La route, la voiture et la bicyclette (Avril 1909)

mardi 25 avril 2017, par velovi

Par Théodore Chèze, Touring-Club de France, Avril 1909, Source gallica.bnf.fr / BnF


Il nous faut, cyclistes, en prendre notre parti. La grand’route, dans un rayon d’une centaine de kilomètres, pour le moins, autour des cités très populeuses, la route nationale appartient à l’automobile. Et l’automobile le lui fait bien voir. Peut-être un jour qu’il faut espérer prochain, l’automobile contribuera-t-elle à nous doter de routes meilleures, et plus parfaites qu’on n’en a jamais connu. Mais, pour l’instant, elle ne contribue qu’à rendre exécrables les routes existantes. Et la raison s’en conçoit aisément.

Nos routes, en effet, dans leur mode d’établissement dernier, perfectionné, ne furent jamais conçues que pour résister à l’écrasement. Le piéton leur était léger. Les plus lourds charrois s’y succédaient, des années durant, sans les trop bouleverser et en ne les usant que d’une façon régulière, presque méthodique. La bicyclette y roulait sans laisser de traces. A peine sorti de Paris, par exemple, et passé les premiers kilomètres où viennent aboutir fardiers, tombereaux, voitures maraîchères, l’on trouvait le sol ferme, uni, élastique et dur à la fois : la bonne route où c’était une joie véritable de rouler à petite ou grande allure.

Aujourd’hui, la bonne grande route n’existe plus, ou presque plus. Pour la retrouver, il faut s’en aller loin, vers des provinces que l’automobile n’a pas encore envahies. Mais les routes de Normandie, et celles de la Beauce, et celles de la Loire, avec celles de la Brie et celles de la Champagne n’existent plus dans leur splendeur première. Je ne parle pas des routes de l’Ile de France qui furent toujours déplorables.

C’est que toutes ces routes, aujourd’hui doivent, à cause de l’automobile, résister à l’arrachement, et qu’elles ne le peuvent. Ce n’est pas le poids qui use la route et qui la défonce, c’est la vitesse avec laquelle ce poids se déplace sur la route. Les quatre roues d’une automobile n’écrasent pas le sol sur lequel elles roulent : elles l’arrachent. Elles rongent la croûte superficielle, la râpent, décollent les pierrailles agglutinées, séparent ce que le rouleau associa, pulvérisent et déchiquettent. Derrière elles, les lourds charrois achèvent l’œuvre, en se succédant sur un sol dont la couche superficielle protectrice est partie, et finissent de défoncer la route qui ne- leur oppose plus une résistance suffisante. J’ai vu empierrer et cylindrer quatre ou cinq fois en trois ans, par exemple, la route de Paris à Versailles et je l’ai toujours retrouvée, trois mois après sa réfection partielle ou totale, ravinée, bossuée, bouleversée et impropre à toute circulation.

Aujourd’hui, une route où se fait une circulation automobile quelque peu intense présente un aspect bien particulier, toujours le même, et significatif. Au milieu, une bande de la chaussée, dépouillée de terre, constitue une râpe mordante, une sorte de large lime à décortiquer les caoutchoucs les plus purs. Des deux côtés de la râpe, sur une largeur d’un mètre environ, avant la bordure d’herbe et les fossés, deux bandes de poussière où l’on « dérape » et où l’on « chasse » à plaisir.

Quel que soit le côté que l’on suive, si l’on est obligé de serrer sa droite, il faut rouler dans la terre mouvante, en risquant la « bûche » à chaque tour des roues vacillantes.

Pour peu que l’on hésite à rouler là-dedans, les roues de l’automobile qui vient passent à dix centimètres de votre guidon ; et cela ne laisse pas que d’être inquiétant.

La route de Paris à Rouen, par exemple, est un spécimen parfait de l’état actuel de nos grandes voies de communication ; et je suis certain que pas un cycliste ne me démentira si j’affirme que la parcourir n’est plus qu’une joie douteuse. En quelque tronçon qu’on la prenne, elle est hostile à la bicyclette et au cycliste. De Saint-Germain à Épône, creux et bosses s’y succèdent plus pressés qu’en ces billards de foire où, si maladroit qu’on soit, les trois billes ne peuvent manquer de tomber en des trous.

D’Épône à Mantes, on roule dans le gravier, les cailloux coupants et la terre meuble. De Mantes à Bonnières, il n’est pas possible de trouver cent mètres d’un sol ferme.

La côte de Gaillon est comme un champ labouré et la descente du Trou du Diable est faite de sables mouvants.

Et cela continue.

L’auto, elle, roule là-dessus ou là-dedans sans trop grands dommages, encore qu’à tels virages, aux bords desquels s’entassent les terres rejetées par les passages de voitures précédentes, il lui arrive d’esquisser des valses dangereuses.

Le temps semble venu — pour combien d’ans, je l’ignore — où il nous faut, cyclistes, chercher résolument d’autres chemins.

La faute de cet état de choses n’incombe point à l’automobile parce qu’il n’y a point faute, là ou il y a nécessité fondamentale, conséquence inévitable. Mais, de cet état, l’automobile est la raison. Mieux vaut donc, en présence de la circulation toujours plus intense des automobiles sur la route nationale, nous en aller sur les chemins de grande communication et sur les chemins vicinaux eux-mêmes. Car, tous ces chemins, pour qui les connaît et les fréquente, mènent partout où mènent les routes nationales, un peu moins directement, parfois, mais, souvent, pour ne pas dire toujours, plus pittoresquement.

Je crois que l’éditeur avisé sera celui qui nous donnera le premier une carte routière cycliste de la France conçue sur un plan nouveau et où la plus grande importance sera accordée aux beaux itinéraires que l’on pourra effectuer par les chemins où ne fréquentent pas les automobiles.

Je crois aussi que les communes et les départements avertis entreprendront bientôt la mise en état de viabilité parfaite de toutes ces voies secondaires de communications qui deviendront pour nous les principales.

Ils attireront ainsi parmi leurs villes, leurs bourgs et leurs villages, grâce aux bons chemins qu’ils offriront à leurs bicyclettes, tous ces cyclistes qui dispersent et éparpillent autour d’eux, par pièces de cent sous, tout autant de richesse que les automobilistes en laissent, par louis et billets, en quelques villes privilégiées.

Théodore Chèze. Tcf 04.1909