Tout le long, le long de la Dordogne... (1938)

jeudi 22 avril 2021, par velovi

Par Léon Vibert, Le Cycliste, 1938

La Dordogne, disent les manuels scolaires, est une rivière qui prend sa source au Puy-de-Sancy (dans le département du Puy-de-Dôme) et passe, peu après, devant les bains du Mont-Dore et de La Bourboule. Longtemps enfouie dans des gorges granitiques, puis serpentant dans des rochers calcaires, la Dordogne arrive finalement à Libourne, où elle, devient sensible à la marée ; elle s’unit à la Garonne au Bec-d’Ambez, pour former la Gironde.


Cet été dernier, j’ai voulu connaître la Dordogne, de sa source à Souillac, me réservant, l’an prochain, de continuer ma route jusqu’à Royan.
Je n’ai pas la prétention de découvrir cette belle rivière déjà célébrée, à plusieurs reprises, dans Le Cycliste, par le Dr. Marre et par maints collaborateurs ; pour elle, les canoéistes ont un faible si fort que, chaque année, on lit, dans les journaux, que plusieurs d’entre eux se sont suicidés d’amour.
Voici donc, sans littérature et accompagné de quelques photos, le récit succint d’un voyage cyclo-camping que j’ai effectué dans cette région de la France, en juillet 1938.


Avec mon camarade de route, je suis descendu du train à La Bourboule vers 18 heures, ayant tenu à voyager de jour pour voir les départements que traverse le railway.
De La Bourboule au Mont-Dore, la route (rive gauche) est large et agréable, mais elle s’élève de 200 mètres sur un parcours de 7 kilomètres.
Au Mont-Dore, il est facile de s’approvisionner. Nos achats faits, nous continuons à remonter la vallée dans la direction du Puy-de-Sancy et des sources de la Dordogne. A proximité du chalet-hôtel, sous les bois de sapins, près d’un ruisseau, nous installons notre camp ; nos vélos sont abrités sous un rocher, car le temps menace. Le repas est vite préparé et encore plus vite dévoré. Le lendemain, de bonne heure, abandonnant tente, machines et matériel, chaussés de nos gros brodequins. nous parlons pour le Sancy. Deux heures et demie de montée. A côté de nous est un petit torrent qui bruit dans les pâturages, c’est la Dordogne encore bébé ; son lit, son berceau plutôt, est fait de rhododendrons et de myrtilles.
Notre première étape, puisque nous avons décidé de suivre le plus possible le cours de la rivière, aurait dû passer par La Bourboule... Cependant, sur le conseil d’un ami, à notre départ du Mont-Dore, nous prenons au sud la route qui monte au-dessus de la Tour-d’Auvergue. La côte est rude et dépasse les 10 pour 100 ; nous l’effectuons à pied, bien entendu, nous arrêtant souvent pour regarder un des plus « alpestres » paysages du Massif Central. C’est exactement les horizons, les vallons, les arbres, les arbrisseaux, les troupeaux de vaches de mon pays de Savoie... Mais les maisons sont en pierres au lieu d’être en bois, et les chalets s’appellent des burons.

Le repos après l’étape
L. Vibert, Le Cycliste, 1938

Camp dans une vaste clairière au milieu des bois de La Tour ; pluie, vent, froid.
Quand nous décampons, le lendemain, le brouillard recouvre tout le Massif ; la route descend en zigzagant à travers les pâturages, jusqu’au bourg médiéval de La Tour-d’Auvergne...
Une paire de chaussettes de laine nous tient lieu de gants fourrés et, bien souvent, pour nous réchauffer les pieds, nous descendons de selle et nous nous livrons au pas gymnastique... « J’ai plus froid aujourd’hui que quand je suis venu ici pour les sports d’hiver ! » m’avoue mon camarade...
Heureusement que l’un et l’autre nous avons nos gros « croquenots ». Que deviendrions-nous dans cette pluie glacée et fine avec les « richelieus » cyclistes, recommandés par les amateurs boulevardiers ou banlieusards ?
A La Tour-d’Auvergne, chez un « bistro » hospitalier, un bon café chaud dans l’estomac, et une brique, idem, sous les pieds, nous rendent le courage. Nous continuons à descendre sur Tauves sous un ciel plus serein et nous retrouvons notre
Dordogne un peu plus large qu’au Mont-Dore, mais pas encore bien méchante...
« La vallée est profonde, très encaissée, très boisée parfois, elle s’élargit et forme des bassins verdoyants et lumineux ». Je viens de copier un passage du Guide Michelin et je me l’approprie sans aucune honte, n’ayant pu faire mieux. Jusqu’au point terminus de mon voyage, cette belle phrase conservera toute sa valeur ; je tiens à le noter tout de suite pour simplifier mon travail et m’éviter de recourir au Dictionnaire des lieux communs et au Lexique des synonymes.


Un pont, puis un autre pont. J’ignore leur nom. Nous entrons dans le département de la Corrèze. La route est fortement accidentée et passe en corniche sur la rive droite. Port-Dieu, puis Pont-sur-Dognon. Nous campons près de la Cascade-du-Lit. Le terrain est parfait. Le vrai beau temps est revenu et ne nous quittera plus. Parfois nous voyons au loin, derrière nous, les brouillards se traîner sur les flancs du Sancy... Nous continuons notre descente... Nous arrivons à Bort-les-Orgues ; c’est, à mon avis, un petit bourg sans aucun intérêt. Les « orgues », c’est-à-dire les rochers cylindriques, sont peut-être un curieux phénomène géologique, mais en tout cas, dans ce genre-là, on a beaucoup mieux dans le Dauphiné et la Savoie... Je conseille aux Auvergnats d’aller comparer leurs orgues à la Tête-à-Turpin, sur la route
d’Annecy â Thônes, par exemple ; ils verront des à-pic vingt fois plus hauts qu’à Bort.
Ce qui n’empêche que la vallée de la Dordogne continue à être bien amusante à descendre à vélo..., surtout à partir de Bort, car ce n’est pas sur une route macadamisée que nous roulons, mais sur un vieux chemin herbeux, moussu, pas entretenu, bordé de fougères et qui s’enfonce sous les tunnels formés par la ramure des hêtres, des châtaigniers et des ormes.

La Dordogne à Spontour
L. Vibert, Le Cycliste, 1938

Les étapes sont un peu plus monotones quand même et assez fatigantes, car, on passe, à chaque instant, de l’ombre épaisse à la vive lumière. Et puis, il faut éviter les ornières, les blocs de pierres, les flaques d’eau et aussi les vipères qui dorment au soleil. Nous parcourons un vrai désert... On n’y voit que quelques rares maisons, à hauteur des ponts ; on n’y croise aucun véhicule... Les seuls êtres humains qui hantent ces parages sont les pêcheurs et des bûcherons...
Notre camp, ce soir-là, est sur une minuscule plage de sable, au bord de la rivière, qui, à cet endroit, est large et bien exposée, à 2 kilomètres en aval du pont de Lanau.


Pour la description de la journée suivante, je vous renvoie aux paragraphes précédents. Nous dressons notre tente, le lendemain, dans le pré du bon hôtelier de La Ferrière, M. Paul Rivière... L’endroit est charmant et paisible sur la rive gauche ; à proximité, pour les provisions, est le sillage de Spontour où, en passant, nous avons du reste aperçu quelques campeurs sur le terrain de basket.
Après une bonne nuit, nous reprenons nos vélos et continuons la descente... Les roches calcaires ont remplacé peu à peu le granit et la lave.
Argentat est une petite ville où l’on voit, près du pont, quelques curieuses maisons. C’est le jour du marché, plutôt de la foire ! Que de cris ! Que de bouses !
Nous avons désormais une bonne route, où l’on ne rencontre, cependant, en juillet, que peu d’autos de tourisme et aucun cycliste. Elle nous permet d’admirer Beaulieu qui, vraiment, à lui tout seul, mériterait le voyage : vieilles maisons à mansardes du xviie siècle, vieux châteaux, vieilles églises.
Maintenant, la Dordogne n’est plus une enfant, c’est une belle dame aux formes opulentes... Elle traverse d’humides prairies, des vergers, des champs de maïs, des vignes... Nous ne sommes plus dans des gorges étroites couvertes de sombres forêts ; un paysage presque normand et un beau soleil méridional donnent la joie.
Voici Bretenoux où, à notre gauche, la Cère descendant du Plomb-du Cantal rejoint la Dordogne. Et voici Puybrun. A Vayrac, commencent les abruptes falaises calcaires qui bordent les Causses et constituent, jusqu’aux environs de Souillac, le fameux cirque de Montvalent, avec l’église de Floirac, plantée au milieu de la piste.
Il est bien tard quand nous arrivons devant Cluges pour dresser notre tente sur la plage, à travers les aulnes. Le lendemain, seulement, nous pourrons admirer ce coin délicieux de notre belle France, que les automobilistes encaqués dans leur boîte parcourent beaucoup (sans rien voir), et où il faut camper, se promener à vélo et à pied, pour goûter tout le charme du pays et apprécier toute l’amabilité des habitants.
Depuis la source de la Dordogne nous avons parcouru 250 kilomètres. Nous nous proposons, l’an prochain, de revenir ici tout droit, par la ligne de chemin de fer et de continuer ensuite, à vélo, la descente de la Dordogne jusqu’à l’Océan.
Je n’ai pas cru utile de noter, pour les camarades, les emplacements de camps possibles... Sur tout notre parcours il n’y a aucune difficulté à établir sa tente ; le cri unanime de ces populations hospitalières, c’est que les campeurs sont encore trop rares dans le Puy-de-Dôme, la Corrèze et le Lot. A mon avis, ils y trouveront le vrai bonheur, c’est-à-dire le beau paysage, l’air salubre, l’eau fraîche, les terrains sablonneux et plats, la rivière facile et le bon vin... Et ils y seront un peu plus tranquilles que sur la Côte d’Azur.
Léon Vibert
Auteur de L’A.B.C. du Camping.

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