes les réunions qui se sont créées sous l’égide de Velocio. comme celle des Grands Bois à Saint-Etienne se continuent dans l’avenir comme s’il était toujours là. Que sa grande figure reste dans notre mémoire, qu’elle serve de ralliement et de trait d’union entre les cyclotouristes.

D’autre part les cyclotouristes français s’honoreront en s’unissant pour une souscription destinée à édifier un souvenir durable à Velocio, soit sur sa tombe, ou mieux encore au col des Grands Bois, qui tant de fois fut le cadre de ses randonnées et de ses expériences.

Le Maître est parti. Son exemple restera une éloquente leçon non seulement pour nous, mais encore pour les jeunes qui viennent, qu’il exhortait à ne pas se laisser gagner par une mollesse pernicieuse.

Nous sommes persuadés que la « Petite Reine » qu’il a tant adulée restera longtemps encore la camarade préférée de tous ceux et de toutes celles qui aiment le grand air et la liberté.

Source Le Cycliste, Février 1952