Tanus

jeudi 3 septembre 2020, par velovi


Par D’Espinassous, Le Cycliste, juillet 1901, Source Archives départementales de la Loire, cote Per1328_7

Le 17 juin je faisais mon sac  : j’avais décidé d’aller à Albertville, et de là par Beaufort, remonter la vallée du haut Doron jusqu’à Roselend. Dans le journal dont j’empaquetais une petite boîte de thé, un mot me frappa  : Viaduc de Tanus.
Je lus l’article  : immédiatement mes projets furent modifiés, et je résolus de partir pour Rodez.
Ne soyez pas surpris de ce brusque revirement  : j’en suis coutumier. Je n’aime rien tant que l’imprévu, et souvent à la dernière minute je change mon plan de voyage.
L’imprévu est le grand plaisir de la vie  : si l’on connaissait l’avenir, peut-être ferait-on fortune, mais en tous cas l’existence serait insupportable, et il ne vaudrait plus la peine de vivre. C’est l’imprévu qui est l’essence de la vie, les plus grandes joies sont celles que nous apporte l’inconnu, toujours pour nous gros d’espérance. Je partis donc pour le Rouergue.
Aux prairies et aux bois de Rochegude, succède la plaine nue et sèche d’Auzon  : à droite la vue embrasse toute la chaîne des Cévennes. L’importante usine de produits chimiques de Salindres dépassée, bientôt Alais se montre dans son atmosphère enfumée. Insignifiante à visiter.
Treize kilomètres poussiéreux et monotones, terminés par une montée et une descente rapides, m’amènent à Anduze. Assise au pied d’une montagne complètement dénudée, cette ville est torride l’été. À voir un très beau jardin public.
Dans le lointain, sur une colline, se dressent les ruines féodales de Tornac. La route court ensuite à travers des garrigues rocheuses et des taillis d’yeuses  : paysage gris, brûlé, encore plus aride après Saint-Hippolyte. À la Cadière, les montagnes apparaissent, dominées par la pyramide aiguë du pic d’Anjau  : une longue descente et le torrent de Sumène franchi, voici Ganges.
À gauche du pont, j’aperçois la demeure qu’a habitée quelque temps mon meilleur ami. Quelles bonnes heures j’ai passées dans ce jardin, qu’un immense figuier couvre à moitié de son ombre. Aujourd’hui je ne m’arrête pas, et j’ai hâte d’avoir dépassé le toit où je fus si affectueusement accueilli.
À la sortie de Ganges, le chemin devient plus intéressant  : tracé parfois en corniche sur l’Hérault, il en suit les sinuosités jusqu’à la bifurcation de Valleraugue. À remarquer l’entrée des gorges de la Vis, la cascade de Roquedur. Sur les bords du fleuve tournent de grandes roues de bois, norias servant à l’arrosage des prairies. Les montagnes de plus en plus hautes ont leurs pentes couvertes de magnifiques châtaigneraies  : l’air devient plus vif et plus pur. Nous sommes en pleines Cévennes. Après Pont-d’Hérault, la route remonte l’Arre, et bordée à gauche par des prés plantés de pommiers, ne tarde pas à atteindre le Vigan. Cette ville, très humide l’hiver, est un séjour d’été pour les habitants des plaines surchauffées de Nîmes, qui y trouvent d’épais ombrages et des eaux d’une extrême fraîcheur. Pour le touriste  : à traverser.
8 kilomètres plus loin Arre  : je vais y déjeuner. Il est 10 heures et demie, j’ai déjà couvert 88 kilomètres et une halte un peu longue sera la bienvenue. D’ailleurs je préfère, et de beaucoup, les mets simples, honnêtement préparés, de ces modestes auberges de village, aux menus frelatés et prétentieux des hôtels.
2 heures viennent de sonner. 67 kilomètres me séparent encore de Millau, point terminus de l’étape du soir, et à 15 kilomètres à l’heure, en moyenne, je n’arriverai qu’à 6 h. 30  ; mettons 7 heures avec les cigarettes fumées à l’ombre des châtaigniers. Il n’est que temps de repartir.
Peu après les Trois-Ponts, commence la montée du tunnel d’Azon  ; cette rampe de 5 kilomètres n’est pas très dure, et il y a quatre ans, allant sur l’Aigoual, je l’ai gravie avec une multiplication de 1m,48.
Le paysage est plus qu’ordinaire, comment vous le dépeindre  ? il n’y a rien, presque rien à en dire. Dans ces occasions-là, prenant un sujet, je lâche la bride à mon imagination  ; et alors souvent a lieu un phénomène que vous avez éprouvé peut-être, le dédoublement du moi. Dans le cas où vous ne le connaîtriez pas, je vais vous le décrire en deux mots.
Quand le dédoublement se produit, il semble que le moi se soit soudain divisé entre deux personnalités. L’une pense, réfléchit, poursuit le développement du sujet choisi  ; l’autre surveille la route, évite les obstacles, nous guide sûrement. Les distances disparaissent, les kilomètres fuient sans que nous en ayons conscience, et on est très étonné de se trouver aussi loin.
Et voyez, précisément en pensant à cette explication que je complais vous donner, le phénomène s’est produit et je suis à la bouche du tunnel  : vous m’excuserez donc si je n’ai pas décrit la longue côte.
Xavier de Maistre a connu le dédoublement et plusieurs chapitres du Voyage autour de ma chambre lui sont consacrés.

«  Je me suis aperçu, dit-il, que l’homme est composé d’une âme et d’une bête — ces doux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l’un dans l’autre, ou l’un sur l’autre, qu’il faut que l’âme ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état d’en faire la distinction.  »

J’arrête cette citation  : il serait très imprudent de la commenter, car si l’âme est la partie pensante... pour l’honneur du cyclisme, restons-en là.
Le tunnel est glacial. Je remets veston, manteau et le traverse à pied, le plus vite possible. Une rapide descente conduit à Alzon. Ensuite montée, à pente modérée  ; paysage triste.
Décidément c’est insupportable de suivre une route pareille  : rien que des steppes à perte de vue, d’aspect morne et désolé. Ce serait à rebrousser chemin, si je n’entrevoyais comme compensation Tanus et Bozouls.
Connaissez-vous Bozouls  ? Voici ce que je viens de voir dans le guide de l’Auvergne sur ce village. Ses habitants, paraît-il, ont fait placer à la bifurcation de la grande route un écriteau sur lequel on lit  : «  Bozouls. — Ce site, le plus pittoresque de la France, fait l’admiration des touristes de l’Europe. »
Pour un écriteau suggestif, c’en est un. Mais il me semble que les habitants de Bozouls vont un peu loin et que la modestie n’est pas leur fort. J’avoue, non sans une profonde humiliation, que son nom même m’était inconnu. À quoi pensent donc les touristes de l’Europe  ? pourquoi sont-ils si cachottiers  ?
Je me sers dans ce voyage du guide de M. de Baroncelli, guide très exact, très concis et que deux légères additions rendraient presque parfait. Ainsi, étant donné le trajet Millau-Rodez, il faudrait qu’entre ces deux villes le kilométrage fût continu.
Je m’explique  : je suis, je suppose, à Séverac, et désire savoir combien de kilomètres j’ai faits depuis Millau, ou bien quelle distance me sépare de Rodez. Une énervante opération est nécessaire  : d’où ennui et perte de temps. De plus, le guide devrait indiquer les cotes d’altitude. Demain j’ai à gravir les 9 kilomètres de la montée d’Aguessac et j’ignore absolument sa déclivité  ; connaissant l’altitude de la Grailherie et de la Baraque de Jean, les deux points extrêmes de la rampe, je saurais par un calcul fort simple si je dois changer de multiplication. Ces deux critiques faites, je n’hésite pas à recommander ces guides à tous les touristes.
Je viens de passer sous le grand viaduc de la ligne de Tournemire  ; à mesure que je m’élève, le Saint-Guiral et les montagnes du Lingas apparaissent, mais le pays est toujours âpre et stérile. Enfin me voici au haut de la côte, aux Capéliers.
Des rochers isolés, semblables à des menhirs, prenant le soir l’aspect de mystérieux pénitents blancs, telle est l’origine de ce nom.
L’endroit est désert, la nuit presque sinistre, et au clair de lune la vue de ces rochers est très impressionnante. Je me rappelle encore, tout jeune, revenant de la chasse, le vague effroi que je ressentis en traversant sur le tard cette sainte-vehme de pierre.
D’ici, j’aperçois très loin sur le Causse noir, les toits d’une demeure, où enfant j’ai vécu d’heureux jours. Combien sont vivants ces souvenirs du jeune âge...
Des Capéliers, on domine la voie ferrée, qui par une dernière rampe, escalade le Larzac, immense plateau où paissent des milliers de brebis. Le chemin suit le vallon de la Virenque, et par la courte montée de Sauclières, franchit l’axe des Cévennes.
La longue et rapide descente de Saint-Jean-du-Bruel décrit ses lacets — dont deux fort brusques — dans une châtaigneraie. Ma marche est de 30 kilomètres à l’heure, aussi suis-je vite au bas de la côte, et quelques minutes me suffit pour qu’un paysage vert, lumineux, succédât aux landes grises et sèches du plateau. La route m’a été familière, c’est le motif de cette vive allure, mais ordinairement je ne dépasse pas 20 kilomètres. Rien n’est traître comme une pente que l’on ne connaît pas.
Je ne m’arrête pas dans la petite ville montagnarde. J’y ai beaucoup connu autrefois le dernier descendant de La Hire, seigneur de Vignoles, héroïque compagnon de Xaintrailles, le fidèle serviteur de Charles VII. Aujourd’hui tous les visages me sont étrangers.
La route, ombragée par des châtaigniers, longeant de fraîches prairies, arrive bientôt à Nant. Je descends de machine pour prendre du café noir et me reposer un instant.
Le chemin côtoie toujours la Dourbie  : la vallée se resserre et devient plus sauvage. Après un hameau, dont la vieille église abandonnée remonte aux Carolingiens, une descente m’amène rapidement devant Cantobre, curieux village s’il en fut.
Au sommet d’une colline à pic sur la rivière, s’élève une muraille verticale de rochers, aux formes tourmentées, haute d’environ 50 mètres  : grisâtres, teintés de rouge et de bistre, ces rochers disparaissent à certains endroits sous le lierre. De nombreuses cavités, de profondes anfractuosités trouent en noir ce formidable rempart. Sur la plateforme rocheuse le village, dont les toits en châteaux de cartes se découpent sur le ciel. L’effet est étrange et par une nuit claire doit donner une vision du moyen âge.
Huit kilomètres dans l’étroit défilé, et la route passe devant Saint-Véran, un des sites les plus extraordinaires des Cévennes. Bâti sur le rebord du Causse noir, Saint-Véran s’accroche aux parois de la roche et semble suspendu sur l’abîme. Les maisons se groupent au pied du château, dont les murs lézardés et les tours sont couverts de lierre. C’est un fouillis de plantes grimpantes et d’arbustes. Le vieux manoir se dresse sur une couronne de rochers hérissés d’aiguilles, fortification naturelle qui le rendait presque imprenable.
Je regrette que le temps me manque pour monter à Saint-Véran, j’aurais aimé revoir ces ruines. Quant à la visite de Montpellier-le-Vieux, dont à Sainte-Marguerite, je vais croiser le chemin, je ne sais si je dois la recommander aux touristes. Tous en sont revenus déçus  : inconvénient ordinaire des sites trop vantés. D’ailleurs ceux des Cévennes ont été surfaits.
Saint-Véran dépassé, la route franchit la Dourbie et en suit désormais la rive droite  : elle est encore resserrée entre les routes falaises du Causse noir et le Larzac, dont les crêtes crénelées ressemblent souvent à de véritables forteresses. Après le village de Massobiau, la gorge s’ouvre, et dans la vallée du Tarn, Millau apparaît.
Je ne décrirai pas cette ville — être exact m’entraînerait trop loin — je me contenterai de dire que le fameux capitaine de Carbon de Carbon-de-Casteljoux, dont le nom a été immortalisé dans Cyrano, avait, il y a peu d’années, des descendants à Millau.
Le lendemain, je pars à 3 heures. La route remonte le Tarn jusqu’à Aguessac, puis côtoyant un ruisseau, arrive au hameau de la Grailherie, où commence la rampe de 9 kilomètres annoncée par le guide.
L’affreux pays  ! la fastidieuse montée  ! à chaque instant, je regarde ma montre, comptant les kilomètres faits, ceux qui restent à faire. Enfin, le point culminant est atteint  : j’ai droit à une halte et à plusieurs cigarettes.
Assis sur l’herbe, adossé à un rocher, je veux écrire quelques notes résumant le chemin parcouru. Je ne trouve rien, rien qui rende bien l’absolue insignifiance du paysage. Laissons donc le paysage sans description, et félicitons-nous plutôt que la série des côtes ait pris fin.
En effet, du Vigan à la Baraque-de-Jean, à part la section Nant-Millau, la route n’a été qu’une suite de montées et de descentes, et merveilles de la petite multiplication, ce trajet des plus pénibles s’est effectué sans la moindre fatigue.
Pourquoi ne conterais-je pas aux lecteurs du Cycliste comment j’ai été amené aux petits développements  : et ainsi je noircirai les pages de mon carnet.
Abonné en 1894 et 1895 au Véloce-sport et à La Bicyclette, je lisais avec intérêt et curiosité les articles sur les petites multiplications. J’avais à cette époque une bicyclette anglaise développant 4m,63 - pignon 17 x 8. — J’essayai 17 x 9 ou 4m,12  : rien d’appréciable. Je tentai ensuite 17 x 10, soit 3m,70 et m’attaquai à une pente à 10 %. Est-ce inexpérience, je ne fis pas cent mètres. D’ailleurs en plaine, c’était exaspérant, en descente complètement «  simiesque  ».
Je déclarai alors que l’auteur de ces articles avait sans contredit beaucoup de talent, mais encore plus d’imagination  ; que si les montagnes étaient gravies par lui, elles y mettaient une bonne volonté extraordinaire  ; et qu’enfin, je n’en avais jamais rencontré d’aussi aimable composition.
J’en restai là de mes essais, pris plus tard une grande multiplication, et cycliste doublé d’un bon marcheur, me résignai à monter les côtes à pied.
À la suite de «  l’hégire  » de Vélocio, je n’avais pas renouvelé mon abonnement à La Revue. Le Véloce-sport sombra, La Bicyclette également  ; les journaux quotidiens de sport ne relataient que prouesses de coureurs  : bref, je n’ouvris plus aucun journal traitant de questions cyclistes.
Un jour, me fut envoyé, à titre d’ancien abonné, le numéro du 31 juillet 1899 du Cycliste. Le récit de «  l’ascension  » de Laffrey par Vélocio me fit sursauter et me tira de ma quiétude. Monter la rampe de Laffrey à bicyclette, me dis-je, c’est bien invraisemblable  ; d’un autre côté, ce récit respirait une indiscutable véracité.13 Je ne savais que penser.
J’échangeai plusieurs lettres avec le directeur de La Revue, et après avoir reçu une invitation à faire une «  excursion expérimentale  », je partis pour Saint-Étienne.
J’avoue que dans mon for intérieur, j’espérais confondre Vélocio  : ce ne fut pas précisément le résultat que me donna la montée du barrage de la Valla à la Croix de Chabourey, et si quelqu’un fut confondu, ce ne fut pas le courtois directeur du Cycliste.
J’écourte un peu ce sujet, mais quand il s’agit de petites multiplications, on ne peut guère se livrer à de «  grands développements  ».
Remettons-nous en selle. J’ai maintenant, dans un étroit et vert vallon une descente de 8 kilomètres, juste compensation de la montée. 5 h. 30. Le château de Séverac apparaît  : je vais m’arrêter pour déjeuner au buffet de la gare. Sur les conseils du guide, j’ai pris un raccourci, et chose surprenante, le chemin n’a pas été allongé.
La route de Rodez suit la vallée de l’Aveyron, longeant souvent la voie ferrée. Les villages aux toits rouges sont depuis longtemps disparus, et l’ardoise rend l’aspect de ceux que je traverse, plus sévère. Des châteaux aux tourelles élancées s’aperçoivent, à travers les arbres de leurs parcs. Le chemin tracé dans des terres violet carmin est peu intéressant, il est «  quelconque  ». Je ne le décrirai pas.
9 heures. La haute tour de la cathédrale de Rodez se montre dans le lointain, et bientôt je suis au bas de la colline sur laquelle s’élève la ville  ; une côte de 2 kilomètres et je mets pied à terre. Il est 9h. 40. Tanus n’est qu’à 42 kilomètres, je peux me reposer.
Après avoir pris une tasse de thé et quelques fruits, je repars à 11 heures. Sur le mur d’une des dernières maisons de la ville, une plaque bleue des ponts et chaussées, porte  : pont de Tanus à 42 km, et cette indication faillit me faire commettre une grave erreur.
La route descend en pente rapide sur les bords de l’Aveyron, puis par une pente très dure escalade le plateau. Le ciel est couvert au Nord de lourds nuages blancs, le temps à l’orage, la chaleur écrasante. Ce trajet est exténuant sous cette température débilitante qui me détend les nerfs  : pas un souffle d’air, et il me semble marcher dans une fournaise.
Oserai-je le dire  ? — mes récits, à défaut d’autre mérite, auront au moins celui d’être véridiques — je mets 3 heures pour faire 18 kilomètres  ! presque à tout instant, à moitié suffoqué, il me faut m’arrêter à l’ombre de vieux chênes. Brûlé par le soleil, ébloui par la réverbération de la route, une soif ardente me dévore, et sous ce ciel de feu mes forces m’abandonnent.
Le chemin est continuellement bordé de haies d’aubépine ou de grands arbres mais vu sa largeur et l’heure, il n’est point ombragé. Chaque propriété est entourée de haies vives  ; des bouquets de bois alternent avec les champs. L’ensemble est très vert et rappelle certaines parties de l’Emmenthal.
Les femmes que je rencontre sur la route sont la plupart habillées de noir et marchent nu-pieds. Les jeunes filles ont les pommettes rouge luisant, les vieilles la peau parcheminée, mais toutes ont l’air également renfrogné. Elles travaillent aux champs avec les hommes et nombreuses sont celles que je vois biner des pommes de terre.
L’intérieur des maisons où je pénètre pour demander de l’eau, est d’une malpropreté repoussante  ; tout y est imprégné de l’odeur écœurante de l’étable. L’abord de la fermière est rogue, et c’est d’un geste ennuyé qu’elle me tend la cruche  ; à peine peignée, très sale, la figure terreuse, et le regard fuyant, je crois bien qu’un anthropophage, tant soit peu délicat, mourrait de faim en ce pays.
Ma bouteille remplie, je remercie. Jamais on ne me répond par un «  à votre service  » qu’accompagne, en Provence, un aimable sourire, suivi toujours d’un «  heureux voyage  ».
Ici, personne ne fait place au cycliste  ; des bœufs, des vaches obstruent souvent le chemin  ; j’ai beau corner, il me faut descendre. À une de ces rencontres, exaspéré, j’apostrophe la gardienne — «  C’est ainsi que vous vous dérangez  !  » — Oui, réplique-t-elle sèchement sans me regarder.
La route très poussiéreuse, grimpe les collines par des rampes raides, que leur peu de longueur m’oblige à monter à pied. J’arrive enfin à la baraque de Fraysse absolument exténué. Il est 2 heures, je n’ai pas déjeuné et je sens que si j’impose, sous cette atroce chaleur, cette fatigue à mon estomac, c’en est fait de l’étape. Je me contente donc de prendre du café et des biscuits. D’ailleurs, dans cette atmosphère embrasée il serait peu prudent de repartir immédiatement après le repas, ce que je suis forcé de faire.
De la Baraque à Tanus je n’ai plus que 25 kilomètres de descente. La route trop rarement ombragée par des châtaigniers et des chênes est brûlante, mais la rapidité de ma marche me procure un peu de fraîcheur. L’aspect du pays change et je traverse des landes où croissent de maigres genêts.
Pour tromper mon ennui j’évoque le Dauphiné, où montagnes, forêts, torrents, ravissent continuellement les yeux. Un troupeau de moutons qui barre le chemin m’enlève à ma rêverie, et l’imperturbable sans-gêne du berger me contraint à sauter de machine. J’en profite pour fumer à l’ombre d’une haie, car la chaleur est accablante. Plus une halte est longue, plus difficilement on s’en arrache. Je me mets enfin en selle, me promettant de ne descendre qu’à Tanus. Je m’étais pourtant arrêté près de Naucelle pour rouler une cigarette, quand j’aperçois venant vers moi un promeneur tout habillé de noir  : il s’appuie sur une canne et boite assez fortement. Grave et solennel, il passe me lançant un regard irrité, dont naturellement je n’ai cure. C’est un vélophobe assurément, quelque victime de chauffeur peut-être...
Un peu étonné, j’avise un cantonnier, et m’enquiers du sombre personnage — «  C’est, me répondit-il en baissant la voix, en signe de respect pour le nom qu’il allait prononcer, c’est le président du tribunal de ***, actuellement en visite chez un de ses parents  ».
Un magistrat  ! j’aurais dû m’en douter  : il y a longtemps qu’en France la justice est boiteuse. Je le connais de réputation le président de ***, et devant lui cyclistes et chauffeurs peuvent tabler sur le maximum. Et moi qui le prenais pour un huissier  : quelle «  magistrale  » erreur  ! Pendant cet entretien avec le cantonnier, un cycliste m’a croisé et à ma grande surprise m’a salué. Qu’elle devient rare chez nous, cette courtoisie aimable, cette confraternité sportive qu’on trouve encore à l’étranger  !
C’est le premier touriste que je vois et j’ai déjà fait 275 kilomètres. Si, dans le Dauphiné, la Savoie et sur la route Paris-Nice, les rencontres sont fréquentes, il n’en est pas de même dans l’Auvergne. L’été dernier, je suis venu du Lioran à Alais sans apercevoir un seul cycliste. J’excepte les quelques villes que j’ai traversées et leur banlieue, où ils font des «  raids de 5 kilomètres  » à 30 ou 35 à l’heure.
Arrivé à Saint-Martial, je gravissais à pied un court raidillon, quand par paresse de consulter ma carte, j’interroge l’instituteur qui sortait de l’école.
— À quelle distance suis-je du pont de Tanus  ?
— 6 kilomètres et vous avez une terrible descente.
— Pouvez-vous me dire si le pont est fini  ?
— Le pont  ? Vous voulez sans doute parler du viaduc  ?
— Viaduc ou pont, repris-je, c’est tout un. Je viens voir le pont de Tanus de la ligne d’Albi.
— «  Pont-de-Tanus, répondit l’instituteur, est un village et n’a rien de commun avec le viaduc de ce nom  ; vous étiez en train de vous fourvoyer. À Pont-de-Tanus, il vous aurait fallu suivre à pied un mauvais sentier au bord de la rivière, long de 3 kilomètres avant de parvenir au viaduc. Ici, au contraire, vous n’avez qu’à prendre pendant 2 kilomètres ce chemin, à gauche, constamment en plaine, qui vous mènera droit au chantier du pont métallique, bien loin encore d’être terminé.  » Cet incident est providentiel et me permettra de revenir ce soir à Rodez.
Le chemin est étroit mais bon, et après avoir traversé un hameau, j’atteins le bord de la profonde gorge du Viaur. Là, laissant ma bicyclette à une baraque transformée en cale, je descends vers le chantier.
Me voici au pied de l’immense échafaudage  : c’est une véritable cathédrale de bois  ! — «  il y en a pour cent mille francs  », me dit un surveillant. Le pont n’est pas près d’être fini, et trois ou quatre ans seront nécessaires à son achèvement  ; seule, la partie qui se trouve sur la rive gauche du Viaur est terminée, et l’échafaudage que je vois, doit servir à monter la partie symétrique de la rive droite. Ensuite on procédera au montage de l’arc.
Sur l’autre versant, au sommet de la montagne que j’ai en face, s’élèvent les bâtiments qui abritent les machines et les ateliers. À côté se voient des monceaux de pièces métalliques peintes au minium. Un plan incliné à double voie descendait par une pente vertigineuse, les lourdes pièces à pied d’œuvre. Là, elles étaient prises par des grues électriques. Sur la rive droite elles seront envoyées par câble.
Le viaduc de Tanus ne ressemble en rien à celui de Garabit  : ici point de hardi tablier reposant sur de sveltes pylônes et donnant à ce dernier pont une apparence aérienne. Le viaduc du Tarn est constitué par deux gigantesques troncs de prisme rectangulaire, reliés par un arc qui sera elliptique, au lieu d’être parabolique comme à Garabit. Quoique à treillis, ces troncs paraîtront lourds et massifs.
L’arc, à la clef, n’aura pas ses deux parties invariablement liées, mais réunies par une fermeture «  à genouillère  ». Celle fermeture assurera la flexibilité de l’ouvrage et facilitera la dilatation du métal.
Le viaduc de Tanus aura 223 mètres d’ouverture et 116 m de hauteur. Les dimensions correspondantes de Garabit sont 165 mètres et 124 mètres.
D’une portée plus grande que Garabit, et vu la forme surbaissée de son arc — à la flèche très petite il paraîtra naturellement moins haut, et n’aura pas l’aspect orgueilleusement triomphant du viaduc du Cantal.
Le site, bien que très pittoresque, ne rappelle que de loin la gorge sauvage, escarpée, noire de buis de la Truyère, si impressionnante quand on débouche du côté de Saint-Flour.
Et sur le pont de la route de terre, quelle féerique vision  !
Dans les airs, à une hauteur qui tient du prodige, à une hauteur je dirais même invraisemblable, tant elle paraît étrange, se découpe sur le ciel en dentelle d’acier, l’arc merveilleux.
Sur les bords de la rivière, l’impression de grandeur de cette œuvre, surhumaine, la sensation de non vu, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, est inimaginable  ; et quoique par lui-même le viaduc de Garabit n’ait aucune qualité esthétique, rien qui ne l’attache à l’art, on ne peut s’empêcher d’être saisi, presque oppressé par sa beauté.
Je me rappelle, descendu sur la rive de la Truyère, l’étonnement, si ce n’est l’effarement que j’ai ressenti  : sous le grand arc, je me faisais l’effet d’un habitant de Saturne contemplant son anneau. J’ai pu, ici même, à Saint-Martial, me procurer quelques renseignements. Le tracé de la ligne d’Albi comportant le viaduc de Tanus, accepté par les Ponts et Chaussées, on s’aperçut qu’un nouveau tracé abaissant la voie de 30 mètres permettrait un pont en pierre  : mais on recula devant de nouvelles expropriations et on s’en tint au premier projet.
D’une durée forcément limitée, ces ponts sont de vraies folies métallurgiques  ; leur entretien est très dispendieux et ils exigent une surveillance de tous les instants. Les molécules du métal travaillant sans cesse, sa texture se modifie et le viaduc peut se rompre sans que rien fasse prévoir cette rupture. C’est ce qui est arrivé en Suisse il y a une dizaine d’années, et le pont qui céda sous le passage d’un train avait été visité peu avant. Que de rivets ont déjà sauté à Garabit, souvent dans des cornières impossibles à remplacer. Ces ponts, — je souhaite de me tromper, — sont de véritables «  ponts à catastrophes  ». Je sais bien que l’ingénieur est toujours décoré, mais je me permets de trouver la compensation insuffisante.
Pour conclure, je dirai que le viaduc de Garabit est l’œuvre d’un ingénieur et d’un artiste, celui de Tanus simplement d’un ingénieur. J’engage les touristes à aller à Garabit et non à Tanus. Il est 4 heures, je puis retourner à Rodez  : Coucher dans une de ces auberges est au-dessus de mes forces. La chaleur continue à être intense, cependant sur le plateau une brise assez forte se met à souffler. J’ai devant moi 25 kilomètres de montée ininterrompue que le vent rend plus dure et je me sens très fatigué. J’avance péniblement quand l’inspiration me vient de prendre ma petite multiplication  : je vais lentement, il est vrai, mais la résistance du vent est annihilée, et à 7 heures je repasse à la Baraque de Fraysse.
Une courte montée de 500 mètres et j’aborde la descente de 18 kilomètres sur Rodez. Ma lassitude a presque disparu dans la fraîcheur du soir et je marche à grande allure. Bientôt la vieille cathédrale apparaît dorée par le soleil couchant et au loin s’aperçoivent les lignes bleuâtres de la Margeride.
Au pont de l’Aveyron, on m’indique un raccourci montant à 17% et poussant ma machine, j’arrive enfin à l’hôtel. Les dix mille ne furent pas plus joyeux devant le Pont-Euxin  !
Hier j’ai fait 155 kilomètres, aujourd’hui 160, et dépassé donc de beaucoup mon étape ordinaire qui est de 120. Est-ce la chaleur qui les a rendus si pénibles  ? je ne sais, mais je n’ai pas mon endurance habituelle. De tous les facteurs qui facilitent une excursion, la température est le principal.
Après d’abondantes ablutions et un très court repas, je sors de l’hôtel. Une bise froide s’est levée, et, sous l’influence de cet air vivifiant, je ne ressens plus aucune fatigue. Je promène longtemps sur l’esplanade, où de nombreux forains luttent entre eux de musiques discordantes et très tard, je me retire.
Levé de grand matin, je quitte Rodez à 8 heures. J’ai visité la cathédrale qui est fort belle, les voûtes sont très hautes, les piliers peut-être un peu massifs. Quant au clocher, c’est une merveilleuse ciselure de pierre.
La route de Bozouls n’offre aucun intérêt  ; elle monte continuellement à travers des champs incultes, ensuite l’aspect du pays se modifie et elle descend dans des vallées boisées. À 10 heures je suis devant le «  modeste  » écriteau. Là, prenant à gauche un chemin pierreux, j’arrive en quelques minutes à Bozouls-le-Bas.
Rien ne peut rendre l’effet stupéfiant que produit la vue de ce village. Je vais essayer, par acquit de conscience, de vous en donner une idée, mais je n’espère pas réussir  ; pour comprendre Bozouls il faut le voir.
Imaginez, sur un plateau, un village coupé en deux par une immense fracture de 150 mètres de profondeur et de 40 de largeur. De chaque côté du précipice, les maisons bâties jusque sur l’extrême bord se font face. Au fond de la sombre gorge, au pied de ses parois absolument verticales, Bozouls le Bas. Les rocs de cette formidable fissure sont noirâtres, tachés de jaune  ; le lierre et des touffes de plantes retombantes s’accrochent aux moindres anfractuosités.
Je laisse ma bicyclette dans une mauvaise auberge, et passant un pont, je monte à Bozouls-le-Haut. Ici, la vue sur l’abîme est surprenante, et jamais je n’ai visité plus extraordinaire village. J’avais mal jugé ses habitants  : ils disent vrai, et Bozouls constitue une curiosité unique.
Je redescends chercher ma machine, et après une courte halte à la source dont l’eau est glaciale, je reviens sur la route et mets pied à terre 200 mètres plus loin, à la Rotonde.
Le temps est très lourd et c’est avec un véritable plaisir que je me repose à l’ombre d’un arbre, à côté de l’auberge. Je fumais depuis un quart d’heure, quand s’arrête devant moi un cycliste du cru.
Un cycliste  ! dois-je l’appeler ainsi  ? Non, c’est simplement le possesseur d’une bicyclette. La palette ne fait pas le peintre.
Avec un magnifique sans-façon, il s’assied à ma table et demande de la bière. C’est inouï comme certains cyclistes ont un irrésistible penchant à la familiarité  !
Celui-ci est très jeune, 18 ans à peine  : son air est si naïf, si confiant, il a une si bonne figure, que je l’accueille bien, et m’amuse à le faire causer. Ma machine l’intrigue et il m’adresse de nombreuses questions  : les bicyclettes à plusieurs multiplications lui sont complètement inconnues. Les journaux vélocipédiques et les revues de tourisme ne pénètrent que difficilement, il est vrai, dans ces pays arriérés  ; mais que de cyclistes dans de grandes villes n’en savent pas davantage. Réellement, je suis toujours étonné de leur ignorance  ; combien peu se tiennent au courant des progrès de ce sport. Qu’ils sont rares également, ceux qui ont pour leur machine les soins attentifs et assidus qu’elle réclame. Que de bicyclettes bruyantes et déréglées je rencontre  ! La machine du véritable cycliste doit, rapide, glisser sans bruit.
Pendant ce court entretien, le ciel s’est obscurci du côté de Rodez, et je viens d’entendre au loin le sourd grondement du tonnerre. Il serait plus qu’imprudent de partir pour Peyreleau dont 97 kilomètres me séparent encore  : je vais me rapprocher de la voie ferrée, dans le sens opposé à l’orage, afin d’avoir une chance d’évasion.
En route donc pour Campagnac-Saint-Geniez, qui n’est qu’à 38 kilomètres. De là j’atteindrai facilement les bords du Tarn, le Causse noir et l’Aigoual.

d’Espinassous

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