Festival du Carnet de voyage de Clermont-Ferrand 2023

Espace Voyager à vélo

mardi 5 décembre 2023, par velovi

J’ai exposé des archives graphiques dans l’« Espace voyager à vélo » du Rendez-vous du Carnet de voyage de Clermont-Ferrand, issues de collections numérisées et de ma petite bibliothèque. De plus en plus de carnettistes présentent des voyages à vélo, aussi racontés sous forme de films ou de livres. L’année dernière, j’avais pu exposer de nombreux textes et photos de l’histoire du cyclotourisme. Mon idée était cette fois de présenter des bandes dessinées et illustrations des premiers temps du cyclotourisme, alors que la bd est à nouveau utilisée ces dernières années pour raconter de tels voyages, dont plusieurs présentées sur le festival.

Le premier boom de la bicyclette est accompagné par celui de la presse et de la presse illustrée. C’est aussi là que s’élabore la mise en page de la bande dessinée, alors destinée à un public adulte, parmi d’autres formes d’illustrations. La liberté de mise en forme est plus grande que dans la bande dessinée enfant qui suivra massivement au début du 20e siècle. La composition des planches peut être aussi bien conventionnelle, régulière, comme celle de Christophe, qu’irrégulière, rhétorique, avec parfois des effets «  tableau  ».

Christophe, précurseur de la bande dessinée en France et adepte du genevois Töpffer, a dessiné pour Le Cycle.
C. Gondpal, Le Cycle, n°107, 1893 Source BTV / Ville de Paris

D’autre part, la presse vélocipédique illustrée était passée jusque là au travers de l’érudition des spécialistes de l’histoire de la bande dessinée [1]. Des planches cyclistes presque inconnues d’auteurs ayant une place dans l’histoire de la bd sont ainsi à découvrir, comme des planches d’artistes cyclistes moins connus.

Des histoires imagées étaient ré-adaptées à travers journaux et pays dans des variantes cyclistes. Ci-dessous, «  Le cycliste et l’abeille  » est inspiré de scènes de Wilhelm Busch [2], avec des changements d’échelle pour dessiner l’insecte. Profitant de la notion de croquis, la composition est elle irrégulière, les cases varient à chaque fois de forme. L’une d’elle est épinglée comme un affichage, des traces de colle apparaissent, reprenant un procédé utilisé dans certains reportages dessinés, parfois d’après photos.


La bande dessinée exposée la plus emblématique était Excursion en montagne, à la fois par son découpage et par l’illustration de la technique du fagot. Des personnes qui avaient écouté l’émission Lsd ont tout de suite fait le lien. Les cyclotouristes attachaient des branches à une corde pour se freiner dans les descentes et éviter l’emballement du pédalier (les vélos avaient des roues serves, soit des pignons fixes, avant l’utilisation de la roue libre vers 1900 qui mènera à l’utilisation de meilleurs freins). S’y trouvent aussi l’usage du train surnommé «  le grand frère qui fume  », les premiers pneumatiques et l’exploration de la montagne par les cyclotouristes bien antérieure aux grandes courses (le Tour de France met les Pyrénées à son programme seulement en 1910, avec la fameuse étape Luchon Bayonne).

Parue en feuilleton, la composition de cette bande dessinée est audacieuse, avec des cases non régulières, numérotées en cercle autour d’une image centrale pour le premier et le dernier épisode, avec des découpages dans le sens des pentes dans les trois autres. Des incrustations en superposition donnent un sens non conventionnel à la lecture, complétant des transitions de cases avec des lectures parfois à rebours [3].

Des mises en pages originales étaient également présentes chez O’galop (connu par ailleurs particulièrement à Clermont-Ferrand par son dessin de Bibendum ) :

O’Galop, Radfhar-Humor, 1896
O’Galop, Radfhar-Humor, 1895

Le vécu cycliste était sensible chez des artistes moins connus comme Georges Conrad, Edouard Loëvy, Francis Garat, ou E Bergevin.

E. Loëvy, La bicyclette, n°69, 1893

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E. Loëvy, illustration dans La vélocipédie pour tous, Daryl, 1892
E. Loëvy, La Bicyclette, n°61, 1893

La bicyclette couplée à la bande dessinée a été propice à l’usage de mouvements visuels – travelling, champ-contrechamp, plongée et contreplongée. Le découpage des cases permet aussi l’emploi d’amorces de bicyclettes.

La Bicyclette, 1893
Champ et contrechamp, plongée et contre-plongée, sens de lecture non-conventionnel donnent de la fluidité à cette balade en forêt.
Bergevin, Le Cycle N°111 , 1893 Source Ville de Paris/BTV

La révolution des transports et de la reproductibilité des images s’accompagne au même moment de l’expérimentation de multiples dispositifs optiques de capture et de projection : décomposition du mouvement dans les expériences photographiques de Muybridge, photographie instantanée, lanterne magique, prémisses du cinéma... et du « moving gaze » [4]. La vogue des spectacles d’ombres, notamment ceux du cabaret du Chat Noir, inspire des histoires imagées en silhouettes. O’galop, Rabier, Kneiss seront aussi des réalisateurs de dessin animé au début du siècle suivant.

Radfahr-Humor, 1899
Un travelling arrière épuré avec des traits simples et la quasi absence de décor (il tient en une ligne)
Francis Garat, La Bicyclette, 1893

La bicyclette a permis une révolution de l’habit féminin et une plus grande autonomie de déplacement. Sur les tandems mixtes, la position de la femme à l’avant avait suscité de vifs débats parmi la gent masculine sur la question de la direction. Un dessin de Conrad présente ainsi une cyclotouriste à la première position d’un tandem, une scène peu présente dans nos représentations aujourd’hui. S’il y avait alors des rédactrices, je n’ai pas trouvé d’illustratrice cycliste attitrée dans la presse à la fin du 19e. Un dessin d’une lectrice, Mme Zoé, reçu à la rédaction de La Bicyclette a lui été repris par le dessinateur maison Francis Garat, comme pouvait le faire la presse anglaise avec son lectorat. Il faudrait sans doute aussi mieux connaître les pseudonymes ou signatures. Qui était Catulle ?

Guilmard, La Bicyclette, n°61, 1893
E. Loëvy, La bicyclette, n°83, 1893

Des scènes pouvaient parler aux adeptes du « bikepacking » du 21e siècle, qui consiste à voyager léger sans s’encombrer de porte-bagages et du confort nécessaires au cyclocamping.

J’ai hésité à mettre sous vitrine l’autobiographie auto-éditée de Major Taylor, s’éloignant du thème du voyage à vélo en lui-même. D’une autre façon, la bicyclette lui aura permis de connaitre le succès sur les vélodromes de plusieurs continents en franchissant bien des obstacles. La bande dessinée est aujourd’hui un medium pour transmettre son histoire [5].

Véritable carnet de voyage cette fois sans lien avec la presse, une reproduction d’un carnet de croquis et d’un carnet de route de l’artiste Alexandre Nozal nous amenait du côté du lac du Bourget.

Un comic strip de Verbeck [6] a lui fait sourire, bien que je n’ai pas croisé de personne familière de son œuvre. Suite à une discussion, je suis allé découvrir de mon côté Winsor Macway. Verbeck et Winsor MacCay partageaient les pages du New Yorks Herald.

«  Effet d’optique  » aurait pu être encore plus évocateur de l’art en devenir de Gustave Verbeck. Il aurait aussi nécessité une analyse et une contextualisation plus complexe :

Verbeck semble puiser dans ses multiples influences pour transfigurer l’audace de ses amazones de la bicyclette (théâtre d’ombre, pictogramme, dessins réversibles japonais, peut-être son vécu à Nagasaki, San Francisco, New-York, contraction/concaténation d’éléments doubles...), avec des éléments que l’on pourra retrouver ultérieurement dans The Upside-Downs of Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo. ou les Tiny tads. Le style de l’habillement et des vélos est plutôt inédit à l’époque. C’est un grand pas de côté vers son univers créatif par rapport aux représentations qui l’entouraient probablement à Paris (amazone était alors un terme en vogue dans la presse à la fois pour parler des cyclewomen en bloomer dont le costume faisait scandale et des guerrières du Dahomey, souvent représentées dans le registre colonial plus dénudées qu’elles ne l’étaient en réalité).
Verbeck, Le Cycle, 1894

Une vitrine était consacrée à Frank Patterson, illustrateur de la presse cyclotouristique anglaise élevé au domaine public cette année. Outre son dessin à la plume Gillott 303 des paysages, il respectait l’aspect technique des vélos, un objet difficile à dessiner. Il a appris auprès des premiers illustrateurs cyclistes comme Roger Moore et il a formé d’autres artistes comme Reg Gammon. Il aura publié des scènes cyclotouristes pendant six décennies de 1893 à 1952, soit des milliers de dessins.

Ma surprise fut de voir remonter dans des discussions des souvenirs de lecture enfantine avec Benjamin Rabier, via des livres illustrés qui se transmettent entre générations – stéréotypes compris (et je me suis ainsi rappelé de ma propre lecture enfant du Roman de renard des grands-parents).

En famille
Pêle-Mêle 8 Juillet 1904

À noter que j’avais dégoté une vache qui rit très précoce de Rabier, précédant celles de Adolf Oberländer (« Großartiger Erfolg », Fliegende Blätter, n° 2681, 1896). Dans quel sens a voyagé le rire du ruminant ? Avis aux spécialistes [7].

Une très rare revue du Cycliste époque Vélocio était aussi ouverte sur le récit Cinq jours en montagne, mais elle a peu attiré l’attention. Une bd à son sujet serait probablement bienvenue, plus légère à digérer que plusieurs décennies et volumes de récits de randonnées et d’articles techniques.

Si l’on entend souvent répéter « Le vélo , c’est le futur », le vélo a aussi une histoire souvent peu connue, qui peut être utile au slow-tourism et autre démarche low carbon d’aujourd’hui.

Merci à la bibliothèque du Tourisme et des voyages Germaine Tillion et au portail des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris pour certaines images issues de ses collections

Portfolio

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