Un Retour en arrière (1916)

vendredi 10 juillet 2020, par velovi

Par Paul de Vivie alias Vélocio, Le Cycliste, 1916, Source Archives départementales de la Loire cote IJ871/3

Il a failli m’en arriver une bien bonne  ! sans Guy d’Ondacier j’allais redevenir partisan de la monoserve tant décriée. Mais mon médiéviste collaborateur s’est indigné et je suis rentré en moi-même  ; bien que je n’aie pas pour cela lâché la vieille monoserve de 1891 que j’ai dénichée dans mon grenier et dont je me sers avec grand plaisir depuis quelques mois.
La longue descente du col des Grands Bois en roue libre, quand il fait froid, m’a toujours été désagréable, non pas que je redoute la pleurésie dont nous menaça le capitaine Perrache, mais j ’y attrape facilement l’onglée : puis les genoux sont un peu raides quand on arrive au bas de la côte, transi et mal à l’aise, juste au moment où l’on devrait, en rentrant chez soi, être en excellentes dispositions, n’avoir ni chaud ni froid ou plutôt chaud que froid.
J’avais donc rééquipé deux vieilles machines pour mon service d’hiver, l’une à deux vitesses la grande, serve, et la petite, libre, par débrayage au pied et deux chaînes dans un carter à bain d’huile, l’autre simplement monoserve et d’allure un peu archaïque avec son pédalier large, ses manivelles à coulisse et la chaîne à gros rouleaux au pas de 25,4 qui fut il y a vingt-cinq ans, si justement estimée quand elle succéda à la chaîne à blocs. Or, la première de ces deux machines me donna moins de satisfaction que la seconde  ; je m’y trouvai moins à l’aise  ; son cadre à doubles tubes extraordinairement rigide me secouait trop en dépit de pneus très gros (45 mm.)  ; tandis que la seconde à cadre ouvert pour dame me donnait un confortable auquel je ne suis plus habitué depuis que je recherche le rendement optime.
La monoserve eut donc mes préférences et comme son développement de 4 m. 60 est un peu fort pour le 7 à 8 % dans la boue ou contre le vent, je fais à pied, tout comme autrefois, les deux premiers kilomètres de la route qui nous sépare de la vallée du Rhône  ; dans le 5 % et même dans les quelques passages à 6 % que je rencontre ensuite, je puis pédaler sans effort anormal, et, au total, je ne perds pas beaucoup de temps à la montée : j’en perds davantage à la descente, mais c’est tout profit puisque je conserve de la chaleur. D’ailleurs nous ne sommes pas forcés, même à l’E. S., de courir toujours la poste.
Ayant longtemps pédalé sur roue serve, puisque je n’ai accepté la roue libre qu’en 1898, pour ne l’adopter définitivement qu’en 1903, mes muscles n’ont pas protesté sérieusement contre ce retour en arrière et je n’ai ressenti — toujours comme autrefois — une légère courbature des cuisses, qu’après une descente longue et rapide avec grand vent dans le dos, pendant laquelle il m’avait fallu contrepédaler énergiquement. J’ai bien un bon frein sur jante, mais je ne m’en sers pas et je le garde pour les cas imprévus. En général le poids des jambes augmenté d’une très faible pression suffit d’ailleurs pour maintenir l’allure à 20 ou 22 kilomètres à l’heure dans les descentes moyennes à 6 %.
J’ai retrouvé des sensations de ma jeunesse cycliste et j’ai compris la mentalité des cyclistes qui, comme M. L. dont le cas m’avait paru curieux, reviennent à la monoserve après avoir fait un essai loyal de la polylibre. On sent mieux sa machine, on fait davantage corps avec elle, on se dégage peut-être plus facilement dans un encombrement, au milieu de la foule   ; on saute en arrière avec plus de promptitude  ; on sent enfin augmenter nettement sa cadence et moi qui, d’ordinaire, n’aime pas à tourner à plus de 60 tours, je me surprends à tricoter automatiquement en palier à 80 tours : la pédale remontante, entraînée par l’élan même de la machine, relève plus vivement une jambe paresseuse que ne peut le faire, avec roue libre, le seul poids de la jambe descendante.
Le promeneur et même le touriste peu pressé pourrait donc parfaitement se contenter d’une polyserve si toutefois on en trouvait sur le marché. Mais il m’a paru que la vitesse commerciale serait moindre avec la roue serve et que la fatigue se ferait sentir plus vite à cause du manque des périodes de repos si fréquentes avec la roue libre. Il y a bien les repose-pieds  ! n’en tenons pas compte, ce serait dangereux pour le randonneur. Celui-ci n’a rien à gagner à revenir à la roue serve d’antan, mais les autres et surtout ceux qui pédalent en tout temps, ne se trouveraient pas mal d’avoir dans leur écurie une bonne vieille roue serve du temps jadis.
Il est seulement fâcheux qu’on ne puisse plus avoir des moyeux à plusieurs vitesses et à roue serve tels que, furent pendant la décade 1890— 1900 le Bi-Gear, le U. et R., le Hub et d’autres encore.
Actuellement je ne vois guère de possible avec roue serve que le système primitif et la poly-chaîne : et encore celle-ci doit-elle obligatoirement [1] avoir roue libre sur les petites vitesses.
Mais on pourrait fort bien n’avoir qu’une roue motrice à deux pignons serves qu’on attellerait pour l’hiver au lieu et place du moyeu polymultiplié et qui serait préparée pour donner deux développements par déplacement de la chaîne.

LOCIO.


[1Sauf avec les systèmes à baladeur dans le pédalier ou dans le moyeu qui donnent la roue folle entre les deux.

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