La bouillabaisse adoucit les moeurs

mardi 1er août 2017, par velovi

Dans LA FRANCE EN BICYCLETTE, Étapes d’un touriste de Paris à Grenoble et à Marseille, Jean Bertot, Ancienne Maison Quantin, Librairies imprimeries réunies, Paris, 1894, p. 226-232, vélocithèque personnelle

La mer, la mer bleue, formait à l’horizon comme une idéale ceinture, sur laquelle se découpait en zigzags étranges, en incohérentes lignes, tout un chaos de montagnes, tout le massif des Maures et sa bousculade de pics hétéroclites, puis plus loin les montagnes de Toulon et d’Ollioules, et un pic isolé qui nous cachait Marseille ; la Sainte-Baume, longue muraille brusquement arrêtée, la montagne carrée de Brignoles ; tout cela brun rouge, mais tranché d’ombres d’un bleu véhément et net, d’une netteté de lame, d’une netteté d’acier, jusqu’aux derniers plans et à l’extrême lointain. Du côté opposé, autres monts, autres rocs, gris et décharnés, piqués d’oliviers comme l’est de vermine le manteau brun d’un pauvre homme ; les déchirures violentes de la vallée de Quinson, du Vallon Sourd, et, tout au loin, des Alpes neigeuses et d’innombrables glaciers ; enfin, tout à nos pieds, Fox sur son mamelon aplati ainsi qu’une brioche sur laquelle on s’est assis, Tavernes, Barjols, Salernes, Aups, autant de petits tas de choses indéfinissables, qui sont des maisons. Le sommet du Besseillon est un belvédère incomparable.
En descendant, nous traversâmes Pontevès, pauvre village aujourd’hui, grosse ville autrefois, et berceau de tous les Pontevès actuellement en cours. Du château, qui s’élevait sur une terrasse de rocs commandant toute la vallée, il ne reste que quelques tours, sans aucun intérêt, mais qui meublent bien le paysage et y font ce qu’on appelait au siècle dernier « une jolie fabrique ».
« Tous les répoublicans y je vous dis, sont des canailles !
— Et vous autres, sales conservatours vous n’êtes qu’un tas de rien du tout !
— Oui, conservatour je suis ! Je suis le défenseur du Grand Saint Marcel, je le défendrai toute ma vie ! Vous autres, répoublicans, c’est tous des fripouilles, oui, des fripouilles ! »
C’est dans ces termes amènes que s’interpellaient à pleine voix un notable de Barjols et le cocher de la voiture qui nous menait en excursion au Vallon Sourd.
Il faut dire que le Var est une chaudière où les passions politiques bouillonnent sans cesse et qu’elles menacent sans relâche de faire éclater. Mais la chaudière n’éclate jamais. Grâce à cet excellent esprit méridional qui fait que l’on vit familièrement les uns à côté des autres, au grand soleil, grâce à cette fraternité à la fois touchante et comique qui fait que personne ne s’étonne de voir un notaire s’en aller bras dessus bras dessous avec un portefaix, toutes ces grandes disputes n’ont pas d’autre effet que de fournir un échappement à ce besoin de pérorer, de crier, de se griser de paroles, qu’éprouve tout Provençal. Dans le Midi, personne n’est modéré. On est ou clérical forcené, ou radical féroce. À Barjols ceci se complique de la question du Grand Saint Marcel, le patron de la ville, une affreuse statue qu’on promène en grande pompe les jours de grande fête. Saint Marcel est un fétiche, un palladium, auquel les conservatours défendent que l’on touche. Comme le disait notre cocher : « Qu’on dise tout ce qu’on voudra de mon père, de ma mère, de ma femme et de moi ; mais qu’on ne touche pas au Grand Saint Marcel. » Naturellement les républicans, connaissant l’endroit sensible, ne se font pas faute d’accabler le Grand Saint Marcel d’impitoyables brocards. La guerre n’est pas près de finir.
Le plus heureux de tout cela, c’est qu’après un trajet enchanteur dans un val resserré entre des rochers de grès aux formes imprévues et extraordinaires, nous nous trouvions, le notable répoublican le cocher conservatour et nous, qui en fait de politique sommes principalement bicyclettistes, en train de faire une épique partie de boules au bord de la plus gracieuse rivière qui soit, l’Argens, gracieuse par son nom et par les rochers et les frissonnantes verdures qui bordent son cours.
Cependant que nous éblouissions les autochtones par notre habileté dans leur jeu national, sous un pan de rocher un déjeuner succulent s’improvisait. La bonne Mlle Roumey, la dryade de ces bois, découpait des pommes d’amour pour l’inévitable omelette, plumait des poulets, péchait une bouillabaisse dans son vivier, et bientôt après notre troupe joyeuse faisait sur un banc rustique un festin qui aujourd’hui encore me met l’eau à la bouche.
La bouillabaisse adoucit les mœurs. Après ce rustique repas, conservatour répoublican et nous-mêmes, nous entonnâmes à qui mieux mieux l’hymne au Grand Sant Macèou, patroun dé Barjoou :
Grand Sant Maçèou, ô patroun vénérable,
Deis Barjourens qu’ounourouns lou pays.
Van l’imploura qu’an va grounda l’oouragè
Ou qu’un malaou es à l’in-extremis.

L’envoucation es ben facilo à faïrè :
Laïssoun parla leïs couars que l’aïmoun tant
Et leïs souffrants soun soulagea, pècaïré !
Se an l’amour et la fès oou grand Sant.

Deïs Barjourens lou millour interprète
Oouprés dé Diou, es lou Sant rénouma ;
Ooussi chascun, quand approcho sa festo,
Tout plen d’ardour es hérous de canta (1) :

Lou béou grand Sant Macéou,
Leïs tripétos, leïs tripétos.
Lou béou grand Sant Maçéou
Leïs tripétos vendran leou,

Et raou plaou, plaou
Raou plaou, plaino .bis),
Raou plaou, plaou
Raou plaou. plaino,
Raou plaou, plaou ; plaou plaou.

(1) Ces trois strophes sont de M. C. Gabriel de Barjols. Les deux derniers couplets de cette chanson naïve, qui donne une parfaite idée de l’idiome de Barjols, se chantent à l’église le jour de la fête de saint Marcel, au milieu de l’enthousiasme délirant de la population.