Un Touriste (mai 1900)

lundi 13 mai 2019, par velovi

Par D’Espinassous, paru dans Le Cycliste, Mai 1900, Source Archives Départementales de la Loire cote Per1328_7, licence ouverte 2.0 étalab de réutilisation de l’information

Je viens répondre brièvement à quelques questions que, dans le dernier numéro du Cycliste M. le commandant Collet me fait l’honneur de m’adresser. (1)

Machine. — Bicyclette Gladiator Roulements à cuvettes indéréglables, à mon avis, bien supérieurs à ceux à cônes. Sur ma demande, frein extérieur sur la roue avant. Sur la roue arrière, autre frein manœuvré par un minuscule levier placé sous le bec de la selle.
Ce frein que j’appellerai «  frein Philidet  », du nom de l’habile et ingénieux mécanicien qui l’a conçu et construit, est d’une extraordinaire puissance. Il peut dans un parcours de 4 à 5 mètres caler la roue et la forcer à patiner. Dans les descentes longues et rapides, mis à un autre cran, il permet de les faire dans une sécurité absolue, et remplace avantageusement le fagot aujourd’hui interdit en Dauphiné. Ce frein reste constamment serré et ne se desserre qu’en pressant le ressort du déclenchement.
Le frein Philidet se compose d’un secteur à crémaillère fixé par un collier sur le tube horizontal de la machine  : un levier à une dent mobile engrenant sur la crémaillère, est relié par une tige à un patin de frein vissé sous l’entretoise de la fourche arrière. Une pression imperceptible avec un seul doigt et quelle que soit la vitesse la machine est arrêtée.
Comme pneumatiques, j’ai depuis quelques jours des bandages de 45 millimètres absolument imperforables et qui me permettront d’arriver désormais sûrement à l’heure fixée. Je leur ai fait subir, avant de les adopter, une longue et «  épineuse  » épreuve  ; ils en sont sortis victorieux.
Ma selle est une selle Lamplugh 1899 n° 253. Je l’ai choisie très dure. Une selle dure ne blesse jamais et ses vibrations ne contrarient pas celles du pneumatique, ce qui n’est pas le cas pour les selles à ressort à boudins où l’on vibre continuellement à contre-temps. Je monte haut et ma selle est placée de telle sorte, que la jambe entièrement tendue, mon talon touche à plat la pédale. Le bec de ma selle n’est pas placé perpendiculairement sur l’axe du pédalier, mais 0m,04 en arrière, position que je trouve plus favorable aux rapides allures. Mon guidon est droit et à cintrage très court, j’ai deux multiplications 5m,60 et 2m,9O.

Régime. — Absolument végétarien  ; mais j’admets les œufs et le poisson, aliment très léger qui contient beaucoup de phosphore. Je suis ce régime déjà depuis deux ans et m’en trouve merveilleusement. L’esprit se fait de plus en plus lucide, le corps est presque devenu une «  quantité négligeable  », il n’existe pour ainsi dire pas. Toutefois je dois dire, par quelques exemples que j’ai autour de moi, que le végétarisme ne paraît pas convenir à tous les tempéraments. Le premier mois d’essai est particulièrement pénible. Je ne bois jamais de vin ni d’alcool et si par aventure il m’arrive de prendre un verre de vin étranger, je m’en repens toujours.

Régime en marche. — Le matin à 4 heures, deux tasses de café noir très chaud, qui me permettent de faire 25 à 30 kilomètres. Arrêt ensuite d’une demi-heure pour prendre du café au lait ou thé au lait avec pain ou pâtisseries. À Midi, deux plats de légumes ou œufs, fruits, café. À 4 heures fruits et pain ou lait chaud et brioches. Le soir à dîner un plat de poisson, deux plats de légumes, un entremets sucré, fruits et thé bouillant — très peu de pain — je ne bois pas ou presque pas à mes repas.
En marche je surveille mon estomac autant que la route  : rien d’aussi déprimant qu’une «  fringale  » qui suffit souvent à compromettre toute l’étape. Il faut dans les longues excursions faire patienter l’estomac «  l’amuser  » jusqu’au repas du soir. Vous avez ainsi toutes vos forces disponibles.

Hygiène. — Se lever tôt, se coucher de bonne heure. Le matin, à défaut de tub, s’éponger tout le corps. En marche, si on a très chaud, immersion très froide et très rapide — une minute. — Le soir faire à pied les derniers 500 mètres de l’étape, afin que la transition du mouvement et du repos soit moins brusque. Prendre en arrivant un bain très court ou une douche froide. Promener ensuite avant le dîner. Comme vêtements laine ou flanelle, culottes ou pantalons en jersey.

Marche. — Je me contente dans un voyage de 8 à 10 jours dune moyenne de 120 kilomètres qui ne me coûtent aucun effort. Exceptionnellement je puis pour une excursion d’un jour aller jusqu’à 180 kilomètres, mais c’est déjà excessif et je ne pourrais recommencer le lendemain sans fatigue.
Quant à l’allure, 15 kilomètres en plaine. 8 à 9 aux côtes, aussi vite que je le peux aux descentes que je connais  : je ne contre-pédale pas et laisse mes jambes inertes, étant absolument sûr de mes freins. Je ne force jamais et reste toujours en deçà de mes moyens. Là est le secret des grandes étapes.
Le «  hasard de la vie  » m’ayant donné de nombreux loisirs, je «  touriste  » presque tout l’été, ce qui fait que je couvre annuellement de 10 à 11.000 kilomètres  : mon entraînement est donc continu.
Je suis cycliste depuis six ans seulement, mais avant j’étais un touriste à pied intrépide. Quant à mon âge que M. le commandant Collet veut bien me demander — cet article est presque une confession — je n’éprouve aucun embarras à avouer que j’ai 48 ans, mais j’ajouterai que grâce à l’eau froide et au régime suivi, j’ai toujours 20 ans.

P.-S. Hier soir je lisais dans un journal  :
«  Les cyclistes, c’est indéniable, dépense beaucoup de force musculaire et doivent forcément être blindé, si j’ose dire ainsi d’endurance. Or, il existe à Londres un club de veloceman très connu dont tous les membres sans exception sont végétariens, ne boivent que de l’eau, du lait ou du thé, c’est le végétarien cyclist Club. Il donnait dernièrement un banquet et en tête se lisaient ces trois vers de Shelley  : Que jamais plus le sang d’un oiseau ou d’une bête, Ne souille une fête humaine de son torrent empoisonné, Dont la fumée comme une accusation monte dans la pureté des cieux  »
«  Dans le speech obligatoire du dessert, le président — un docteur célèbre — énumère les avantages de la tempérance et rappela judicieusement que les fameux athlètes de Rome et d’Athènes, si puissant, si résistant, vivaient à l’entraînement de fruits secs, de froment, de laitage et d’huile.  »

(1) Je prie M. Roux, membre du Comité de la société végétarienne de France, de vouloir bien considérer cet article comme une réponse à l’aimable lettre qu’il m’a écrite.

Voir aussi : Un Touriste - D’Espinassous (livre en préparation) Tourisme d’été (1901)