Le Rêve (1900)

dimanche 3 février 2019, par velovi

Par D’Espinassous, Le Cycliste, Janvier 1900, Source Archives Départementales de la Loire Per1328_7

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Comment suis-je au pied des Pyrénées, chef de l’ambassade envoyée par Philippe IV au devant du roi de France ?
Comment hier encore, obscur gentilhomme du Forez, suis-je devenu l’ambassadeur de Sa Majesté Catholique ?
Je suis bien éveillé cependant : ce brillant cortège de seigneurs qui m’entourent, s’inclinant respectueusement devant moi, écoutant avec déférence les moindres de mes paroles, me montrent que je ne rêve pas.
Quel est donc ce mystère ? Quel philtre, quel breuvage enchanté m’a donc été versé ? et, merveille des merveilles, je parle, je comprends l’espagnol.
Suis-je revenu plus de deux cents ans en arrière ? Est-ce une de mes vies antérieures que je revis ?
Cette morgue castillane, cette hauteur qu’on m’a si souvent reprochées, était-ce une réminiscence du passé ?
Folie ! c’est un rêve, et bientôt je vais arriver au réveil.
Pourtant ce riche costume de velours noir tout chamarré d’argent que je touche, ces dentelles que je froisse, ces rubis qui scintillent, sont bien des réalités, et féerie ! à mon cou, retenu par un splendide collier, brille la Toison d’or.
Qui suis-je ? Ce charme, quel est le mot magique qui le rompra !
Ambassadeur du roi d’Espagne, j’attends Louis XIV, roi de France et de Navarre.
Louis franchira les Pyrénées par le col d’Anéou : au dernier moment a été abandonnée la route par Irun et la Udassoa.
Trop de souvenirs peut-être s’attachaient à ce nom : ces promesses de fidélité à l’infante, promesses si outrageusement violées... assez tête folle, un courtisan doit-il avoir de pareilles pensées ?
Raisonnons froidement : hier le roi a dû partir de Pau, comment aujourd’hui peut-il bien être ici ?
Erreur d’interprétation sans doute, des dépêches de M. de Lionne : Louis ne peut arriver dit-on.
Le chemin que suivra le roi est long et pénible, les pentes inabordables aux voitures de la cour : Louis viendra donc à cheval, et la traversée la plus rapide demande quatre jours...
Le canon a tonné !
Sur les hautes tours de Hucsca, à côté de l’étendard de Castille, vient d’être hissé le drapeau blanc, aux trois fleurs de lys d’or : ses larges plis flottent joyeusement au vent.
Les cloches de la cathédrale sonnent à toute volée, répandant sur la campagne comme une rumeur de fête.
Le roi est en vue !
Les lourds carrosses royaux attelés de six mules nerveuses aux somptueux harnachements, se sont rangés sur les bords du rond-point : les gardes font la haie, je m’avance suivi de l’ambassade.
Toujours le canon tonne.
Au loin, sur la route, des éclairs ont brillé : le roi approche avec une rapidité miraculeuse, sa monture jette des feux éclatants, c’est un flamboiement d’argent et d’or.
Toutes les têtes se sont découvertes, tous les regards sont fixes, tous les cœurs battent : un frémissement, une effervescence, un délire courent sur la foule : puis tout à coup, le saisissement, la stupeur.
Le roi ! magie ! il est à bicyclette !
Louis à bicyclette ! c’est à devenir fou : de quel enchantement suis-je donc le jouet !
L’habit de satin rouge constellé de pierreries, la poitrine barrée du cordon bleu, Louis, dans une auréole de lumière et de pourpre, apparaît.
Nec pluribus impar ! c’est bien le Roi Soleil !
Louis descend de machine.
C’est une merveilleuse bicyclette, elle éblouit les yeux : aux lueurs fauves de l’or, s’allient les blancs éclats de l’argent.
Le cadre entièrement doré est fleurdelys d’azur : sur l’avant, un nom étincelle en lettres de diamants : Vélocio !
De chaque côté du pédalier, trois pignons ciselés par Germain resplendissent : Louis a six multiplications !
Colbert avait bien fait les choses.
Le roi a mis pied à terre : le silence est solennel !
Louis s’est avancé, et d’un geste royal montrant sa bicyclette : « Messieurs, il n’y a plus de Pyrénées ! »

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