Le Tour de la Plaine du Forez (1888)

vendredi 14 février 2020, par velovi

Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste, Décembre 1888, Source rétrospective 1934

Depuis longtemps je me disais  « Il faut, coûte que coûte, que je fasse un record  ; c’est la mode aujourd’hui  ; il n’y a pas d’honnête veloceman qui ne s’efforce, à la fin de la saison, quand il se sent bien entraîné, d’établir ou de battre un record.
J’avais déjà, pour une raison ou pour une autre, laissé passer plusieurs dimanches, quand, mercredi dernier, je vais trouver un mien ami et je lui dis  :
— C’est demain, jour de Toussaint, que je veux faire mon record  ; voulez-vous m’accompagner  ?
— Je veux bien, me répondit-il  ; quel sera l’itinéraire  ?
— Voici. Je passe par St-Genest-Lerpt, St-Just, Bonson, Montbrison, Boen, Feurs, Montrond, la Fouillouse et l’Etivallière, cela me fait un total de 109 kilomètres que je compte parcourir en 6 heures, arrêts compris.
Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain matin, 6 heures, mais, à 6 h. 1/4, je pars tout seul, persuadé que le temps sera magnifique et que je ne pouvais pas choisir une plus belle journée. Mon ami, qui avait consulté son baromètre, s’était prudemment abstenu.
J’arrive à Bonson à 7 h. 20, à Montbrison à 8 h. 10 et à Boen à 9 heures précises  ; les routes sont raboteuses et, malgré le ressort de mon British Star, je suis fort cahoté, surtout entre Montbrison et Boen  ; de plus, des empierrements très fréquents coupent mon élan.
De Boen à Feurs, 17 kil., le sol est très roulant et presque plat  ; c’est la plus belle partie de mon itinéraire. Je vais à toute vitesse et je pensais atteindre Feurs en 40 minutes, quand une faiblesse soudaine me surprend  ; mon estomac criait famine  ; je lutte bien encore un moment, mais je suis forcé de m’arrêter dans une ferme et de boire un bol de lait, ayant fait le projet de ne manger qu’à Montrond.
Je traverse Feurs, 68 kil., à 10 heures et, quand je débouche sur la grande route, je me trouve en face d’un vent du Midi furieux. Je n’y avais pas fait attention jusque-là, parce que, depuis Boen il ne pouvait me prendre que de biais  ; du reste, ce vent ne paraît s’être déchaîné avec violence que sur les 9 h. 30  ; pendant toute la matinée, j’avais cru, au contraire, que la brise venait du nord ou de l’ouest  ; car, loin de me pousser, je l’avais eue constamment en face.
Quoi qu’il en soit, dès ce moment, la partie était perdue  ; avec un temps calme, j’aurais pu, en m’arrêtant un quart-d’heure à Montrond, être à Saint-Etienne à midi et quart, il est très facile, en effet, d’aller en deux heures de Feurs à Saint-Etienne, tant la route est bonne. Mais, avec un vent soufflant en tempête, il n’y fallait pas songer. Je mets cinquante minutes pour arriver à Montrond, complètement vanné, et me demandant si je ne ferai pas mieux de prendre le train.
Je me repose, je déjeune et me remets en route à 11 h. 30, et je ne suis, beauseigne, arrivé à Saint-Etienne qu’à 2 heures, noir de poussière, après avoir, pendant deux heures et demie, disputé le terrain, pas à pas, à ce coquin d’Eole, qui semblait s’être juré de me faire reculer, tant il m’assaillait avec furie.
Il m’arrivait, à certains détours de la route, de chanceler sur ma selle, tellement la secousse était violente et imprévue, et je zigzaguais un moment avant de refaire face à l’orage.
Qu’on ne me parle plus de faire des records.
Velocio.

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